Ibn Khaldun, Géographie du Maghreb et des Berbères, v. 1370 n-è

INDICATION DES LOCALITÉS OCCUPÉES PAR LES BERBÈRES EN IFRIKIA ET EN MAGHREB

Le mot Maghrib avait originairement une signification relative et s’employait pour désigner la position d’un lieu par rapport à l’orient. Il en était de même du mot Sharq ou Mashriq, qui indiquait la position d’un lieu par rapport à l’occident. Chaque endroit de la terre pouvait donc être à la fois Maghrib et Machriq, puisqu’il est situé à l’occident, par rapport à une localité, et à l’orient, par rapport à une autre.

Les Arabes ont toutefois appliqué chacune de ces dénominations à une région particulière, de sorte que nous trouvons un certain pays distinct de tout autre auquel on adonné le nom de Maghreb. Cette application du mot est consacré par l’usage des géographes, c’est-à-dire, des personnes qui étudient la forme de la terre, ses divisions par climats, ses parties habitées et inhabitées, ses montagnes et ses mers. Tels furent Ptolémée et Rujâr [Roger, en fait Al-Idrîsî], seigneur de la Sicile, duquel on a donné le nom au livre, si bien connu de nos jours, qui renferme la description de la terre, des pays dont elle se compose, etc..

Du coté de l’occident, le Maghreb a pour limite la Mer-Environnante [l’Océan atlantique], receptacle de toutes les eaux du monde, et que l’on nomme Environnante, parce qu’elle entoure la partie de la terre qui n’est pas couverte. On l’appelle aussi Mer Verte, parce que sa couleur tire, en général, sur le vert. Elle porte, de plus, le nom de la Mer des Ténèbres, parce que la lumière des rayons du Soleil, réfléchie par la surface de la terre, y est très faible, à cause de la grande distance qui sépare cet astre de la terre. Pour cette raison, la mer dont nous parlons est ténébreuse ; car, en l’absence des rayons solaires, la chaleur qui sert à dissoudre les vapeurs, est assez minime, de sorte qu’il y a constamment une couche de nuages et de brouillards amoncelée sur sa surface1.

Les peuples étrangers l’appellent « Ukianus » (Okéanos), mot par lequel ils expriment la même idée que nous désignons par le mot ‘Unsur (élément) ; toutefois, je ne me rends point garant de cette signification. Ils lui donnent aussi le nom de « l-Atlant », avec le second « l » fortement accentué.

Comme cette mer est très vaste et n’a point de bornes, les navires qui la fréquentent ne s’aventurent pas hors de vue de la terre ; d’autant plus que l’on ignore à quels lieux les différents vents qui y soufflent peuvent aboutir. En effet, elle n’a pas pour dernière limite un pays habité, à la différence des mers bornées. Même dans celles-ci, les vaisseaux ne naviguent à l’aide des vents que parce que les marins ont acquis, par une longue expérience, la connaissance des lieux d’où ces vents soufflent et de ceux vers lesquels ils se dirigent. Ces hommes savent à quel endroit chaque vent doit les conduire ; sachant aussi que leur navire est porté en avant par un courant d’air venant d’un certain côté, ils peuvent sortir de ce courant pour entrer dans un autre par lequel ils seront poussésà leur destination.

Mais en ce qui concerne la Grande Mer, ce genre de connaissances n’existe pas, pour la raison qu’elle est sans limites. Aussi, quand même on saurait de quel côté le vent souffle, on ignorerait où il va aboutir, puisqu’il n’y a aucune terre habitée derrière cet océan. Il en résulte qu’un navire qui s’y laisserait aller au gré du vent, s’éloignerait toujours et finirait par se perdre. Il y a même un danger de plus : si l’on avance dans cette mer, on risque de tomber au milieu des nuages et vapeurs dont nous avons parlé, et là, on s’exposerait à périr. Aussi n’y navigue-t-on pas sans courir de grands dangers.

La Mer-Environnante forme la limite occidentale du Maghreb, comme nous venons de le dire, et baigne un rivage où s’élèvent plusieurs villes de ce pays. Tels sont Tanger, Salé, Azemmour, Anfa et Asfi, ainsi que Masjid Massa, Tagaost et Nûl dans la province de Sous. Toutes ces villes sont habitées par des Berbères. Quand les navires arrivent aux parages situés au-delà des côtes du Nûl, ils ne peuvent aller plus loin sans s’exposer à de grands dangers, ainsi que nous l’avons dit.

La Mer-Romaine, branche dela Mer-Environnante, forme la limite septentrionale du Maghreb. Ces deux mers communiquent entre elles au moyen d’un canal étroit qui passe entre Tanger, sur la côte du Maghreb, et Tarifa, sur celle de l’Espagne. Ce canal s’appelle Az-Zuqaq. Sa moindre largeur est de 8 milles. Un pont le traversait autrefois, mais les eaux ont fini par le couvrir. La Mer Romaine se dirige vers l’orient jusqu’à ce qu’elle atteigne la côte de Syrie.

[…]

Pour aider à comprendre la configuration du bord méridional de cette mer, nous dirons, qu’à partir du Détroit, la côte se dirige en ligne droite ; puis elle prend un contour irrégulier, tantôt s’étendant vers le midi et ensuite remontant vers le nord ; circonstance que l’on reconnaît facilement à la comparaison des latitudes des villes qui y sont situées. La latitude d’un endroit, c’est l’élévation du pôle septentrional au-dessus de l’horizon de cette localité ; elle est aussi la distance entre le zenith d’un lieu et l’équateur. Afin d’entendre ceci, il faut savoir que la terre a la forme d’une sphère ainsi que le ciel dont elle est entourée. L’horizon d’un endroit est la ligne qui sépare la partie visible du ciel et de la terre de la partie invisible. La sphère céleste a deux pôles, et autant que l’un de ces pôles est élevé à un lieu quelconque de la terre, autant l’autre est abaissé. La presque totalité de la terre habitée est située dans la partie septentrionale [du globe], et il n’y a point de lieux habités dans sa partie méridionale, comme nous l’avons exposé ailleurs. Pour cette raison c’est le pôle du nord seul qui a de l’élévation par rapport à la partie habitée de la terre ; et quand un voyageur s’avance sur la surface du globe, il en aperçoit une autre portion ainsi que la partie du ciel qui y correspond et qu’il n’avait pas vue auparavant ; plus il s’avance vers le nord, plus le pôle s’élève au-dessus de l’horizon, et si cette personne s’en retourne vers le midi, ce pôle s’abaisse de même.

[Passons maintenant à l’examen des latitudes.] Ceuta et Tanger, villes du Détroit, sont en latitude 35°, quelques minutes. La côte descend de là vers le midi, de sorte que la latitude de Tlemcen est 34° 30′. Elle se rapproche ensuite davantage du midi, car la latitude d’Oran est de 32°. Cette ville est donc située plus au midi que Fez dont la latitude est 33° et quelques minutes. Il en résulte que les habitants du Maghrib al-Aqsa sont plus rapprochés du nord que ceux du Maghreb central, et que cette différence de position est égale à la différence entre les latitudes de Fez et de Ceuta. Cette portion peut donc être considérée comme une île située entre ces mers, vu la déflexion de la Mer-Romaine vers le midi.

Après avoir passé Oran, la mer se retire, de sorte que la latitude de Ténès est de 34°, et celle d’Alger de 35°, la même que celle de la côte du Détroit. De là, la mer se dirige encore plus vers le nord, ce qui donne à Bougie et à Tunis une latitude de 35° 40′. Or, ces deux villes sont situées sous la parallèle de Grenade, d’Almeria et de Malaga. La côte se retourne ensuite vers le midi, de sorte que la latitude de Gabes et de Tripoli est de 35°, la même que celle de Ceuta et de Tanger. Comme la côte s’avance encore vers le midi, la latitude de Barca est de 33°, la même que celles de Fez, Tozer et Gafsa. De là, la mer se rapproche davantage du midi, parce qu’Alexandrie est à 31 ° de latitude, comme Marrakech et Aghmat. Parvenue au terme de sa direction orientale, la mer remonte vers le nord en suivant les côtes de Syrie.

Quant à la configuration du bord septentrional de la Mer-Romaine, nous n’en avons aucune connaissance, mais nous savons que la plus grande largeur de cette mer est d’environ 900 milles [sic : 450], la distance entre la côte de l’Ifrîqiya et Gènes, ville située sur le bord septentrional.

A partir du Détroit, toutes les villes maritimes du Maghrib al-Aqsa, du Maghreb central et de l’Ifrîqya sont situées sur cette mer. Telles sont Tanger, Ceuta, Badis, Ghassasa, Honein, Oran, Alger, Bougie, ‘Annaba, Tunis, Sousse, Al-Mahdia, Sfax, Gabes et Tripoli. Ensuite viennent les côtes de Barca et Alexandrie.

Telle est la description de la Mer-Romaine, limite septentrionale du Maghreb.

Du côté du sud-est et du midi, le Maghreb a pour limite une barrière de sables mouvants, formant une ligne de séparation entre le pays des Berbères et celui des Noirs. Chez les Arabes nomades, cette barrière porte le nom de ‘Arg (dunes). L’Arg commence du côté de la Mer-Environnante et se dirige vers l’Est, en ligne droite, jusqu’à ce qu’il s’arrête au Nil, grand fleuve qui coule du midi et traverse l’Égypte. La moindre largeur de l’Arg est de 3 journées. Au midi du Maghreb central, il est coupé par un terrain pierreux, nommé Al-Hammada par les Arabes. Cette région commence un peu en deça du pays des Mozabites et s’étend jusqu’au Rîgh.

Derrière, du côté du midi, on trouve une portion des contrées Jaridiennes où les dattiers abondent ainsi que les eaux courantes. Ce territoire, que l’on considère comme faisant partie du Maghreb, renferme Bûda et Tamantît, lieux situés au sud-est du Maghrib al-Aqsa, Tasabît et Tigurarîn au midi du Maghreb central, et Ghadamis, Fezzan et Oueddan, au midi de Tripoli. Chacun de ces districts renferme près d’une centaine de localités remplies d’habitants et couvertes de villages, de dattiers et d’eaux courantes. Dans certaines années, les Sanhaja porteurs de litham, qui parcourent les régions situées entre ces territoires et les pays des Noirs, poussent leurs courses nomades jusqu’au bord méridional de l’Arg.

Le bord septentrional en est visité par les Arabes nomades du Maghreb, lesquels y possèdent des lieux de parcours qui appartenaient autrefois auxBerbères ; mais de ceci nous en parlerons plus tard.

En deçà de l’Arg, limite méridionale du Maghreb, se trouve une autre barrière, assez rapprochée des plateaux de ce pays. Nous voulons parler des montagnes qui entourent le Tell et qui s’étendent depuis la Mer-Environnante, du côté de l’occident, jusqu’à Barniq [Berenice], dans le pays de Barca, du côté de l’orient. La partie occidentale de cette chaîne s’appelle les Montagnes de Deren. L’Areg est séparé des montagnes qui environnent le Tell par une région de plaines et de déserts dont le sol ne produit, en général, que des broussailles. Le bord de la région qui avoisine le Tell forme le pays dactylifère [Bilad al-Jarîd] et abonde en dattiers et en rivières.

Dans la province de Sous, au midi de Maroc, se trouvent Taroudant, Ifrî-Fouîan et autres endroits possédant des dattiers, et des champs cultivés en grand nombre.

Au sud-est de Fez est situé Sijilmasa, ville bien connue, ainsi que les villages qui en dépendent. Dans la même direction est situé le Dara‘, pays qui est aussi bien connu. Au midi de Tlemcen se trouve Figuig, ville entourée de nombreuses bourgades et possédant beaucoup de dattiers et d’eaux courantes. Au midi de Tahert, on rencontre d’autres bourgades, formant une suite de villages. La montagne de Rached est très-rapprochée de ces bourgades, dont les environs sont couverts de dattiers, de champs cultivés et d’eaux courantes.

Ouargla, localité située sur la méridienne de Bougie, consiste en une seule ville remplie d’habitants et entourée de nombreux dattiers. Dans la même direction, mais plus près du Tell, se trouvent les villages du Rîgh, au nombre d’environ 300, alignés sur les deux bords d’une rivière qui coule d’occident en orient. Les dattiers et les ruisseaux y abondent.

Entre le Rîgh et le Tell se trouvent les villes du Zab au nombre d’une centaine, qui s’étendent d’occident en orient. Biskra, la capitale de cette région, est une des grandes villes du Maghreb. Le Zab renferme des dattiers, des eaux vives, des fermes, des villages et des champs cultivés.

Les villes à dattiers [Balad al-Jarîd] sont situées au midi de Tunis. Elles se composent de Nafta, Tozeur, Gafsa et les villes du territoire de Nafzawa. Toute cette région s’appelle le pays de Qastîlya et renferme une nombreuse population. Les usages de la vie à demeure fixe y sont parfaitement établis, et les dattiers ainsi que les eaux vives y abondent.

Gabes, ville située au midi de Sousse, possède aussi des dattiers et des eaux ; c’est un port de mer et une des grandes villes de l’Ifriqya. Ibn Ghanîa y avait établi le siége de son gouvernement, comme nous le raconterons plus tard.

Gabes possède aussi de nombreux dattiers, des ruisseaux et des terres cultivées.

Au midi de Tripoli, se trouvent le Fezzan et Oueddan, territoires couverts de bourgades et possédant des dattiers et des eaux courantes. Quand le khalife ‘Umar b. al-Khattab envoya ‘Amr b. al-‘Aç en Afrique, à la tête d’une expédition, la première conquête que les musulmans firent on ce pays fut celle du Fezzan et Oueddan.

Les Oasis, situés au midi de Barca, sont mentionnés par Al-Mas‘ûdi dans ses Prairies d’or‘.

Au sud de tous les lieux que nous venons de nommer, s’étendent des déserts et des sables qui ne produisent ni blé ni herbe et qui vont atteindre l’Arg. Derrière l’Arg se trouve le pays fréquenté par les Malaththemînvaste région qui s’étend jusqu’au pays des Noirs et consiste en déserts où l’on s’expose à mourir de soif.

L’espace qui sépare les pays à dattiers des montagnes qui entourent le Tell se compose de plaines dont le climat, les eaux et la végétation rappellent tantôt l’aspect du Tell, et tantôt celui du Désert. Cette région renferme la ville de Cairouan, le Mont Aurès, qui le coupe par le milieu, et le pays du Hodna. Sur ce dernier territoire, qui est placé entre le Zab et le Tell, s’élevait autrefois la ville de Tubna. Il renferme maintenant les villes de Maggara et d’Al-Masila.

La même lisière de pays embrasse aussi le Seressou, contrée située au sud-est de Tlemcen, à côté de Tahert. Le Debdou, montagne qui s’élève au sud-est de Fez, domine les plaines de cette région. Telles sont les limites méridionales du Maghreb.

Quant à ses limites du côté de l’Orient, les opinions diffèrent selon le système qu’on adopte. Ainsi, il est reçu chez les géographes que la mer de Qulzum forme la limite orientale du Maghreb. Cette mer sort de celle du Yémen et se dirige vers le nord, en s’inclinant un peu vers l’ouest, et va aboutir à Qulzum [Clysma] et Suez, où elle n’est séparée de la Mer-Romaine que par une langue de terre que l’on peut franchir en 2 journées. Cette extrémité de la mer de Qulzum est située à 3 journées est du de Misr.

On voit que les géographes, en assignant la mer de Qulzum comme limite au Maghreb, font entrer l’Egypte et Barca dans la circonscription de ce pays. Le Maghreb est donc pour eux une île dont trois côtés sont entourés de mers.

Les habitants du Maghreb ne regardent pas ces deux contrées comme faisant partie de leur pays ; selon eux, il commence par la province de Tripoli, s’étend vers l’Occident et renferme l’Ifrîqya, le Zab, le Maghreb central, le Maghrib al-Aqsa, le Sûs al-Adna et le Sûs al-Aqsa, régions dont se composait le pays des Berbères dans les temps anciens.

Le Maghrib al-Aqsa est borné à l’est par le Muluya ; il s’étend jusqu’à Asfi, port de la Mer-Environnante, et se termine du côté de l’Occident par les montagnes de Deren. Outre les Masmûda, habitants du Deren, lesquels forment la majeure partie de sa population, il renferme les Barghwata et les Ghumara. Le territoire des Ghumara s’arrête à Butuya, près de Ghasasa. Avec ces peuples on trouve une foule de familles appartenant aux tribus de Sanhaja, Matghara, Awraba, etc. Ce pays a l’Océan au couchant et la Mer-Romaine au nord ; des montagnes d’une vaste hauteur, amoncelées les unes sur les autres, telles que le Deren, le bornent du côté du midi, et les montagnes de Taza l’entourent du côté de l’est.

Il est à remarquer que les montagnes sont, en général, plus nombreuses dans le voisinage des mers que partout ailleurs : le pouvoir divin qui créa le monde ayant adopté cette disposition afin de mettre un fort obstacle à l’envahissement des flots. C’est encore pour cette raison que la plupart des montagnes du Maghreb sont de ce côté.

La plus grande partie des habitants du Maghrib al-Aqsa appartient à la tribu de Masmûda ; les Sanhaja ne s’y trouvent qu’en petit nombre ; mais dans les plaines d’Azghar, Tamsna, Tadla et Dukkala on rencontre des peuplades nomades, les unes berbères, les autres arabes. Ces dernières, qui appartiennent toutes aux tribus de Jushâm et de Rîyah, y sont entrées à une époque assez récente. Tout cela fait que le Maghreb regorge d’habitants ; Dieu seul pourrait en faire le dénombrement.

On voit, par ce qui précède, que le Maghreb forme, pour ainsi dire, une île, ou pays détaché de tout autre, et qu’il est entouré de mers et de montagnes. Ce pays a maintenant pour capitale la ville de Fez, demeure de ses rois. Il est traversé par l’Umm ar-Rabi‘a, grand fleuve qui déborde tellement dans la saison des pluies qu’on ne saurait le traverser. La marée s’y fait sentir jusqu’à environ 70 milles de son embouchure. Il prend sa source dans le Deren, d’où il jaillit par une grande ouverture, traverse la plaine du Maghreb et se jette dans l’Océan, auprès d’Azemmor.

La même chaîne de montagnes donne naissance à un autre fleuve qui coule vers le sud-est et passe auprès des villes du Dara‘. Cette région abonde en dattiers ; elle est la seule qui produise l’indigo, et la seule où l’on possède l’art d’extraire cette substance de la plante qui la fournit. Les villes, ou plutôt bourgades, dont nous venons de faire mention, possèdent des plantations de dattiers et s’élèvent de l’autre côté du Deren, au pied de la montagne. Le fleuve, appelé le Dara‘, passe auprès de bourgades et va se perdre dans les sables, au sud-est de Sûs.

Le Muluya, une des limites du Maghrib al-Aqsa, est un grand fleuve qui prend sa source dans les montagnes au midi de Taza et va se jeter dans la Mer-Romaine, auprès de Ghasasa, après avoir traversé le territoire appelé autrefois pays des Miknasa, du nom de ses anciens habitants. De nos jours, cette région est occupée par d’autres peuples de la race des Zenata ; ils demeurent dans des bourgades qui s’étendent en amont, sur les deux bords du fleuve, et qui portent le nom d’Utat. A côté d’elles, ainsi que dans les autres parties du même pays, on rencontre plusieurs peuplades berbères dont la mieux connue est celle des Batalsa, frères des Miknasa.

De la montagne qui donne naissance au Muluya sort un autre grand fleuve appelé, encore aujourd’hui, le Gîr, qui se dirige vers le midi, en dérivant un peu vers l’Orient. Après avoir coupé l’Arg et traversé successivement Bûda et Tamantît, il se perd dans les sables, auprès de quelques autres bourgades entourées de palmiers, à un endroit nommé Reggan. C’est sur cette rivière que s’élèvent les bourgades de Gîr.

Derrière l’Arg, et à l’orient de Bûda, se trouvent les bourgades de Tasabît, qusûr qui font partie de ceux du Sahara. Au nord-est de Tasabît sont les bourgades de Tîgurarîn dont on compte plus de 300 ; elles couronnent le bord d’une rivière qui coule de l’ouest à l’est. Ces localités renferment des peuplades appartenant à différentes tribus zenatiennes.

Le Maghreb central, dont la majeure partie est maintenant habitée par les Zenata, avait appartenu aux Maghrawa et aux Bni Ifren, tribus qui y demeuraient avec les Madîûna, les Maghîla, les Kûmya, les Matghara et les Matmata. De ceux-ci le Maghreb central passa aux Bni Wamannu et aux Bni Ilumi, puis à deux branches des Beni Badîn, les Beni ‘Abd al-Wad et les Tujîn. Tlemcen en est maintenant la capitale et le siège de l’empire.

Immédiatement à l’orient de cette contrée, on rencontre le pays des Sanhaja, qui renferme Alger, Mitîja, Médéa et les régions voisines jusqu’à Bougie. Toutes les tribus qui occupent le Maghreb central sont maintenant soumises aux Arabes zoghbiens. Ce pays est traversé parle Chélif des Beni Watîl, grand fleuve qui prend sa source dans la montagne de Rached, du côté du Désert. Il entre dans le Tell en passant par le territoire des Husayn, et se dirige ensuite vers l’ouest, en recueillant les eaux du Mîna et d’autres rivières du Maghreb central ; puis il se jette dans la Mer-Romaine, entre Kalmîtu et auprès de Mostaghanem.

De la même montagne qui donne naissance au Chélif, c’est à dire du Mont-Rached, une autre rivière descend vers l’Orient et traverse le Zab pour se jeter dans la célèbre sibkha située entre Tozeur et Nafzawa. Cette rivière s’appelle le Cheddi.

Les provinces de Bougie et de Constantine appartenaient autrefois aux tribus de Zwawa, Kutama, Ajîsa et Huwara, mais elles sont maintenant habitées par les Arabes, qui en occupent toutes les parties, à l’exception de quelques montagnes d’accès difficile où l’on trouve encore plusieurs fractions de ces tribus.

Toute l’Ifrîqya, jusqu’à Tripoli, se compose de vastes plaines, habitées, dans les temps anciens, par des Nafzawa, des Bni Ifren, des Nafusa, des Huwara et d’une quantité innombrable d’autres tribus berbères. La capitale en était Cairouan. Cette province est devenue maintenant un lieu de parcours pour les Arabes de la tribu de Sulaym. Les Bni Ifren et les Huwara sont soumis à ces Arabes et les accompagnent dans leurs courses nomades ; ils ont même oublié la langue berbère pour celle de leurs maîtres, desquels ils ont aussi adopté tous les caractères extérieurs. Tunis est maintenant la capitale de l’Ifrîqya et le siége de l’empire. Ce pays est traversé par un grand fleuve appelé le Majarda qui recueille les eaux de plusieurs autres rivières et se décharge dans la Mer-Romaine, à une journée de distance de Tunis, vers l’occident. Son embouchure est auprès d’un endroit nommé Bizerte.

Quant à Barca, tous les monuments de sa gloire ont disparu ; ses villes sont tombées en ruines et sa puissance s’est anéantie. Ce pays sert maintenant de lieu de parcours aux Arabes, après avoir été la demeure des Luwata, des Huwara et d’autres peuples berbères. Dans les temps anciens, il possédait des villes populeuses telles que Lebda, Zwîla, Barca, Qasr Hasan, etc.; mais leur emplacement est maintenant un désert, et c’est comme si elles n’avaient jamais existé.