Ibn Khaldûn, Les berbères au Maghreb, des Romains aux Aghlabides (VII-VIIIè s.), v. 1370 n-è

Histoire Des Berbères Depuis Les Temps Qui ONT PRÉCÉDÉ LA CONQUÊTE MUSULMANE JUSQU’A L’avÉnement DE LA DYNASTIE AGHLEBIDE.

On sait par les ouvrages qui traitent de la conquête de l’Ifrîqya et du Maghreb et par l’histoire des apostasies et des guerres par lesquelles les Berbères se signalèrent ensuite, que ce peuple formait plusieurs branches et se composait de tribus sans nombre. Ibn ar-Raqîq raconte que Musa b. Nusayr, après la prise de Sekyûma, écrivit en ces termes à Al-Walîd b. ‘Abd al-Malik :

« Votre quint des prisonniers faits à Sekîûma monte à 100 000 individus ; et que ce khalife lui répondit par une lettre renfermant ces paroles : « Malheureux ! J’y vois encore un de tes mensonges ! Ce lieu dont tu parles aura donc été le rendez-vous de toute la nation ! »

Depuis le Maghreb jusqu’à Tripoli, ou, pour mieux dire, jusqu’à Alexandrie, et depuis la Mar-Romaine (la Méditerranée) jusqu’au pays des Noirs, toute cette région a été habitée par la race berbère, et cela depuis une époque dont on ne connaît ni les événements antérieurs ni même le commencement. La religion de ce peuple, comme celle de toutes les nations étrangères de l’Orient et de l’Occident, était le paganisme. Il arriva, cependant, de temps à autre, que les Berbères professaient la religion des vainqueurs ; car plusieurs grandes nations les avaient tenus dans la sujétion.

Les rois de Yémen, au dire de leurs historiens, quittèrent leur pays plus d’une fois pour envahir l’Afrique, et en ces occasions, les Berbères firent leur soumission et adoptèrent les croyances de leurs nouveaux maîtres. Ibn-al-Kalbi rapporte que Himyar, le père des tribus yéménites, gouverna le Maghreb pendant 100 ans, et que ce fut lui qui fonda les villes de ce pays, telles qu’Ifrîqya et Sicile. Les historiens s’accordent sur le fait d’une expédition entreprise contre le Maghreb par Ifrîqus b. Sayfi le Tubba. Les princes des Romains, aussi, firent partir des expéditions de leurs résidences, Rome et Constantinople, pour subjuguer les habitants de ce pays. Ce furent eux qui détruisirent la ville de Carthage et qui la rebâtirent plus tard, comme nous l’avons raconté dans notre chapitre sur les Romains. Ils fondèrent aussi, sur le bord de la mer et dans les provinces maritimes de l’Afrique, plusieurs villes devenues ensuite célèbres et dont les édifices et les débris qui restent encore attestent la grandeur ainsi que la solidité de leur construction. Telles étaient Subaytula, Jalûla (Usalitanum), Mirnaq, ‘Utaqa (Utique), Zana (Zama) et d’autres villes que les Arabes Musulmans détruisirent lors de la première conquête. Pendant la domination, les Berbères se résignèrent à professer la religion chrétienne et à se laisser diriger par leurs conquérants, auxquels, du reste, ils payaient l’impôt sans difficulté.

Dans les campagnes situées en dehors de l’action des grandes villes où il y avait toujours des garnisons imposantes, les Berbères, forts par leur nombre et leurs ressources, obéissaient à des rois, des chefs, des princes et des émirs. Ils y vivaient à l’abri d’insultes et loin des atteintes que la vengeance et la tyrannie des Romains et des Francs auraient pu leur faire subir.

A l’époque où l’Islam vint étendre sa domination sur les Berbères, ils étaient en possession des priviléges qu’ils venaient d’arracher aux Romains, eux qui avaient précédemment payé l’impôt à Héraclius, roi de Constantinople. L’on sait que ce monarque recevait un tribut de soumission, non-seulement d’eux, mais d’Al Maququs, seigneur d’Alexandrie, de Barca et de l’Egypte, ainsi que du seigneur de Tripoli, Labda et Sabra, du souverain de la Sicile et du prince des Goths, seigneur de l’Espagne. En effet, les peuples de ces pays reconnaissaient la souveraineté des Romains, desquels ils avaient reçu la religion chrétienne. Ce furent les Francs (romanophones)qui exerçaient l’autorité suprême en Ifrîqya, car les Roum (grecophones)n’y jouissaient d’aucune influence : il ne s’y trouvait de cette nation que des troupes employées au service des Francs ; et si l’on rencontre le nom des Rûm dans les livres qui traitent de la conquête de l’Ifrîqya, cela ne provient que de l’extension donnée à la signification du mot.

Les Arabes de cette époque ne connaissaient pas les Francs, et n’ayant eu à combattre en Syrie que des Rûm, ils s’étaient imaginé que cette nation dominait les autres peuples chrétiens, et que Heraclius était roi de toute la chrétienté. Sous l’influence de cette idée, ils donnèrent le nom de Rûm à tous les peuples qui professaient le christianisme. En reproduisant les renseignements fournis par les Arabes, je n’y ai fait aucun changement, mais je dois néanmoins déclarer que Jurayjîr (Grégoire), le même qui fut tué lors de la conquête, n’était pas Rûmi mais franc et que le peuple dont la domination avait pesé sur les Bèrbères de l’Ifriqya, et qui en occupaient les villes et les forteresses, étaient des Francs (Vandales).

Une partie des Berbères professait le judaïsme, religion qu’ils avaient reçue de leurs puissants voisins, les Israélites de la Syrie. Parmi les Berbères juifs on distinguait les Jarawa, tribu qui habitait l’Aurès et à laquelle appartenait la Kahina, femme qui fut tuée par les Arabes à l’époque des premières invasions. Les autres tribus juives étaient les Nafûsa, Berbères de l’Ifrîqya ; les Fandlawa, les Madîûna, les Bahlûla, les Ghîatha et les Fazaz, Berbères du Maghrib al-Aqsa.

Idrîs premier, descendant d’Al-Hasan b. al-Hasan, étant arrivé au Maghreb, fit disparaître de ce pays jusqu’aux dernières traces des religions et mit un terme à l’indépendance de ces tribus. Aussi, nous disons qu’avant l’introduction de l’islam, les Berbères de l’Ifrîqya et du Maghreb vivaient sous la domination des Francs et professaient le christianisme, religion suivie également par les Francs et les Rûms ; mais, en l’an 27/647, sous le khalifat de ‘Uthman, les musulmans, commandés par ‘Abd Allah b. Sa‘ad b. Abi Sarh, descendant de ‘Amr b. Luway, envahirent l’Ifrîqya. Jurayjir était alors roi des Francs établis en ce pays. Son autorité s’étendait depuis Tripoli jusqu’à Tanger, et la ville de Sbaitla formait la capitale de son empire.

Pour résister aux Arabes, il rassembla tous les Francs et Roum qui se trouvaient dans les villes de l’Ifrîqya, ainsi que les populations berbères qui, avec leurs chefs, occupaient les campagnes de cette province. Ayant réuni environ 120 000 combattants, il livra bataille aux 20 000 guerriers dont se composait l’armée musulmane. Cette rencontre amena la déroute des chrétiens, la mort de leur chef et la prise et destruction de Sbaitla. Dieu livra aux vrais croyants les dépouilles des vaincus ainsi que leurs filles ; et ‘Abd Allah b. az-Zubayr reçut de ses troupes, comme cadeau, la fille de ce même Jurayjir auquel il avait ôté la vie. Le voyage d’Ibn az-Zubyr à Medîne pour annoncer au khalife et aux musulmans la nouvelle de cette victoire est un fait aussi remarquable et aussi bien connu que les événements dont nous venons de parler.

Après cette défaite, les Francs et les Roum se réfugièrent dans les places fortes de l’Ifrîqya, pendant que les musulmans s’occupaient à en parcourir et dévaster le pays ouvert.

Dans ces expéditions ils eurent plusieurs rencontres avec les Berbères des plaines, et leur firent éprouver des pertes considérables, tant en tués qu’en prisonniers. Au nombre de ceux-ci se trouva Wazmar b. Saqlab l’ancêtre de la famille Khazir, et qui était alors chef des Maghrawa et des autres peuples zenatiens. Le khalife ‘Uthman b. ‘Affan, à qui on l’envoya, reçut sa profession d’islam et le traita avec une grande bienveillance. Il lui accorda non-seulement la liberté, mais aussi le commandement en chef des Maghraoua.

D’autres historiens rapportent que Wazmar se rendit auprès de ‘Uthman en qualité d’ambassadeur.

Les musulmans prodiguèrent aux chefs berbères des honneurs tels qu’ils n’accordaient ni aux Francs, ni aux autres nations, et ayantremporté sur les Francs une suite de victoires, ils les forcèrent à implorer la paix. Ibn Abi Sarh consentit à évacuer le pays avec ses Arabes, moyennant un don de 300 qintar d’or (3M fr). Ayant reçu cette somme, il ramena les musulmans en Orient.

La guerre civile qui éclata ensuite au sein de l’Islam empêcha les vrais croyants de s’occuper de l’Ifrîqya ; mais Mu‘awiya b. Abî Sufyan, ayant enfin rallié à sa cause la grande majorité de la nation, confia à Mu‘awiya-b. Hudayj de la tribu de Sukûn (Kinda) la conduite d’une nouvelle expédition contre ce pays. Ce fut en l’an 45/665 que ce général quitta l’Egypte pour aller à la conquête de l’Ifrîqya. Dans l’espoir de repousser cette invasion, le roi des Rûm fit partir de Constantinople une flotte chargée de troupes. Cette tentative fut inutile : son armée essuya une défaite totale dans la province maritime d’Ajam, en se mesurant avec les Arabes, et la ville de Jalûla fut assiégée et prise par les vainqueurs. Quand lbn Hudayj fut de retour au Caire, Mu‘awiya nomma ‘Uqba b. Nâfi‘, gouverneur de l’Ifrîqya. Ce fut ‘Uqba qui fonda la ville de Cairouan.

Les Francs, dont la discorde avait affaibli la puissance, se réfugièrent alors dans leurs places fortes, et les Berbères continuèrent à occuper les campagnes jusqu’à l’arrivée d’Abû al-Muhajir, affranchi auquel le nouveau khalife, Yazid, fils de Mu‘awiya, venait d’accorder le gouvernement de l’Ifrîqya.

Le droit de commander au peuple berbère appartenait alors à la tribu d’Awraba et fut exercé par Qusayla b. Lamazm, et chef des Baranis. Qusayla avait pour lieutenant Sakardîd b Rûmi b Marazt al-Awrabi. Chrétiens d’abord, ils s’étaient tous les deux faits musulmans lors de l’invasion arabe ; mais, ensuite, sous l’administration d’Abû al-Muhajir, ils renoncèrent à leur nouvelle religion et rallièrent tous les Baranis sous leurs drapeaux. Abû al-Muhajir marcha contre les révoltés, et, arrivé aux sources de Tlemcen, il les battit complètement et fit Qusayla prisonnier. Le chef berbère n’évita la mort qu’en faisant profession de l’islam.

‘Uqba, qui était revenu en Ifrîqya pour remplacer Abû al-Muhajir, traita Qusayla avec la dernière indignité, pour avoir montré de l’attachement à ce gouverneur. Il s’empara ensuite des places fortes du pays, telles que Baghaïa et Lambesa, et défît les princes berbères dans la province de Zab et à Tahert. Ayant dispersé successivement les armées qui venaient le combattre, il pénétra dans le Maghrib al-Aqsa et reçut la soumission des Ghumara, tribu qui reconnaissait alors pour émir Yulian (le comte Julien). De là, il marcha sur Oulîli, et se dirigeant ensuite vers le Deren (l’Atlas), il y attaqua les populations masmoudiennes. A la suite de plusieurs engagements, ces tribus parvinrentà cernerleur adversaire au milieu de leurs montagnes, mais les Zenata, peuple dévoué aux musulmans depuis la conversion des Maghrawa à l’Islam, marchèrent au secours du général arabe et le dégagèrent de sa position dangereuse. ‘Uqba châtia alors les Masmûda si rudement qu’il les contraignit à reconnaître la domination musulmane, et ayant soumis leur pays, il passa dans le Sûs afin de combattre les Sanhaja, porteurs de voile (litham), qui y faisaient leur séjour. Ce peuple était païen, et n’avait jamais adopté la religion chrétienne. ‘Uqba leur infligea un châtiment sévère, et s’étant avancé jusqu’à Taroudant, il mit en déroute tous les rassemblements berbères. Au delà de Sûs il attaqua les Masûfa, et leur ayant fait une quantité de prisonniers, il s’en retourna sur ses pas. Pendant toutes ces expéditions il avait amené Qusayla avec lui et le retenait aux arrêts. Sorti du Sûs, pour rentrer en Ifrîqya, il laissa partir peur Cairouan une grande partie de son armée et ne garda auprès de lui qu’un faible détachement. La tribu de Qusayla avec laquelle ce chef entretenait une correspondance suivie, fit épier toutes les démarches de ‘Uqba, et profitant d’une occasion favorable, elle le tua et tous les siens.

Pendant cinq années, Qusayla gouverna l’Ifrîqya et exerça une grande autorité sur les Berbères. Il s’était fixé à Cairouan et avait accordé grâce et protection à tous les Arabes qui, n’ayant pas eu le moyen d’emmener leurs enfants et leurs effets, étaient restés dans cette ville.

En l’an 67 (686), sous le khalifat de ‘Abd al-Malik, Zuhayr b. Qays al-Balwi arriva en Ifrîqya pour venger la mort de ‘Uqba. Qusayla rassembla aussitôt ses Berbères et alla lui livrer bataille à Mems, dans la province de Cairouan. Des deux côtés l’on se battit avec un acharnement extrême, mais, à la fin, les Berbères prirent la fuite après avoir fait des pertes énormes. Qusayla lui-même y trouva la mort. Les Arabes poursuivirent l’ennemi jusqu’à Marmajinna, et de là, ils les chassèrent jusqu’au Muluya. Cette bataille ayant coûté aux Berbères la fleur de leurs troupes, infanterie et cavalerie, brisa leur puissance, abaissa leur orgueil et fit disparaître à jamais l’influence des Francs. Cédant à la terreur que Zuhayr et les Arabes leur inspiraient, les populations vaincues se réfugièrent dans les châteaux et les forteresses du pays.

Quelque temps après, Zuhayr se jeta dans la dévotion, et ayant pris le chemin de l’Orient, il trouva la mort à Barca en combattant les infidèles. A la suite de cet événement, le feu de la révolte se propagea de nouveau par toute l’Ifrîqya, mais la désunion se mit alors parmi les Berbères, chacun de leurs cheikhs se regardant comme prince indépendant.

Parmi leurs chefs les plus puissants, on remarqua surtout la Kahina, reine du Mont Aurès, et dont le vrai nom était Dihya bt. Tabita b. TifanSa famille faisait partie des Jarawa, tribu qui fournissait des rois et des chefs à tous les Berbères descendus d’Al-Abtar.

Le Khalife ‘Abd al-Malik fit parvenir à Hasan b. an-Nu‘man al-Ghasani, gouverneur de l’Égypte, l’ordre de porter la guerre en Ifrîqya, et il lui envoya les secours nécessaires pour cette entreprise. Al-Hasan se mit en marche, l’an 69/688, et entra à Cairouan d’où il alla emporter d’assaut la ville de Carthage. Les Francs qui s’y trouvaient encore passèrent alors en Sicile et en Espagne. Après cette victoire, Hasan demanda qui était le prince le plus redoutable parmi les Berbères, et ayant appris que c’était la Kahina, femme qui commandait à la puissante tribu des Jarawa, il marcha contre elle et prit position sur le bord de la rivière Miskîana. La Kahina mena ses troupes contre les Musulmans, et les attaquant avec un acharnement extrême, elle les força à prendre la fuite après leur avoir tué beaucoup de monde. Khalid b. Yazîd al-Qaysi resta prisonnier entre les mains des vainqueurs. La Kahina ne perdit pas un instant à poursuivre les Arabes, et les ayant expulsés du territoire de Gabes, elle contraignit leur général à chercher refuge dans la province de Tripoli. Hasan ayant alors reçu une lettre de ‘Abd al-Malik, lui ordonnant de ne pas reculer davantage, il s’arrêta et bâtit les châteaux que l’on appelle encore aujourd’hui Qusûr HasanLa Kahina rentra dans son pays, et ayant adopté pour troisième fils son prisonnier Khalid, elle continua, pendant 5 ans à régner sur l’Ifrîqya et à gouverner les Berbères.

En l’an 74/694, Hasan revint en Ifrîqya à la tète des renforts que ‘Abd al-Malik lui avait expédiés. A son approche, la Kahina fit détruire toutes les villes et fermes du pays ; aussi, cette vaste région qui, depuis Tripoli jusqu’à Tanger, avait offert l’aspect d’un immense bocage, à l’ombre duquel s’élevait une foule de villages touchant les uns aux autres, ne montra plus que des ruines.

Les Berbères virent avec un déplaisir extrême la destruction de leurs propriétés, et abandonnèrent la Kahina pour faire leur soumission à Hasan. Ce général profita d’un événement aussi heureux, et ayant réussi à semer la désunion parmi les adhérents de la Kahina, il marcha contre les Berbères qui obéissaient encore à cette femme, et les mit en pleine déroute. La Kahina elle-même fut tué dans le Mont Aurès, à un endroit que l’on appelle, jusqu’à ce jour, Bîr al-KahinaL’offre d’une amnistie générale décida les vaincus à embrasser l’Islam, à reconnaître l’autorité du gouvernement arabe et à fournir une contingent de 12 000 guerriers à Hasan. La sincérité de leur conversion fut attestée par leur conduite subséquente.

Hasan accorda au fils aîné de la Kahina le commandement en chef des Jarawa et le gouvernement du Mont Aurès. Il faut savoir que d’après les conseils de cette femme, conseils dictés par les connaissances surnaturelles que ses démons familiers lui avaient enseignées, ses deux fils s’étaient rendus aux Arabes avant la dernière bataille.

Rentré à Cairouan, Hasan organisa des bureaux pour l’administration du pays, et moyennant le paiement du Kharâj, il accorda la paix à tous les Berbères qui offraient leur soumission. Par une ordonnance écrite, il soumit au même tribut les individus de race étrangère qui se trouvaient encore en Ifriqya, ainsi que cette portion des Berbères et des Baranis qui était restée fidèle au christianisme.

Quelque temps après, les Berbères se disputèrent la possession de l’Ifriqya et du Maghreb, de sorte que ces provinces furent presque dépeuplées. Quand le nouveau gouverneur, Mûsa b. Nusayr, arriva à Cairouan et vit l’Ifrîqya changée en une vaste solitude, il y fit venir les populations d’origine étrangère qui se trouvaient dans les provinces éloignées, et ayant tourné ses armes contre les Berbères, il soumit le Maghreb et força ce peuple à rentrer dans l’obéissance.

Tariq b. Zîad, reçut de lui le commandement de Tanger et s’y installa avec 12 000 Berbères et 27 Arabes, chargés d’enseigner à ces néophytes le Coran et la loi. Mûsa s’en retourna alors en Ifriqya. En l’an 101/719, le reste des Berbères embrassa l’Islam, grâce aux efforts d’Ismâ‘îl b. ‘Abd Allah b. Abî al-Muhajir.

Abû Muhammad b. Abî Yazîd raconte que, depuis Tripoli jusqu’à Tanger, les populations berbères apostasièrent 12 fois, et que l’Islam ne fut solidement établi chez elles qu’après la conquête du Maghreb et le départ de Mûsa b. Nusayr et de Tariq pour l’Espagne. Ces chefs emmenèrent avec eux un grand nombre de guerriers et des cheikhs berbères, afin d’y combattre les infidèles. Après la conquête de l’Espagne, ces auxiliaires s’y fixèrent, et depuis lors, les Berbères du Maghreb sont restés fidèles à l’Islam et ont perdu leur ancienne habitude d’apostasier.

Plus tard, les principes de la secte Kharijite se développèrent chez eux. Cette nouvelle doctrine leur avait été apportée du ‘Irâq, son berceau, par quelques Arabes qui vinrent se réfugier en Ifriqya. Nous avons dit ailleurs, dans une notice sur les Kharijites, que leur secte se partagea en plusieurs branches, telles que les Sofrites, les Ibadites et autres. Le Kharijisme s’étant rapidement propagée dans le pays, devint, pour les esprits séditieux d’entre les Arabes et les Berbères, une puissante arme pour attaquer le gouvernement. De tout côté, ces aventuriers recrutèrent des partisans parmi les Berbères de la basse classe et leur enseignèrent les croyances hétérodoxes qu’ils professaient eux-mêmes. Habiles à déguiser l’erreur sous le voile de la vérité, ils parvinrent à répandre dans le peuple les semences d’une hérésie qui jeta bientôt de profondes racines. Ensuite ils portèrent l’audace au point d’attaquer les émirs arabes, et en l’an 102/720, ils tuèrent Yazîd b. Abi-Muslim, dont certains actes leur avaient déplu.

En l’an 122/739, ils se révoltèrent contre ‘Ubayd Allah Ibn al-Habhâb qui gouvernait alors l’Afrique au nom du khalife Hisham b. ‘Abd al-Malik. Cet émir avait envahi le Sous afin d’y châtier les Berbères, et ayant fait sur eux un grand butin et une foule de prisonniers, il s’était porté en avant jusqu’au pays des Masûfa où il tua beaucoup de monde et fit encore des prisonniers. Les Berbères en furent consternés ; mais ils se soulevèrent bientôt, quand ils eurent appris que le vainqueur les regardait eux-mêmes comme un butin acquis aux musulmans et qu’il se proposait en conséquence, de prendre le cinquième de leur nombre [pour en faire des esclaves]. Maysira al-Matghari se révolta alors à Tanger, et en ayant tué le commandant, ‘Amr b. ‘‘Abd Allah, il proclama la souveraineté du chef des Sofrites, Abd al-A‘la b. Hudayj al-Ifrîqi, homme d’origine chrétienne qui avait été converti à l’Islam par les Arabes. Quelque temps après, Maysira se proclama khalife et invitales populations à embrasser la doctrine des Kharijites-Sofrites, mais ayant enfin encouru, par sa tyrannie, la haine des Berbères, il tomba sous leurs coups.

Après cet acte de vengeance, ils prirent pour chef Khalid b. Hamîd az-Zenatî. Selon Ibn ‘Abd al-Hakam, cet homme appartenait aux Hatura, branche des Zenata. S’étant assuré de leur dévouement, Khalid marcha au devant des Arabes qu’Ibn al-Habhâb venait d’envoyer contre lui, et arrivé sur les bords du Chélif, il vit avancer es musulmans sous la conduite de Khalid b. Abî Habîb. Dans la bataille qui s’ensuivit et que l’on appela le Combat des nobles, les Arabes furent mis en déroute et Ibn Abi Habîb, ainsi que ses compagnons y trouva la mort.

A la suite de ce conflit, la révolte devint générale. Le khalife Hishâm b. ‘Abd al-Malik ayant appris ces fâcheuses nouvelles, remplaça Ibn al-Habhâb par Kulthûm b. ‘Iyad al-Qushayri. Nommé gouverneur en l’an 123/740, Kulthûm se mit en marche à la tète de 12 000 hommes de milices syriennes. Le khalife écrivit en même temps aux garnisons de l’Egypte, de Barca et de Tripoli, leur ordonnant de fournir des renforts à ce corps d’armée. Le nouvel émir prit la route de l’Ifriqya, et l’ayant traversée ainsi que le Maghreb, il s’avança jusqu’au Sebou, rivière de Tanger.

Khalid b. Hamîd vint à sa rencontre avec une foule immense de Berbères, et ayant culbuté l’avant-garde des Arabes, il aborda le reste de l’armée avec une impétuosité extrême. Pendant quelque temps l’on se battit avec un grand acharnement, mais, enfin, l’émir Kulthum y perdit la vie. Ce fut là le signal d’une déroute générale : le corps syrien passa en Espagne avec Balaj b. Bishr al-Qushayri, et le corps égyptien rentra à Cairouan avec les troupes de l’Ifriqya.

Hishâm b. ’Abd al-Malik donna aussitôt à Handala b.  Safwan al-Kalbi l’ordre de partir pour l’Ifriqya. Cet officier arriva à Cairouan l’an 124 (741-2), et ayant appris que la tribu des Huwara, commandée par ses chefs, ’Ukasha b. Ayub et ‘Abd al-Wahid b. Yazîd, était en révolte ouverte et marchait contre lui avec les partisans qu’elle avait trouvés parmi les autres populations berbères, il se mit en campagne, et arrivé à Al-Qarn, aux environs de Cairouan, il attaqua les insurgés si vigoureusement qu’il les mit en pleine déroute après avoir tué ‘Abd al-Wahid et fait prisonnier ‘Ukasha. D’après ses ordres on compta les morts, et l’on reconnut que 180 000 hommes avaient succombé. Il adressa ensuite à Hishâm une dépêche dans laquelle il lui annonça le triomphe de ses armes. Quand al-Layth b. Sa‘ad (Fustat, traditionniste, m. 175/791) apprit la nouvelle de cette victoire, il s’écria :

« Après la bataille de Badr, c’est à la bataille d’Al-Qarn et Al-Asnam qne je voudrais avoir pris part. »

Bientôt après, la puissance du khalifat s’affaiblit dans l’Orient par suite des dissenssions qui s’étaient élevées parmi les Omeyyades, et des guerres que Marwan eut à soutenir contre les Chiites et les Kharijites.

Il en résulta le remplacement de la dynastie omeyyade par celle des Abbassides. ‘Abd ar-Rahman b. Habîb, qui était alors en Espagne, traversa le Détroit et enleva à Handala la possession de l’Ifriqya. Ceci se passa en 126/743.

De nouveaux désordres éclatèrent aussitôt dans ce pays ; l’insubordination des Berbères, cette plaie de l’Afrique, devint plus redoutable que jamais, et les Kharijites, sous la conduite de leurs chefs, déployèrent encore leur animosité contre l’empire. De tous les côtés ces populations coururent aux armes, et s’étant réunies en plusieurs corps, elles s’emparèrent de l’autorité, en proclamant leurs doctrines hérétiques. La tribu de Sanhâja commandée par Thabit b. Uzîdûn prit une part très-active à ce mouvement et s’empara de la ville de Béja.

L’émir berbère, ’Abd Allah b. Sakardîd, entraîna ses partisans dans la même révolte, pendant qu’Al-Harith et ‘Abd al-Jabbar, chefs de la secte Ibadite et membres de la tribu de Huwara, s’emparèrent de Tripoli, après en avoir tué le gouverneur, Bakr b. Aws al-Qaysi. Cet officier était allé au-devant d’eux pour les inviter à garder la paix, quand ils se jetèrent sur lui et l’assassinèrent.

Les affaires restèrent encore quelque temps en cet état déplorable, et Isma‘ïl b. Zyad s’empara de Gabes avec l’aide des partisans qu’il avait trouvés parmi les Nafûsa. En l’an 131/748 ‘Abd ar-Rahman b. Habîb marcha contre les insurgés et tua ‘Abd al-Jabbar et Al-Harith. Frappant ensuite les Berbères sans relâche, il leur fit éprouver des pertes énormes, et enfin, en l’an 135, il occupa Tlemcen et soumit le Maghreb.

En l’an 140/757 eut lieu la révolte des Urfajjuma et d’autres branches de la tribu de Nafzawa. ‘Abd ar-Rahman b. Habîb avait répudié l’autorité de Abû Ja‘afar [al-Mansur], et venait d’être assassiné par ses propres frères, Al-Yas et ‘Abd al-Ouareth. Son fils et successeur, Habîb, fit mourir El-Yas pour venger la mort de son père. ‘Abd al-Ouareth se réfugia chez les Ourfeddjouma et obtint l’appui de leur émir ‘Asam b. Jamîl. L’exemple de celui-ci fut imité par Yazîd b. Seggûm, émir des Ulhasa. Les Nafzawa, s’étant ralliés à eux, proclamèrent la souveraineté d’Al-Mansur, et allèrent emporter d’assaut la ville de Cairouan. Habîb courut se réfugier dans Gabes, et ‘Asam l’y poursuivit, à la tête des Nafzawa, après avoir confié le gouvernement de Cairouan à ‘Abd al-Malik b. Abi al-Ja‘d, membre de cette tribu. Habîb s’enfuit alors vers l’Aurès dans l’espoir d’échapper à ‘Asam qui le poursuivit toujours, mais il fut tué par Ibn Abi al-Ja ‘d, qui était sorti de Cairouan avec une troupe de Nafzawa, afin d’intercepter sa retraite.

Maîtres de Cairouan et de toute la province, les Urfajjuma y massacrèrent les Qurayshites, logèrent leurs montures dans la grande mosquée et accablèrent les habitants de toute espèce d’outrage. Cette conduite scandaleuse des Urfajjuma et de leurs alliés Nafzawites excita, dans la province de Tripoli, l’indignation des Berbères Ibadites qui appartenaient aux tribus de Huwara et de Zenata. Ils coururent aux armes, et ayant pris pour chef Abû al-Khattab ‘Abd al-‘Ala b. ash-Shaykh al-Ma‘fari, ils marchèrent sur Tripoli et en expulsèrent le gouverneur, ‘Umar b. ‘Uthman, de la tribu de Quraysh. Devenu maître de cette ville, Abou-’l-Khattab réunit tous les Zenata et Huwara établis dans la province et marcha sur Cairouan. Il s’en empara, l’an 141/758, après avoir tué Ibn Abi al-Ja‘d et massacré une foule Urfajjuma et de Nafzawa.

Quelque temps après, ‘Abd ar-Rahman b. Rustam devint gouverneur de Cairouan. Il tirait son origine du célèbre Rustam qui avait commandé l’armée persanne à la bataille de Qadisyya. D’abord, client des Arabes, il était devenu, dans la suite, chef d’une de ces sectes hérétiques. Abû al-Khattab s’en retourna à Tripoli, et comme le feu de la guerre s’était propagé dans tout le Maghreb, les Berbères devinrent maîtres d’une grande partie du pays.

En l’an 140/757 les Sofrides de la tribu des Miknasa se rassemblèrent dans le Maghrib al-Aqsa, sous les ordres de ‘Aysa b. Yazîd al-Aswad, et fondèrent la ville de Sijilmasa pour leur servir de résidence.

Muhammad b. al-Asha‘th, qu’Abû Ja‘far al-Mansur avait nommé gouverneur de l’Ifriqya, se rendait à sa destination quand il fut attaqué, près de Sort, par une armée berbère sous les ordres d’Abû al-Khattab. A la suite de la victoire prompte et sanglante qu’il remporta sur ses adversaires, il força Ibn Rustam à s’enfuir de Cairouan. Ce chef courut jusqu’à Tahert, dans le Maghreb central, et ayant rassemblé les Ibadites de plusieurs tribus berbères, telles que les Lamaya et les Luwata, ainsi qu’un nombre considérable de guerriers nafzawites, il se fixa dans cette localité et y bâtit la ville de Tahert-la-Neuve. Ceci eut lieu en l’an 144/761.

Ibn al-Asha‘th était parvenu à frapper les Berbères d’épouvante et à soumettre l’Ifrîqya, quand les Bni Ifren, tribu zenatienne, soutenus par les Berbères de la tribu de Maghîla, se révoltèrent dans la province de Tlemcen, et ayant choisi pour chef Abû Qurra al-Ifrani, ou plutôt, Al-Maghîlî, ils le proclamèrent khalife. Ceci se passa en 148.

Al-Aghlab b. Sûda at-Tamîmi, gouverneur de Tobna, marcha contre les rebelles, obligea Abû Qurra à prendre la fuite, et alla s’établir dans le Zab. Quelque temps après, il fit une tentative contre Tlemcen, et ensuite contre Tanger ; mais ayant été abandonné par les milices de l’empire, il se vit dans la nécessité de rebrousser chemin.

En l’an 151/768, sous l’administration de ‘Umar b. Hafs Hazarmard, de la famille de Qabisa, frère d’Al-Muhallab b. Abi Sufra, les Berbères se révoltèrent à Tripoli et prirent pour chef Abû Hatim Ya‘qûb b. Habîb et petit-fils de Midyan b. Ituwaft. Ce personnage, qui était un des émirs de la tribu de Maghîla, s’appelait aussi Abû Qadim. Sous la conduite de leur nouveau chef, ils défirent les troupes que ‘Omar b. Hafs envoya contr’eux, et s’étant emparés de la ville de Tripoli, ils allèrent mettre le siége devant Cairouan. Les Berbères qui habitaient l’autre côté de la province se mirent alors en mouvement, de sorte que treize corps d’armée, levés chez eux, parurent à la fois sous les murs de Tobna et y assiégèrent ‘Umar b. Hafs. Dans cet attroupement immense, on remarqua Abû Qurra à la tête de 40 000 Sofrites, ‘Abd ar-Rahman b. Rustam avec un corps de 6 000 Ibadites, Al-Miswar b. Hani avec 10 000 des mêmes sectaires, Jarîr b. Mas‘ud avec ses parti sans de la tribu de Medîouna, et ‘Abd al-Malik b. Sakardîd as-Sanhaji avec une troupe de 2000 Sofrites sanhajiens.

‘Umar b. Hafs, se voyant cerné de toute part, chercha à semer la désunion parmi les assiégeants, et comme les Beni-Ifren, tribu zenatienne, étaient plus à redouter que tous les autres Berbères, tant par leur nombre que par leur bravoure, il acheta la neutralité de leur chef, Abû Qurra, au prix de 40 000 (dirhams). Il en donna 4 000 de plus au fils de cet émir pour le récompenser d’avoir conduit à bonne fin cette négociation. Les Beni-Ifren s’éloignèrent alors de Tobna, et Ibn Rustam, voyant ses troupes attaquées et mises en déroute par un détachement de la garnison de ‘Umar b. Hafs, s’empressa de ramener à Tahert les débris de son armée. ‘Umar marcha alors contre les Berbères Ibadites commandés par Abû Hatim, et aussitôt qu’ils eurent quitté leurs positions pour aller à sa rencontre, il profita de ce faux mouvement et se jeta dans Cairouan. Ayant approvisionné cette ville où il laissa aussi une forte garnison, il alla livrer bataille à Abû Hatim, mais, dans cette rencontre, il essuya une défaite qui l’obligea à rentrer dans Cairouan. L’armée berbère Ibadite, forte de 350 000 hommes, dont 35 000 cavaliers, cerna aussitôt la ville et la tint étroitement bloquée.

En l’an 154/771 ‘Umar b. Hafs perdit la vie dans un des combats qui marquèrent ce long siége. Abû Hatim fit alors un traité de paix avec la garnison de Cairouan à des conditions très avantageuses pour elle, et il marcha sur le champ contre Yazîd b. Qabîsa b. al-Muhallab, qui venait prendre le gouvernement de l’Ifrîqya. L’ayant rencontré près de Tripoli, il osa lui livrer bataille, bien qu’il avait été abandonné par son allié ‘Umar b. ‘Uthman al-Fihri et que la discorde s’était mise parmi ses Berbères. Aussi, son armée fut elle mise en pleine déroute et il y trouva lui-même la mort.

‘Abd ar-Rahman b. Habîb b. ‘Abd ar-Rahman, se réfugia chez les Kutama, après la défaite de son collègue Abû Hatim. Bloqué pendant 8 mois par Mukhariq b. Ghifar, de la tribu de Tayy, il succomba à la fin et mourut avec tous les Berbères qui lui étaient restés fidèles.

Les débris de ce peuple s’enfuirent alors de tout côté, eux qui, depuis l’époque où ils assiégèrent ‘Umar b. Hafs dans Tobna jusqu’au moment où cette guerre prit fin, avaient livré 375 combats aux troupes de l’empire.

Arrivé en Ifrîqya, Yazîd y rétablit l’ordre et restaura la ville de Cairouan. Le pays continua à jouir des avantages de la paix jusqu’à l’an 157/773 quand les Urfajjuma se révoltèrent de nouveau et prirent pour chef un membre de leur tribu, nommé Abû Zarhuna. Yazîd envoya contr’eux son parent Ibn Mihrat al-Muhallabi. Comme cet officier se laissa battre par eux, Muhallab b. Yazîd et gouverneur du Zab, de Tobna des Kutama, demanda à son père l’autorisation de marcher contre les rebelles. Yazîd y consentit et lui fournit un corps de renforts commandé par Al-A‘lâ b. Sa‘îd b. Marwan al-Muhallabi, autre membre de la même famille. Le fils de Yazîd s’étant alors mis en campagne, fit des Urfajjuma un massacre épouvantable.

En l’an 164/777, quelque temps après la mort de Yazîd et sous l’administration de son fils Dawud, les Nafzawa se révoltèrent, et ayant élu pour chef un membre de leur tribu, le nommé Salih b. Nusayr, ils sommèrent leurs voisins d’embrasser la doctrine des Ibadites. Dawud envoya contre eux son cousin, Sulayman b. as-Sûmma, à la téte de 10 000 hommes. Ce général força les rebelles à prendre la fuite et leur tua beaucoup de monde. Salih ayant alors rappelé sous ses drapeaux tous les Berbères Ibadites qui n’avaient pas assisté au premier soulèvement, les réunit tous à Sicca-Veneria, mais Sulayma remporta sur eux une nouvelle victoire et revint ensuite à Cairouan.

Dès ce moment, l’esprit d’hérésie et de révolte qui avait si longtemps agité les Berbères de l’Ifrîqya, se calma tout-à-fait, et les nouveautés dangereuses dont ces peuples avaient fait profession disparurent bientôt pour ne laisser plus de trace.

En l’an 171/787, ‘Abd al-Wahhab b. Rustam, seigneur de Tahert, demanda la paix au gouverneur de Cairouan, Rûh b. Hatim b. Qabîsa al-Muhallabi. En accueillant cette proposition, Rûh porta le dernier coup à la puissance des Berbères et soumit enfm leurs cœurs à l’empire de la vraie religion et à l’autorité arabe. L’islam prit alors chez eux une assiette ferme, et la domination des Arabes moderides les accabla de tout son poids.

En l’an 185/801, Ibrahîm b. al-Aghlab de la tribu de Tamîm fut nommé gouverneur de l’Ifrîqya et du Maghreb par Harûn ar-Rashîd, et étant parvenu à y raffermir son autorité, il se dévoua au soin d’y faire fleurir la justice et de porter remède aux maux qui avaient affligé le pays. Ayant réussi à mettre d’accord tous les partis et à gagner tous les cœurs, il finit par jouir d’une puissance absolue, sans encourir ni opposition ni haine. L’empire qu’il fonda devint l’héritage de ses enfants, et les provinces d’Ifrîqya et de Maghreb se transmirent d’une génération de sa famille à une autre jusqu’à ce que la domination arabe fut renversée en ces pays et que Zîadat Allah, le dernier souverain de cette dynastie, s’enfuit en Orient, l’an 296/908 devant les armes victorieuses de la tribu de Kutama.

Ce peuple s’était révolté contre les Aghlabites en proclamant ouvertement son attachement aux principes chiites, doctrine qui avait été introduite chez lui par Abû ‘Abd Allah al-Muhtasib, missionnaire de ‘Ubayd Allah al-Mahdi.

Cette révolution détruisit pour toujours l’empire des Arabes en Ifrîqya et mit les Ketama en possession de l’autorité suprême. Les Berbères du Maghreb suivirent, plus tard, l’exemple de leurs voisins, et dès-lors l’influence exercée par les Arabes en Ifrîqya et en Maghreb disparut pour toujours, avec le royaume qu’ils y avaient fondé. Le pouvoir passa entre les mains des Berbères et se maintint tantôt dans l’une de leurs tribus, tantôt dans l’autre. Une partie de ce peuple reconnut l’autorité des Omeyyades d’Espagne ; une autre partie embrassa la cause des descendants de Hashim ; soit de ceux qui appartenaient à la famille d’Al-‘Abbas, soit de ceux qui tiraient leur origine d’Al-Hasan ou d’Al-Husayn. Ensuite ces peuples finirent par se proclamer tout-à-fait indépendants. Nous entrerons dans les détails de ces changements en retraçant l’histoire des empires fondés par les Zenata et les Berbères.