Ibn Jubayr, Palerme : la cour arabo-normande du roi Guillaume II, 1184 n-è

La plus belle ville de la Sicile, résidence du roi, est appelée par les musulmans la capitale et, par les chrétiens, Palerme. L’établissement principal des bourgeois musulmans existe à Palerme : ils y possèdent des mosquées, des marchés exclusivement à eux, et plusieurs faubourgs. Le reste des musulmans habite les fermes, tous les villages et d’autres villes, comme, par exemple, Syracuse. Mais la première entre toutes, en étendue et en population, est toujours la grande ville, résidence de leur roi Guillaume ; et Messine ne vient qu’après elle. C’est à Palerme que nous nous arrêterons si Dieu le permet : et de là nous espérons partir, avec la permission de Dieu (qu’il soit exalté !) pour celui d’entre les pays de l’Occident que Dieu déterminera.

Le roi Guillaume est remarquable par sa bonne conduite, et parce qu’il se sert des musulmans et admet dans son intimité les pages eunuques qui, tous ou la plupart, cachent, il est vrai, leur religion, mais restent fidèles à l’islam. Le roi a une grande confiance dans les musulmans, et se repose sur eux pour ses affaires, même les plus délicates, au point que l’inspecteur de sa cuisine est un musulman et qu’il entretient une compagnie de nègres musulmans sous un commandant musulman. Il tire ses vizirs et ses Hâjib de ses nombreux pages, qui sont aussi les employés du gouvernement et les hommes de la cour. Le roi fait resplendir en eux tout l’éclat de son trône. En effet, ils déploient un grand luxe d’habillements somptueux et d’agiles chevaux, et ils ont tous, sans exception, leur train, leur cortège et leur suite.

Ce roi possède des palais magnifiques et des jardins délicieux, surtout dans la capitale de son royaume. Il a aussi à Messine un palais blanc comme une colombe, élevé sur le rivage de la mer, dans lequel sont employés un grand nombre de pages et de jeunes filles. Nul des rois chrétiens n’est plus doux que celui-ci dans son gouvernement, et ne jouit de plus de délices et de biens.

Guillaume se plonge dans les plaisirs de la cour comme les rois musulmans, qu’il imite encore dans le système de ses lois, dans la marche de son gouvernement, dans la classification de ses sujets, dans la magnificence qui relève la royauté et dans le luxe des ornements. Son royaume est très vaste.

Le roi témoigne beaucoup d’égards à ses médecins et à ses astrologues, et il tient tellement à en avoir que, s’il apprend qu’un médecin ou un astrologue voyage dans ses états, il ordonne de le retenir, et l’engage par une large pension, de manière à lui faire oublier son propre pays. Que Dieu, dans sa bonté, préserve tout musulman d’une pareille tentation ! Le roi Guillaume a à peu près 30 ans. Que Dieu accorde aux musulmans la prolongation de cette vie en parfaite santé !

Un des faits les plus singuliers que l’on raconte de ce roi, est qu’il lit et écrit l’arabe, et, qu’ainsi que nous l’a appris un de ses serviteurs intimes, il a adopté la ‘alama : « Al-Hamdu-li-llah ! juste est sa louange. »

La ‘alama de son père était : « Louange à Dieu en reconnaissance de ses bienfaits ! »

Quant aux filles et aux concubines qu’il tient dans son palais, elles sont toutes musulmanes. Le valet de cour dont nous avons fait mention, qui s’appelle Yahya (Jean), employé dans la manufacture de draps, où il brode en or les habits du roi (12), nous a appris à ce sujet un autre fait étonnant, c’est-à-dire que les chrétiennes franques (13) demeurant dans le palais royal étaient converties à la foi musulmane par lesdites jeunes filles. Il ajoutait que tout cela se passait à l’insu du roi, et que ces filles étaient très actives dans les œuvres de charité.

Le même Yahya nous a raconté que, lors des violents tremblements de terre qui affligèrent la Sicile, il arrivait quelquefois que ce polythéiste, allant de côté et d’autre dans son palais, tout effrayé et chancelant, n’entendait que les voix de ses femmes et de ses pages priant Dieu et le prophète. A son arrivée, tout le monde était saisi de frayeur, mais le roi les rassurait en disant :

« Que chacun de vous prie le Dieu qu’il adore ; quiconque aura foi dans son Dieu sentira la paix dans son cœur. »

Pour ce qui regarde les pages du roi, auxquels on confie les places principales du gouvernement et les emplois de l’administration, ils- ont tous musulmans; et, sans en excepter un seul, ils accomplissent le jeûne, soit personnellement, soit par compensation ; ils font l’aumône pour se frayer un chemin vers Dieu, rachètent les prisonniers, font élever les enfants musulmans, les marient, leur prêtent des secours et font du bien autant qu’ils le peuvent. Cela est un des mystères de Dieu (qu’il soit exalté !) et une de ses œuvres en faveur des musulmans de cette île. Que Dieu les aide toujours !

Nous rencontrâmes à Messine un page musulman, du nom d’Abd-el-Massih, personnage très distingué et important, lequel nous avait fait demander une entrevue. Il s’empressa de nous recevoir d’une manière honnête et bienveillante, et après avoir bien regardé dans son salon et en avoir éloigné tous ses domestiques, par lesquels il craignait d’être compromis, il s’ouvrit enfin à nous sans réserve, il nous fit des questions sur la Mecque (que Dieu la bénisse !), sur ses sanctuaires, sur ceux de Médine la sainte et de la Syrie ; et, comme nous lui en donnions des nouvelles, il se pâmait de désir et de ferveur. Il demanda aussi si nous avions rapporté quelque souvenir des saints pays de Mecque et de Médine, et il nous pria de ne pas être avares envers lui des reliques dont nous pourrions disposer. Ensuite il nous dit :

« Vous jouissez d’une entière liberté de professer l’islam, vous êtes les maîtres de faire tout ce que bon vous semble ; et vous réalisez des bénéfices dans votre commerce, quand il plaît à Dieu, tandis que nous, nous sommes forcés de cacher notre religion pour sauver notre vie ; nous sommes obligés d’observer en secret le culte et les préceptes de Dieu ; nous nous trouvons enchaînés dans le royaume de l’infidèle qui nous tient au cou la corde de l’esclavage. Ainsi, tout ce que nous pouvons faire de mieux pour nous sanctifier c’est d’approcher les pèlerins comme vous, de chercher à obtenir leurs prières en notre faveur, et de jouir de tous les souvenirs de ces sanctuaires bénis dont ils veulent bien nous faire cadeau, afin qu’ils nous servent de préparation à l’iman, et de trésors dans notre lit de mort. »

A ces paroles, nos cœurs se fondaient d’attendrissement. Nous fîmes des vœux pour qu’il fût accordé à ce brave homme une bonne fin, et nous lui donnâmes quelques-uns des objets qu’il désirait. De son côté, il ne savait comment nous remercier et nous récompenser, et il nous pria de garder le secret de la profession de foi des autres pages du palais ses confrères. Ceux-ci jouissent d’une grande renommée de bienfaisance, et la rançon des prisonniers est l’œuvre qui leur donnera le plus de mérite auprès de Dieu. On peut dire les mêmes choses sur le compte de tous leurs domestiques.

Un autre fait curieux relatif à ces pages, c’est que, se trouvant en présence de leur maître à l’heure de la prière, ils sortent de la chambre du roi l’un après l’autre, pour aller réciter leurs prières, ce qu’ils font souvent en quelque endroit, à portée de la vue du roi, mais Dieu (qu’il soit exalté !) jette un voile sur eux. Du reste, ils ne se lassent jamais de travailler à leur but, ni d’encourager secrètement les musulmans à la constante propagation de la foi

Dieu les en récompensera, et dans sa bonté il leur accordera le salut!

Ce roi possède à Messine un arsenal renfermant un tel nombre de navires des flottes royales qu’il serait impossible de les compter. Il a un autre arsenal, semblable, à Palerme.