Delacroix, 1828, Carnet et correspondance de voyage (en compagnie de l’ambassadeur de Mornay) : Tanger

« A neuf heures, nous avons jeté l’ancre devant Tanger. J’ai joui avec bien du plaisir de l’aspect de cette ville africaine. C’a été bien autre chose, quand, après les signaux d’usage, le consul est arrivé à bord dans un canot qui était monté par une vingtaine de marabouts noirs, jaunes, verts, qui se sont mis à grimper comme des chats dans tout le bàtiment et ont osé se mêler à nous. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces singuliers visiteurs. »

L’entrée du château : le corps de garde dans la cour, la façade, la ruelle entre deux murailles. Au bout sous l’espèce de voûte, des hommes assis se détachant en brun sur un peu de ciel (2).

Arrivé sur la terrasse ; trois fenêtres avec balustrade en bois, porte moresque de côté par où venaient les soldats et les domestiques.

Avant, la rangée de soldats sous la treille : cafetan jaune, variété de coiffures ; bonnet pointu sans turban, surtout en haut sur la terrasse.

Le bel homme à manches vertes.

L’esclave mulâtre qui versait le thé, à cafetan jaune et burnous attaché par derrière, turban. Le vieux qui a donné la rose, avec haïk et cafetan bleu foncé.

Le pacha avec ses deux haicks ou capuchons, de plus le burnous. Tous les trois sur un matelas blanc, avec un coussin carré long couvert d’indienne. Un petit coussin long en arlequin, un autre en crin, de divers dessins; bouts de pieds nus, encrier de corne, diverses petites choses semées.

L’administrateur de la douane, appuyé sur son coude, le bras nu, si je m’en souviens : haïk très ample sur la tête, turban blanc au-dessus, étoffe amarante qui pendait sur la poitrine, le capuchon non mis, les jambes croisées. Nous l’avions rencontré sur une mule grise en montant. La jambe se voyait beaucoup ; un peu de la culotte de couleur ; selle couverte par devant et par derrière d’une étoffe écarlate. Une bande rouge faisait le tour de la croupe du cheval en pendant. La bride rouge de même ou, plutôt, le poitrail. Un More conduisait le cheval par la bride.

(1) Sidi Tayb Biaz Marocain, chargé par le gouvernement du Maroc de traiter aves le comte de Mornay.

Le plafond seul était peint, et les côtés du pilastre intérieurement en faïence. Dans la niche du pacha c’était un plafond rayonnant, etc.; dans lavant chambre des petites poutres peintes.

Le troisième personnage était le fils du pacha : deux haîks sur la tête, ou plutôt deux tours du même, à ce que je suppose ; burnous bleu foncé sur la poitrine laissant voir un peu de blanc. Pieds, tête énorme, pas de figure, air stupide.

Le bel homme à manches vertes, chemise de dessus en basin. Pieds nus devant le pacha.

Le jardin partagé par des allées couvertes de treilles. Orangers couverts de fruits et grands, des fruits tombés par terre ; entouré de hautes murailles.

Entré dans tous les détours du vieux palais. Cour de marbre, fontaine au milieu ; chapiteaux d’un mauvais composite ; l’attique des pierres toute simples délabrement complet.

Les plafonds des niches et même des petites salles sont remplis de sculptures peintes comme la rose d’une mandoline.

Les colonnes du tour de la cour sont en marbre blanc et la cour pavée de même.

Remarqué, en retournant vers un bel escalier à droite, un bel homme qui nous suivait, l’air dédaigneux.

Sorti par la salle où le pacha est censé rendre la justice. A gauche de la porte du fond par où nous y sommes entrés, une sorte de tambour en planches de deux pieds et demi de hauteur environ, et allant depuis la porte jusqu’à l’angle, sur lequel s’assied le pacha. Le long des murs, dans les intervalles des pilastres qui vont à la voûte, des avances de pierre pour servir de sièges. Les soldats sans fusils nous attendaient à la porte sur deux rangées aboutissant au corps de garde par lequel nous étions entrés.

Vu une Juive très bien (1) ressemblant à Mme R…

Nègre, que Mornay m’a fait remarquer; il m’a semblé avoir une manière particulière de porter le Haik.

Vu de côté la mosquée en allant chez un des consuls. Un Maure se lavait les pieds dans la fontaine qui est au milieu ; un autre se lavait accroupi sur le bord (2).

29 janvier (3). — Vue ravissante en descendant le long des remparts, la mer ensuite. Cactus et aloès énormes. Clôture de cannes taches d’herbes brunes
sur le sable.

(1) « Les Juives sont admirables, je crains qu’il ne soit difficile d’en faire autre chose que de les peindre : ce sont des perles d’Eden. »

« Je viens de parcourir la ville, je suis tout étourdi de tout ce que j’ai vu. Je ne veux pas laisser partir le courrier, qui va tout à l’heure à Gibraltar, sans te faire part de mon étonnement de toutes les choses que j’ai vues. »

En revenant, le contraste des cannes jaunes et sèches avec la verdure du reste. Les montagnes plus rapprochées d’un vert brun, tachées d’arbustes nains noirâtres. Cabanes.

La scène des chevaux qui se battent. D’abord ils se sont dressés et battus avec un acharnement qui me faisait frémir pour ces messieurs, mais vraiment admirable pour la peinture. J’ai vu là, j’en suis certain, tout ce que Gros et Rubens ont pu imaginer de plus fantastique et de plus léger. Ensuite le gris a passé sa tête sur le cou de l’autre. Pendant un temps infini,impossible de lui faire lâcher prise. Mornay est parvenu à descendre. Pendant qu’il le tenait par la bride, le noir a rué furieusement. L’autre le mordait toujours par derrière avec acharnement. Dans tout ce conflit, le consul est tombé. Ensuite laissé tous deux; allant sans se lâcher du côté de la rivière, y tombant tous deux et le combat continuant et en même temps cherchant à en sortir; les jambes trébuchent dans la vase et sur le bord, tout sales et luisants, les crins mouillés. A force de coups, le gris lâche prise et va vers le milieu de l’eau, le noir en sort, etc De l’autre côté le soldat tâchant de se retrousser pour retirer l’autre.

La dispute du soldat avec le groom. Sublime avec son tas de draperie, l’air d’une vieille femme et pourtant quelque chose de martial.

En revenant, superbes paysages à droite, les montagnes d’Espagne du ton le plus suave, la mer bleu vert foncé comme une figue, les haies jaunes par le
haut à cause des cannes, vertes en bas par les aloès.

Le cheval blanc entravé qui voulait sauter sur un des nôtres.

Sur la plage, près de rentrer, rencontré les fils du kaïd, tous sur des mules. L’aîné, son burnous bleu foncé; haik à peu près comme notre soldat, mais bien propre; cafetan jaune serin. Un des jeunes enfants tout en blanc, avec une espèce de cordon qui suspendait probablement une arme.

— Visite au consul anglais et suédois. Le jardin de M. de Laporte (1). Tombeau dans la campagne.

31 janvier. — Dessiné le Maure du consul sarde. — Pluie. — En allant chez le consul anglais, remarqué un marchand assez propre dans sa boutique plancher et le tour garnis de nattes blanches avec des pots et marchandises seulement d’un côté.

2 février, jeudi. — Dessiné la fille de Jacob en femme maure. — Sortie vers quatre heures. Un Maure à tête très remarquable qui avait un turban
blanc par- dessus le haïk. Tête des Maures de Rubens, narines et lèvres un peu grosses, yeux hardis. — Remarqué les canons rouilles.

Le vieux Juif dans sa boutique en redescendant à la maison {Gérard Dow) (2) . — Femme avec les talons et, je pense, les pieds peints en jaune.

Vendredi 4 février. — Dessiné après déjeuner d’après le Maure du consul sarde.

Sorti vers deux heures ; été voir le consul de Danemark; passé devant l’école.

Incinctus, gens qui ne sont pas guerriers. Cinctus ou accinctus, militaires. Cette distinction qui existait chez les anciens se trouve ici. La gélabia, costume du peuple, des marchands, des enfants. Je me rappelle cette gélabia, costume exactement antique, dans une petite figure du Musée : capuchon, etc. Le bonnet est le bonnet phrygien.

Le palimpseste est la planche sur laquelle écrivent les enfants à l’école. L’enseignement mutuel est originaire de ces pays. Dans les moments de détresse, les enfants vont en bande portant cette planche sur la tête. Elle est enduite d’une espèce de glaise sur laquelle ils écrivent avec une encre particulière. On efface, je crois, en mouillant, et en faisant sécher au
soleil.

Porte du consul danois.

Vu dans le quartier des Juifs des intérieurs remarquables en passant. Une Juive se détachant d’une manière vive; calotte rouge, draperie blanche, robe noire.

C’est le premier jour du Rhamadan. Au moment du lever de la lune, le jour étant encore, ils ont tiré des coups de fusil, etc. ; ce soir ils font un bruit de tambours et de cornets à bouquin infernal.

Samedi 5 février. — Dans le jardin du consul suédois, après déjeuner; chez Abraham, à midi. Remarqué, en passant devant la porte de sa sœur, deux petites Juives accroupies sur un tapis dans la cour. En entrant chez lui, toute sa famille (1) dans l’espèce de petite niche et le balcon an-dessus avec la porte d’escalier. La femme au balcon, joli motif.

11 février. — Muley- Soliman avait cinquante quatre enfants. Il abdique nonobstant en faveur de Muley-Abd-Ehr-Rhaman, son neveu, reconnaissant à ses enfants peu de capacité.

Dimanche 12 février. — Dessiné la Juive Dititia avec le costume d’Algérienne (1).

Été ensuite au jardin de Danemark. Le chemin charmant. Les tombeaux au milieu des aloès et des iris (Egyptiaca). La pureté de l’air. Mornay aussi
frappé que moi de la beauté de cette nature.

Les tentes blanches sur tous les objets sombres. Les amandiers en fleur. Le lilas de Perse. Grand arbre. Le beau cheval blanc sous les orangers. Intérieur de la cour de la petite maison.

En sortant, les orangers noirs et jaunes à travers
« Je m’insinue petit à petit dans les façons du pays, de manière à arriver à dessiner à mon aise bien de ces figures de Mores. Leurs préjujjés sont très grands contre le bel art de la peinture, mais quelques pièces d’argent, par-ci par-là, arrangent leurs scrupules, »
« Je vous ai mandé dans ma première lettre que nous avions eu l’audience
de l’empereur. A partir de ce moment nous étions censés avoir la permission de nous promener par la ville; mais c’est une permission dont moi seul j’ai profité entre mes compagnons de voyage, attendu que l’habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces gens-ci, au point qu’il faut toujours être escorté de soldais, ce qui n’a pas empêché deux ou trois querelles qui pouvaient être fort désagréables à cause de notre position d’envoyés. »
La porte de la petite cour. En nous en allant, la petite maison blanche dans l’ombre au milieu des orangers sombres. Le cheval à travers les arbres.

Dîner à la maison avec les consuls. Le soir, M. Rico a chanté des airs espagnols. Le Midi seul produit de pareilles émotions.

Indisposé et resté seul le soir. Rêverie délicieuse au clair de lune dans le jardin.

Sorti avec M. Hay (M. Hay, consul général et chargé d’affaires d’Angleterre)
. Vu le muezzin appelant du haut de la mosquée.

— L’école des petits garçons. Tous des planches avec écriture arabe. Le mot table de la loi, et toutes les indications antiques sur la manière d’écrire montrent que c’étaient des tables de bois. Les encriers et les pantoufles devant la porte.

Mardi 21 février. — La noce juive.

« Les Maures et les Juifs sont confondus. La mariée est enfermée dans les appartements intérieurs, tandis qu’on se réjouit dans le reste de la maison. Des Maures de distimction donnent de l’argent pour des musiciens qui jouent de leurs instruments et chantent sans discontinuer le jour et la nuit; les femmes sont les seules qui prennent part à la danse, ce qu’elles font tour à tour, et aux applaudissements de l’assemblée. »

Les Maures et les Juifs à l’entrée. Les deux musiciens. Le violon, le pouce en l’air, le dessous de l’autre main très ombré, clair derrière, le Haik sur la tète, transparent par endroits ; manches blanches, l’ombre au fond. Le violon; assis sur ses talons et la gélabia. Noir entre les deux en bas. Le fourreau de la guitare sur le genou du joueur; très foncé vers la ceinture, gilet rouge, agréments bruns, bleu derrière le cou. Ombre portée du bras gauche qui vient en face, sur le haïk sur le genou. Manches de chemise retroussées de manière à laisser voir jusqu’au biceps; boiserie
verte; à côté verrue sur le con, nez court.

A côté du violon, femme juive jolie ; gilet, manches, or et amarante. Elle se détache moitié sur la porte, moitié sur le mur. Plus sur le devant, une plus vieille avec beaucoup de blanc qui la cache presque entièrement. Les ombres très reflétées, blanc dans les ombres.

Un pilier se détachant en sombre sur le devant. Les femmes à gauche étagées comme des pots de fleurs. Le blanc et l’or dominent et leurs mouchoirs jaunes. Enfants par terre sur le devant.

A côté du guitariste, le Juif qui joue du tambour de basque. Sa figure se détache en ombre et cache une partie de la main du guitariste. Le dessous de la tête se détache sur le mur. Un bout de gélabia sous le guitariste. Devant lui, les jambes croisées, le jeune Juif qui tient l’assiette. Vêtement gris. Appuyé sur son épaule un jeune enfant juif de dix ans environ.
Contre la porte de l’escalier, Prisciada ; mouchoir violâtre sur la tête et sons le cou. Des Juifs assis sur les marches ; vus à moitié sur la porte , éclaires très vivement sur le nez, un tout debout dans l’escalier ; ombre portée reflétée et se détachant sur le mur, reflet clair jaune.

En haut, les Juives qui se penchent. Une à gauche, nu-tête, très brune, se détachant sur le mur éclairé du soleil. Dans le coin, le vieux Maure à la barbe de travers : haik pelucheux, turban placé bas sur le front, barbe grise sur le haijck blanc. L’autre Maure, nez plus court, très mâle, turban saillant. Un pied hors de la pantoufle, gilet de marin et manches idem.

Par terre, sur le devant, le vieux Juif jouant du tambour de basque ; un vieux mouchoir sur la tête ; on voit la calotte noire. Gélabia déchirée; on voit l’habit déchiré vers le cou.

Les femmes dans l’ombre près de la porte, très reflétées.

21 février, le soir. — En sortant pour aller à la noce juive, les marchands dans leur boutique. Les lampes les unes au mur, le plus souvent pendues en
avant à une corde, des pots sur une planche, des palancos. Ils prennent le beurre avec les mains et le mettent sur une feuille. En entrant dans la rue à droite, il y en avait un dont la lampe était cachée par un morceau de toile qui pendait de l’auvent.

Avant le dîner, en allant au jardin de Suède, les fusils pendus et le fourreau pendu à côté; (grande cruche à côté.

Le soir, toilette de la Juive. La forme de la mitre.
Les cris des vieilles. La figure peinte, les jeunes mariées qui tenaient la chandelle pendant qu’on la parait. Le voile lancé sur la figure. Les filles sur le lit, debout.

Dans la journée, les nouvelles mariées contre le mur, leur proche parent en guise de chaperon. La mariée descendue du lit. Ses compagnes restées des-
sus. Le voile rouge. Les nouvelles mariées quand elles arrivaient dans leur haijck. Les beaux yeux.

La venue des parents. Torches de cire ; les deux flambeaux peints de différentes couleurs. Tumulte. Figures éclairées. Maures confondus. La Juive tenue par les deux côtés ; un par derrière soutient la mitre.

En chemin, les Espagnols regardant par la fenêtre. Deux Juives ou mauresques sur des terrasses se détachant sur le noir du ciel. — Donné à la fille de M. Hay le dessin de femme maure assise. — Les vieux Maures montés sur les pierres du chemin. Les lanternes. Les soldats avec des bâtons. Le
jeune Juif qui tenait deux ou plusieurs flambeaux, la flamme lui montant dans la bouche.

Chez Abraham, les trois Juifs jouant aux cartes. Femmes près de la porte de la ville, vendant oranges, branches de noisettes. Chapeaux de paille. ans
tête nue, accroupis avec leurs pots de lait.

Le pied de côté dans l’étrier quelquefois. Le drapeau dans son étui, et planté devant la tente.

La plaine, et la tribu rangée fuyant vers le sud. Devant, demi-douzaine de cavaliers dans la fumée. Un homme plus en avant : burnus bleu très foncé.
— En avant, nous tournant le dos, la ligne de nos soldats précédée du kaïd et des drapeaux.

La course de cinq ou six cavaliers. — Le jeune homme tête nue, cafetan veil pisseux. — Le presque nègre, bonnet pointu, cafetan bleu.

Les hommes éclairés sur le bord de côté. L’ombre des objets blancs très reflétée en bleu. Le rouge des selles et du turban presque noir.

Au passage du gué, les hommes grimpant, le cheval blanc de côté.

L’arrivée au campement. Montagnes sauvages et noires à droite, le soleil au-dessus. Marchant dans des broussailles de palmiers nains et des pierres ; toute la tribu rangée à gauche, couronnant la hauteur; plus loin en suivant, les cavaliers sur le ciel; les tentes plus loin.

Promenade dans le camp le soir, contraste des vêtements blancs sur le fond.

L’imam le soir appelant à la prière.

« Nous partons après-demain pour Mequinez, ou est l’empereur, écrit Delacroix à Fr. Villot; il nous promet toutes sorte de galanteries mauresques pour notre réception, courses de chevaux, coups de fusil, etc. La saison nous favorise, nous avons craint les pluies, mais il parait que le plus fort est passé. »

[……………….]

Tanger. — Après le retour de Meknez.

Chez Abraham avec MM. de Praslin et d’Orsonville.
La fille avec un simple fichu sur la tête et sa toilette.
Les nègres qui sont venus danser au consulat et par la ville. Femme devant eux couverte d’un haik et portant un bâton avec un mouchoir au bout pour quêter.
Un accès de fièvre vers le 16 avril.
Le 20, promenade. Ma première sortie avec M. D… et M. Freyssinet à la Marine.
Noir qui baignait un cheval noir ; le nègre aussi noir et aussi luisant.

Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres une procession avec musique, tambours et hautbois. C’était un jeune garçon qui avait complété ses études premières et qu’on promenait en cérémonie; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous.

Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs tablettes d’école et les portent avec solennité. Ces tablettes sont en bois, enduites de terre glaise; on écrit avec des roseaux et une sorte de sépia qui peut s’effacer facilement.
Ce peuple est tout antique. Cette vie extérieure et ces maisons fermées soigneusement : les femmes retirées. —
L’autre jour querelle des marins qui ont voulu entrer dans une maison maure.
Un nègre leur a jeté sa savate au nez.

Abou, le général qui nous a conduits, était l’autre jour assis sur le pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine. Il n’a fait que s’incliner un peu de côté pour nous laisser passer.

Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de l’endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil et causent ensemble ; on se juche dans quelque boutique de marchands. Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance donnée; mais tout cela
sans l’ennui et le détail continus dont nous accablent nos polices modernes. L’habitude et l’usage antique règlent tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.

Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque chez nous dans les circonstances les plus graves : l’usage des femmes d’aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu’on vend au marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les ânes, un bœuf, des
étoffes sur des coussins. . Ils doivent concevoir difficilement l’esprit brouillon des chrétiens et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes nous à bout de ce qu’une civilisation plus avancée peut produire.

Ils sont plus près de la nature de mille manières : leurs habits, la forme de leurs souliers. Aussi la beauté s’unit à tout ce qu’ils font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.

A Pierret le 29 février, peu de temps après son arrivée :
« Mon ami, ce que c’est que de voir, couchés au soleil, se promenant dans les rues, racommodant des savates, des personnages consulaires, des Gâtons, des Brutus, auxquels il ne manque même pas l’air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde ; ces gens-ci ne possèdent qu’une couverture dans laquelle ils marchent, dorment, et sont enterrés, et ils ont l’air aussi satisfait que Cicéron devait l’être de sa chaise curule. Je te le dis, vous ne, pourrez jamais croire à ce que je rapporterai, parce que ce sera bien loin de la vérité et de la noblesse de ces natures. L’antique n’a rien de plus beau. »

Delacroix parlant de l’Afrique à Th. Silvestrequi in « les Artistes vivants  »
« L’aspect de cette contrée restera toujours dans mes yeux; les hommes de cette forte race s’agiteront toujours, tant que je vivrai, dans ma mémoire. C’est en eux que j’ai vraiment retrouvé la beauté antique »