Ifrani, Conquête du Soudan Songhai sous Ahmed al-Mansour (1591), v. 1730 n-è

CHAPITRE XXX : DE LA CONQUÊTE DES PAYS DU TOUAT ET DU TIGOURARIN

A son retour de Fez, Elmansour demeura quelques jours à Murâkush, puis, n’ayant plus à redouter la guerre avec les Turcs, il forma le projet de s’emparer des pays du Touât et de Tigourarîn, ainsi que des bourgs et des villages qui en dépendent. Comme, depuis un certain temps, les habitants de ces contrées avaient secoué le joug de l’autorité royale et n’étaient plus soumis à un pouvoir régulier et fort, Elmansour se décida à les placer sous sa dépendance et à les ramener à l’observance des lois divines. A cet effet, il dirigea contre eux une armée considérable sous les ordres des caïds Ahmed ben Barka et Ahmed ben Haddâd Al-Ghamri Al-Ma῾aqili ; les troupes, parties de Murâkush, n’atteignirent le territoire des deux pays qu’après 70 jours démarche. On somma à diverses reprises les habitants d’avoir à faire acte de soumission, mais entraînés par le démon, ils s’y refusèrent; on les attaqua donc et après une lutte assez vive qui se prolongea quelques jours, Dieu dompta ces rebelles auxquels on put justement appliquer le proverbe : « Le lendemain ils étaient comme s’ils avaient été à la veille de partir » Le succès de cette expédition causa une joie extrême à Elmansour et les poètes chantèrent ce glorieux événement, qui eut lieu en 989 (1582). Dieu est maître de la fin de toute chose.

CHAPITRE XXXIII : DE LA CONQUÊTE DU SOUDAN PAR ELMANSOUR ; DES CAUSES QUI L’AMENÈRENT ET DE LA FAÇON DONT ELLE FUT ACCOMPLIE

Maître du pays du Touât et de Tigourârîn et de leurs dépendances, Elmansour songea à s’emparer du Soudan, qui maintenant avoisinait ses nouvelles possessions. Dès que son plan fut arrêté, il pensa qu’il fallait tout d’abord envoyer des messages aux divers commandeurs du Soudan pour les engager à reconnaître son autorité ; si ces commandeurs se soumettaient sur cette seule invitation, le but se trouverait atteint et Dieu épargnerait ainsi la guerre aux musulmans, sinon ce serait alors à Dieu à décider entre lui et ses adversaires. En conséquence Elmansour écrivit à Sokia, le souverain des noirs, au sujet de la mine de sel située à Tighâzî, mine à laquelle s’approvisionnaient toutes les populations du Soudan,et demanda qu’on lui payât une redevance d’un mitsqâl d’or pour chaque charge de sel, cette contribution devant servir de subside aux armées de l’Islam.

En recevant cette lettre, Sokiâ manifesta hautement l’intention de résister à une telle prétention et refusa d’y donner son assentissement. Avant d’adresser son message, Elmansour avait consulté les savants de son royaume et les plus habiles juriconsultes qui tous avaient décidé, d’après les textes des docteurs autorisés, qu’en droit strict la disposition des mines appartenait au seul chef de la communauté musulmane et non à d’autres. Personne ne pouvait donc exploiter une mine sans l’autorisation du sultan ou de son représentant. La rédaction du message envoyé à cette occasion avait été confiée à l’imam, le très docte, le très illustre mufti delà ville de Murâkush, Abou Malek Abdelouâhed ben Ahmed Eccherif Essidjilmâssi, parce que Abou Fârès Abdelaziz ben Mohammed ben Ibrahim Elfichtâlî, ordinairement chargé de la correspondance du sultan, était malade à ce moment. Quand la rédaction de la lettre eut été achevée et qu’il ne resta plus qua fixer les termes du protocole, Abdelouâhed fut fort embarrassé ; il ne savait quel titre donner à Sokiâ, ni quelles formules de politesse employer ; devait-il faire usage d’épithètes louangeuses ou simplement d’expressions banales ?

Très perplexe sur ce point il adressa à Elmansour la lettre suivante :

« Que Dieu vous fortifie et assure la victoire à vos étendards. Ma langue s’embrouille à chercher les termes à employer vis-à-vis de cet homme qui n’a, par rapport à une Majesté molouyenne 1, que le rang d’un esclave; mes doigts s’arrêtent à l’idée de plonger dans un pareil gouffre, tant je suis éloigné de la voie à suivre. Je n’ose forcer cette porte close devant moi, dans la crainte d’agir avec trop de négligence ou avec un excès de zèle. Le mieux, comme en tout, eût été d’arriver à un terme moyen, mais je ne le connais pas et n’aurais pu réussir à le trouver que si j’avais connu les deux extrêmes, résultat auquel un esclave comme moi est à coup sûr incapable d’atteindre. En conséquence, je cède la place à quelqu’un de plus autorisé que moi et laisse le soin de formuler ce protocole au maître le plus habile, à Abou Farès Abdelaziz pour qui vos portes sont toujours ouvertes et que votre éclatante majesté a guidé elle-même de ses lumières dans cette voie. Si je n’agissais pas ainsi, il me semble que j’entendrais murmurer à mon oreille les paroles du poète :

« 0 loi qui veux tailler un arc, sans être habile à ce métier, ne torlure pas ce bois, donne-le à qui sait le tailler. »

Dieu nous seconde !

CHAPITRE XXXIV : DE LA FAMILLE DES SOKIA, COMMANDEURS DU SOUDAN ET DE SON ORIGINE

L’imam Ettek.rouri, dans son livre intitulé : Nasihet ahl essoudda, s’exprime en ces termes : « La famille des Solda tire sou origine des Senhadja ; ses membres ont exercé le pouvoir royal sur une grande partie du Soudan et le premier d’entr’eux qui régna sur ces contrées, fut Elhadj Mohammed Sokia. Vers la fin du ixe siècle, ce dernier personnage s’était rendu en Egypte et, delà, au Iledjaz, pour accomplir le pèlerinage au Temple sacré et faire une visite pieuse au tombeau du Prophète. En Egypte, il avait vu le calife abbasside et lui avait demandé l’autorisation d’exercer le pouvoir suprême au Soudan en qualité de représentant du calife dans ces régions. Le commandeur abbasside, lui avait alors confié la direction des affaires du Soudan et l’avait, eu outre, nommé son délégué sur tous les musulmans qui pourraient se trouver au delà de ce pays.

Rentré dans sa patrie, Elhadj établit son autorité sur les bases de la loi islamique et se conforma aux règles suivies par les adeptes de la Sonna. En Egypte, il avait aussi rencontré l’imam, le cheikh de l’Islam, le commandeur des érudits, Djelâl-eddin Essoyouthi et c’est auprès de ce maître qu’il avait étudié les Aqàid et appris à discerner le juste de l’injuste. Il avait encore suivi bon nombre de leçons de Essoyouthi sur le droit et la jurisprudence et profité de ses recommandations et de ses salutaires conseils. Aussi, de retour au Soudan, s’empressa-t-il de faire triompher la Sonna et de faire revivre la pratique de la justice. Il suivit d’ailleurs les usages des califes en toutes choses : dans ses vêtements, dans l’étiquette de sa cour, et abandonna complètement les coutumes barbares pour adopter les manières arabes. Sous son règne, la situation du Soudan devint prospère et, grâce à lui, le corps de l’orthodoxie en ces contrées fut enfin guéri du mal de l’hérésie.

D’un abord facile, Elhadj Mohammed était doué d’un coeur sensible et d’une humeur bienveillante ; il avait le plus grand respect pour les commandeurs de la religion et il témoignait de l’amitié à tous les savants, qu’il traitait avec les plus grands égards et auxquels il faisait une large place, aussi bien dans ses conseils que dans ses munificences. Duranttout son règne, il n’y eut, dans son royaume entier, ni guerre, ni sédition ; ses sujets vécurent dans l’abondance et dans une paix profonde. Elhadj n’avait établi qu’un seul impôt bien léger et il assurait qu’avant d’avoir recours à cette mesure, il avait pris conseil de son maître, l’imam Essoyouthî. Sa conduite, jusqu’au jour où la mort le surprit, fut toujours celle que nous venons de dire. Son lils, Daoud, qu’il eut pour successeur, mena également une vie exemplaire et suivit les traces de son père, jusqu’au moment où Dieu le rappela à lui. La couronne passa alors à Ishâq, fils de Daoud ; ce dernier commandeur s’écarta de la voie tracée par son père et son aïeul et c’est avec lui que le pouvoir royal s’éteignit dans la famille des Sokîa, qui avait régné dans le Soudan sur un territoire d’une étendue de six mois de marche. Le pouvoir appartient à Dieu seul qui dispose des événements à son gré.

CHAPITRE XXXV : LE SULTAN ELMAMSOUR CONSULTE SON ENTOURAGE SUR L’EXPÉDITION QU’IL VEUT ENTREPRENDRE CONTRE ISHAQ SOKIA ET SUR LA CONQUÊTE DU SOUDAN.

Aussitôt, dit Elfichtâlî, que les envoyés de Elmansour à ishâq Sokîa furent de retour avec la réponse du monarque soudanien qui refusait de se soumettre aux prétentions du sultan, alléguant qu’il était le maître absolu de son pays et ne devait obéissance à personne, Elmansour décida de consulter son entourage et réunit à cet effet les principaux fonctionnaires de son empire, en choisissant parmi eux ceux qui étaient hommes d’expérience et de bon conseil. Le jour de la réunion de cette assemblée, qui fut un jour mémorable, Elmansour prit la parole en ces termes :

« J’ai résolu d’attaquer le commandeur de Kâghou, qui est le maître du Soudan, et d’envoyer des troupes contre lui, afin de réunir dans une seule et même pensée toutes les forces de l’Islam. Le Soudan étant un pays fort riche et fournissant d’énormes impôts, nous pourrons ainsi donner une importance plus grande aux armées musulmanes et fortifier la valeur de la milice des croyants. D’ailleurs le chef actuel des Soudaniens, celui qui exerce sur eux l’autorité royale, est légalement déchu de ses fonctions, car il n’appartient pas à la famille des Qoreïch et il ne réunit aucune des autres conditions requises pour disposer delà puissance suprême. »

Quand Elmansour eut fini de vider son carquois, qu’il eut montré ainsi le fond de sa pensée et expurgé la bile de son l’oie, les assistants se turent sans avoir soulevé la moindre objection.

« Votre silence, dit alors le sultan, marque-t-il votre approbation ou annonce-t-il que votre opinion est en contradiction avec la mienne ? »

« Sire, s’écrièrent tous les conseillers d’une voix unanime, votre dessein est loin d’être correct et ne mérite pas d’être considéré comme judicieux ; comment a-t-il pu germer dans l’esprit d’un commandeur, alors qu’il rie serait jamais venu à l’idée d’un malfaiteur? »

Qu’est-ce à dire, exclama le sultan? »

« Commandeur, répondirent les conseillers, il y a entre le Soudan et notre pays un immense désert sans eau, ni plantes et si difficile à franchir que le qatha 1 lui-même ne le traverserait pas sans inquiétude. Non seulement le voyage y est impossible à cause de l’incertitude des routes, mais encore à raison des dangers qu’on y court et des terreurs qui remplissent ces solitudes. Ni le gouvernement des Almoravides malgré sa vaillance, ni celui des Almohades malgré sa grandeur, ni celui des Mérinides malgré sa puissance n’ont songé un instant à avoir de semblables visées et n’ont essavé de se mêler des affaires de ces pays. Et s’ils ont agi ainsi, c’est uniquement parce qu’ils ont vu les difficultés d’une semblable entreprise et l’impossibilité d’arriver à un heureux résultat. Nous espérons donc que vous suivrez les traces de ces gouvernements, car les modernes ne surpassent pas les anciens en intelligence. »

1. Oiseau du désert auquel les Arabes attribuent une habileté remarquable à retrouver son chemin au milieu des solitudes les plus uniformes.

 

Ce discours terminé, et l’assemblée ayant ainsi manifesté et justifié son opinion, Elmansour reprit la parole et dit :

« Si c’est là le seul point faible de mon projet et la seule objection que vous trouviez à lui faire, votre argumentation est sans valeur et n’effleure même pas ma résolution. Vous parlez de déserts dangereux qui nous séparent, de solitudes rendues mortelles par leur stérilité et l’absence d’eau ; mais ne voyons-nous pas tous les jours des négociants qui, tout en étant faibles et pauvres en ressources, traversent ces espaces et y pénètrent hardiment à pied ou à cheval, en groupes ou isolés. Jamais les caravanes n’ont cessé de sillonner ces contrées et moi, qui suis mieux pourvu qu’eux de toutes choses, je ne pourrais le faire avec une armée qui inspirerait la crainte et la terreur ! Aucun des gouvernements célèbres qui nous ont précédé n’a, dites-vous, conçu une telle entreprise. Mais vous savez bien que les Almoravides ont employé toute leur sollicitude à conquérir l’Andalousie, à guerroyer contre les