Cicéron, Contre Verrès, IV, Des Statues, v. 70 av. n-è

I. Je vais parler de ce que Verrès appelle soit goût ; ses amis, sa maladie, sa manie ; les Siciliens, son brigandage : moi, je ne sais de quelle expression me servir. Je vous exposerai la chose ; c’est à vous d’en juger par ce qu’elle est, sans vous arrêter au nom qu’on lui donne. Prenez-en d’abord une idée générale, et peut-être n’aurez-vous pas beaucoup de peine à trouver le mot juste.

Je nie que dans la Sicile entière ; cette province si riche, si ancienne, peuplée de tant de cités et de familles si opulentes, il ait existé un seul vase, soit d’argent, soit de métal de Corinthe (1) ou de Délos (2), une seule pierrerie, une seule perle, un seul ouvrage en or ou en ivoire, un seul marbre, un seul bronze, enfin un seul tableau, un seul tapis, qu’il n’ait recherché, qu’il n’ait examiné, et si l’objet lui a plu, qu’il n’ait enlevé.
Juges, cette proposition vous étonne. Cependant je vous supplie encore de peser tous les termes. Il n’y a point ici d’hyperbole ; je ne cherche point à exagérer les torts de Verrès.

Quand je dis que dans toute la province il n’a rien laissé de tous ces objets précieux, je ne parle pas en accusateur, j’énonce simplement un fait. Je vais plus loin ; j’affirme qu’il n’a rien laissé dans les maisons, ni même dans les villes ; dans les édifices publics, ni même dans les temples ; rien chez les Siciliens, rien chez les citoyens romains ; en un mot, que dans la Sicile entière, tout ce qui a frappé ses regards ou excité ses désirs, décorations privées et publiques, ornements profanes et sacrés tout est devenu sa proie.
Puis-je mieux commencer, Verrès, que par la ville qui fut toujours l’objet de tes plus chères affections, que par tes propres panégyristes ? En voyant à quel point les Mamertins (3), tes amis, ont été victimes de tes déprédations, on concevra plus facilement ce que durent éprouver ceux qui te haïssent, qui t’accusent qui te poursuivent.

 

HEIUS DE MESSINE

II. De tous les habitants de Messine (4), C. Héius est celui qui possède le mobilier le plus riche et le plus magnifique : quiconque a vu Messine sera de mon avis : sa maison y tient le premier rang ; c’est sans contredit la plus connue, et celle où nos citoyens sont le plus généreusement, accueillis. Avant l’arrivée de Verrès, elle, était si bien décorée, qu’elle-même était la décoration de la ville ; car Messine, dont on vante le site, les murailles et le port, est absolument dépourvue de toutes ces curiosités pour, lesquelles notre préteur a tant de goût. Héius avait chez lui un très bel oratoire, monument antique de la piété de ses ancêtres. On y voyait quatre statues très célèbres, toutes d’un travail exquis et faites pour charmer, je ne dis pas seulement un amateur et un connaisseur, tel que Verrés ; mais des hommes ignorants et grossiers, comme vous et moi, citoyens ; car c’est ainsi qu’il nous traite. L’une des quatre était un Cupidon (5) de marbre, ouvrage de Praxitèle (6).

En faisant mon enquête, j’ai appris jusqu’aux noms des artistes. Si je ne me trompe, c’est le même Praxitèle qui a fait le Cupidon de marbre qu’on voit à Thespies (7), où sa beauté seule attire les étrangers ; car cette ville n’a rien, d’ailleurs qui puisse les appeler. Lorsque Mummius enleva de Thespies les statues des Muses, aujourd’hui placées devant le temple de la Félicité (8), et les autres ornements profanes, il ne toucha pas à ce Cupidon, parce qu’il était consacré.

 

III. Je reviens à l’oratoire d’Héius. En face de ce Cupidon de marbre dont je viens de parler, était un Hercule de bronze ; on le disait, je crois, de Myron (9) je dis bien, de Myron. De petits autels dressés devant ces deux divinités annonçaient la sainteté du lieu. Les deux autres statues étaient aussi de bronze, et d’une grandeur moyenne, mais d’une beauté, parfaite. A leurs traits, à leurs vêtements, on reconnaissait de jeunes vierges ; les bras élevés, elles portaient sur leurs têtes, comme les jeunes Athéniennes dans les fêtes de Cérès des corbeilles sacrées qu’elles soutenaient de leurs mains. On les appelait Canéphores. L’artiste qui les avait faites était… son nom m’échappe… Vous avez raison : c’était Polyclète (10). Nos Romains, en arrivant à Messine, s’empressaient de visiter l’oratoire d’Héius : il était ouvert à tout le monde ; on le voyait tous les jours. Cette maison ne faisait pas moins d’honneur à la ville qu’au propriétaire lui-même.

C. Claudius (11), qui signala son édilité par la magnificence de ses fêtes, emprunta ce Cupidon pour tout le temps qu’il fit décorer le forum en l’honneur des dieux et du peuple romain ; et ce magistrat, lié avec les Héius par les noeuds de l’hospitalité protecteur de la ville de Messine, ne fut pas moins exact a le rendre qu’ils n’avaient été empressés à le prêter. Dans ces derniers temps, que dis-je ? ces jours mêmes, nous avons vu d’autres nobles encore décorer le forum et les basiliques qui l’entourent (12), non pas avec les dépouilles des provinces et les trophées du brigandage, mais avec des ornements prêtés par des amis, ou confiés par des hôtes : et ces effets précieux ils les ont rendus avec fidélité ; ils ne les ont point transportés dans leurs palais et dans leurs campagnes, après les avoir empruntés à nos alliés pour les fêtes de leur édilité. Mais les statues dont j’ai parlé. Verrès les a enlevées toutes les quatre de l’oratoire d’Héius, et même il a fait main basse sur les autres sans en laisser une seule, à la réserve pourtant d’une vieille figure en bois qui représentait, je crois, la Bonne fortune (13), dont il ne voulut pas chez lui.

IV. O justice des dieux et des hommes ! quelle cause monstrueuse ! quel excès d’impudence ! Avant qu’il eût enlevé ces statues tous les magistrats qui étalent entrés dans Messine les avaient vues comme lui. De tant de préteurs et de consuls envoyés en Sicile, et dans la paix et même dans la guerre, de tant de gouverneurs de tous les caractères ; je ne parle pas des magistrats vertueux, intègres, scrupuleux, mais enfin de tant d’hommes cupides, prévaricateurs, audacieux, nul n’a jamais assez présumé de sa hardiesse, de son pouvoir, de sa noblesse, pour oser demander, enlever, toucher rien de ce qui décorait cet oratoire : et Verrès saisira ce qu’il y a de plus beau, en quelque lieu qu’il le trouve ! Nul autre n’aura droit de rien posséder ! Les richesses de tant de maisons opulentes iront se confondre dans la maison du seul Verrès ! Quand ses prédécesseurs ont respecté ces chefs-d’oeuvre, c’était donc pour qu’il les ravît ? Lorsque Claudius Pulcher les a fidèlement restitués, c’était donc pour que Verrès en fît sa proie ?

J’ai tort de m’emporter. Un seul mot va me réduire au silence. J’ai acheté, dit Verrès. O dieux ! quelle excuse ! Ainsi nous avons envoyé en Sicile un marchand avec tout l’appareil de l’autorité, pour acheter indistinctement les statues, les tableaux, l’argenterie, l’or, l’ivoire, les pierreries qui se trouveraient dans la province. Car je vois qu’à tous mes griefs on n’opposera que ce seul mot : il a acheté. Je le suppose pour un moment, puisque enfin telle doit être ton unique réponse à toute cette partie de mon accusation. Quelle étrange idée avais-tu donc conçue des tribunaux de Rome, si tu pensais qu’on pardonnerait à un préteur, à un homme revêtu du pouvoir suprême d’avoir acheté tant d’effets d’une si haute valeur, en un mot, tout ce qu’il y avait de précieux dans toute la province ?

V. Admirez, citoyens, l’attention scrupuleuse de nos ancêtres : assurément l’idée de pareils excès était bien loin de leur esprit ; toutefois leur prévoyance s’étendait sur les détails les plus minutieux. Ils n’imaginèrent pas qu’un préteur, qu’un lieutenant, envoyés dans une province, fussent jamais tentés d’y acheter de l’argenterie : la république leur en donnait ; des ameublements : les lois y avaient pourvu. Mais ils pensèrent qu’ils pourraient acheter des esclaves : il en faut à tout le monde, et l’État n’en fournit pas. Ils leur interdirent, par une loi ; l’achat d’aucun esclave si ce n’était afin d’en remplacer un qui serait mort, non pas à Rome, mais dans le lieu même de leur résidence ; car ils n’ont pas voulu qu’un préteur allât monter sa maison dans sa province, mais que seulement il pût réparer la perte d’un de ces objets qui sont d’un usage journalier. Et pourquoi nous interdire avec tant de précaution tout achat dans nos provinces ? C’est qu’ils pensaient qu’un achat n’est qu’une extorsion, toutes les fois que le vendeur n’est pas libre ; c’est qu’ils sentaient que si un homme, armé de l’autorité civile et militaire, avait la volonté et le droit de tout acheter, il enlèverait tout ce qui serait à son goût, au prix qu’il le voudrait, la chose fût-elle à vendre ou non. Mais me dit-on, c’est agir avec trop de rigueur ; ne jugez pas la conduite de Verrès sur les principes austères de nos ancêtres ; pardonnez-lui d’avoir acheté, pourvu qu’il l’ait fait de bonne foi, sans abus d’autorité, sans contrainte, sans lésion. Je le veux bien : si Héius a voulu vendre, et s’il a reçu le prix qu’il désirait, je ne demande plus pourquoi tu as acheté.

VI. Ici les raisonnements deviennent superflus. Tout se réduit, je pense, à ces questions : Héius a-t-il eu des dettes ? Héius a-t-il mis ses effets en vente ? La s’il l’a fait, s’est-il trouvé dans une détresse assez grande, dans une situation assez fâcheuse pour être contraint de dépouiller son oratoire et de vendre les dieux de ses pères ? Or, je vois qu’Héius n’a fait aucune vente de ses biens, qu’il n’a jamais vendu que les fruits de ses terres : que loin qu’il ait des dettes, ses coffres sont aujourd’hui, comme ils l’ont toujours été, remplis d’argent ; je vois qu’en supposant le contraire de tout ce que je dis, il était incapable de vendre des monuments sacrés qui, depuis tant d’années, étaient dans la famille et dans l’oratoire de ses ancêtres… Mais on l’a séduit peut-être par une forte somme… Non, citoyens, il n’est pas vraisemblable que cet homme si riche, si honnête, eût sacrifié à une somme quelconque ses dieux et les monuments de ses pères… Oui mais l’argent, l’argent quelquefois nous entraîne bien loin de nos principes. – Voyons-la donc cette somme prodigieuse qui a pu éblouir Héius, un des hommes les plus riches et les moins intéressés, au point de lui faire oublier les sentiments de l’honneur, de la piété filiale, et de la religion. Voici ce qu’il a écrit lui-même sur ses registres, sans doute par ton ordre : Toutes ces statues de Praxitèle, de Myron, de Polyclète, ont été vendues à Verrès 6500 sesterces (14). Lisez: REGISTRES D’HÉIUS. J’aime à voir ces noms fameux d’artistes, ces noms que les amateurs portent au ciel, rabaissés ainsi par l’estimation de Verrès. Un Cupidon de Praxitèle, seize cents sesterces (15). Ah ! sans doute c’est de là qu’est né le proverbe : J’aime mieux acheter que demander (16).

VII. On dira que c’est attacher un grand prix à ces frivolités. Citoyens, je ne les apprécie ni d’après mes principes, ni pour mots usage ; mais je pense que vous devez vous mettre à la place de ceux qui ont cette manie, examiner ce qu’elles valent dans leur opinion, combien elles se vendent communément, quel prix on pourrait donner de celles dont je parle ; dans une vente libre et publique, en un mot ce qu’elles valent aux yeux de Verrès lui-même. Il a payé ce Cupidon quatre cents deniers (17). Mais ; s’il ne l’eût pas estimé davantage, aurait-il voulu, pour un objet aussi modique, braver les propos de la malignité et s’exposer aux reproches les plus honteux ?

D’ailleurs, qui de vous ignore le prix de ces choses ? N’avons-nous pas vu dans une vente publique un bronze, d’une grandeur moyenne, payé quarante mille sesterces (18) ? Ne pourrais-je pas citer des personnes qui en ont payé de semblables aussi cher, et même plus cher ? Ce sont là des objets de fantaisie : on ne peut assigner de terme à leur valeur ; elle dépend toute du caprice des acheteurs. Je vois donc qu’Héius n’a point voulu vendre ses statues, qu’il n’a point été contraint par le besoin, qu’il n’a pas été séduit par l’importance de la somme, mais que c’est toi qui, par la force, par la crainte, par l’abus du pouvoir, par une violence colorée du nom d’achat, les a enlevées et arrachées des mains d’un homme que la république avait mis, avec les autres alliés, sous la sauvegarde de ta puissance et de ta loyauté.

Que me resterait-il à désirer si Héius attestait lui-même ce que je viens de dire ? Certes, mon triomphe serait complet ; mais ne souhaitons pas l’impossible. Héius est de Messine, et Messine est la seule ville qui ait décerné un éloge à Verrès. Détesté du reste des Siciliens, Verrès n’a d’amis qu’à Messine. Or, Héius, le premier citoyen de la ville, est chef de la députation envoyée peur louer Verrès. Organe de la reconnaissance publique, voudrait-il faire entendre ses plaintes personnelles ? J’avais fait ces réflexions. Toutefois j’ai osé me confier à sa probité, je l’ai fait entendre dans la première action (19) ; et je n’avais rien à craindre. Quand Héius aurait été un homme sans principes, quand il aurait démenti son caractère honnête, que pouvait-il répondre ? Que les statues étaient chez lui et non chez Verrès ? L’imposture était trop grossière. Qu’on le suppose le plus vil des mortels, le plus audacieux des imposteurs ; voici tout au plus ce qu’il pouvait dire : J’ai voulu les vendre, et j’en ai reçu le prix que je demandais. Mais ce citoyen respecté dans sa patrie, et jaloux de vous donner une juste idée de sa religion et de sa probité, a déclaré d’abord qu’il louait Verrès au nom de ses concitoyens, parce que telle était sa mission ; ensuite que ses statues n’avaient pas été à vendre, et que, s’il avait été maître de les garder, les offres les plus séduisantes n’auraient pu l’engager à vendre les monuments religieux qui lui ont été transmis par ses ancêtres.

VIII. Fuis, Verrès, fuis, et ne dis plus que Centorbe, Catane, Enna, Halèse, Tyndare, Agyre, et les autres villes de Sicile se sont liguées contre toi. Messine, ta seconde patrie, comme tu l’appelles toi-même ; oui, ta chère Messine, la complice de tes crimes, la confidente de tes débauches, l’entrepôt de tes larcins et de tes brigandages, t’attaque et te poursuit. Nous voyons à cette audience le premier de ses citoyens, envoyé à cause de ton procès, chef de la députation chargée de te louer. Il te loue au nom de sa ville, parce qu’il en a reçu l’exprès commandement. Au surplus, vous vous rappelez, citoyens, ce qu’il répondit lorsqu’il fut interrogé sur le Cybée. Il vous dit que ce vaisseau a été construit par des ouvriers publics, aux frais de la cité, sous les yeux d’un sénateur chargé de présider à la construction. Aujourd’hui, ce même Héius implore votre justice comme simple particulier ; il invoque la loi qui, chez nos alliés, protège également les propriétés des villes et les fortunes des citoyens ; et quoique cette loi l’autorise à réclamer les biens qu’on lui a ravis, il en fait l’abandon ; cette perte n’est pas ce qui le touche le plus, il redemande les dieux de ses ancêtres, il réclame les dieux protecteurs de sa famille.

Ah, Verrès ! où est donc la pudeur, le respect de la religion, la crainte des lois ? Tu as été reçu dans la maison d’Héius, tu l’as vu presque tous les jours offrir des sacrifices sur les autels de ces mêmes dieux ! Il est insensible à la perte de son argent ; il abandonne ce qui n’était que pour la décoration. Garde mes Canéphores, te dit-il ; rends-moi les images de mes dieux. Et parce qu’il s’est permis une juste réclamation, parce qu’un allié, un ami du peuple romain, a profité des circonstances pour faire entendre une plainte modérée, parce qu’il a obéi à sa conscience en redemandant les dieux de ses pères, en respectant la foi du serment, apprenez, citoyens, que Verrès a renvoyé à Messine un des membres de la députation celui même qui a présidé à la construction du vaisseau, pour demander au sénat que la conduite d’Héius fût censurée et blâmée.

IX. Homme insensé ! t’es-tu flatté d’obtenir un tel décret ? Ignorais-tu le crédit et la considération dont jouit Héius parmi ses compatriotes ? Supposons que tu l’eusses obtenu ; supposons que les Mamertins eussent décerné quelque peine contre lui, de quel poids serait leur témoignage si l’on était puni chez eux pour avoir dit la vérité ? Au surplus, que penser d’un éloge, quand les panégyristes deviennent accusateurs aussitôt qu’on les interroge ? Or, Verrès ; tes panégyristes ne sont-ils pas mes témoins ? Héius te loue, et c’est lui qui t’a fait le plus de mal. J’interrogerai aussi les autres : ils seront discrets ; je dois m’y attendre. Ils ne révéleront rien de ce qu’ils pourront taire ; mais il faudra bien qu’ils avouent ce qu’il est impossible de nier. Nieront-ils qu’un vaisseau ait été construit à Messine pour Verrès ? qu’ils le nient s’ils l’osent. Nieront-ils qu’un sénateur de Messine ait présidé à la construction ? puissent-ils avoir cette impudence ! J’ai d’autres questions encore que je réserve pour le moment même. Je ne veux pas leur donner le temps de méditer et de concerter leur parjure.

Que cet éloge unique, Verrès, te tienne lieu de ceux qu’on te refuse. Fais valoir le suffrage d’une ville qui ne devrait pas te secourir, si elle le pouvait, et qui ne le pourra pas quoiqu’elle le veuille ; d’une ville où tant de citoyens ont essuyé de toi des injustices et des outrages sans nombre, où tant de familles ont été déshonorées à jamais par tes infâmes dissolutions. Mais tu as rendu des services importants à la cité. Oui. Verrès, et ces importants services ont coûté cher à la république et à la Sicile. Les Mamertins devaient nous vendre 60 000 boisseaux de blé ; ils l’ont fait dans tous les temps. Toi seul les en as dispensés ; et cela aux dépens de la république, privée par toi de l’exercice d’un droit de souveraineté ; aux dépens des Siciliens mêmes, puisque les 60 000 boisseaux n’ont pas été retranchés de la totalité du blé qu’ils doivent mais répartis sur Halèse et Centorbe, villes franches que tu as ainsi taxées au-dessus de leurs moyens. Ton devoir était d’exiger un vaisseau des Mamertins : tu les en as exemptés pendant 3 ans, et pendant ces 3 ans ; tu ne leur as pas demandé un seul homme de guerre. Tu as fait ce que font les pirates : ennemis communs de tous les peuples ils se ménagent cependant quelques amis qu’ils épargnent, qu’ils enrichissent même d’une partie de leur butin ; ils ont soin de choisir ceux qui leur offrent un port sûr, et chez lesquels ils sont quelquefois obligés de chercher un asile.

 

X. Cette Phasélis (21) qui fut prise par Servilius, n’avait pas toujours été un repaire de Ciliciens et de pirates ; c’était une colonie de Lyciens, peuple sorti de la Grèce. Comme cette ville s’avance beaucoup dans la mer, les pirates étaient souvent obligés d’y aborder, soit en sortant de leurs ports, soit en revenant de leurs courses. Ils se l’associèrent d’abord par le commerce, ensuite par un traité d’alliance. De même, avant la préture de Verrès, Messine n’était pas corrompue ; elle était même ennemie des méchants. Ce fut elle qui arrêta les équipages de C. Caton, d’un consulaire, d’un citoyen dont le nom et la puissance étaient si imposants. Sa dignité de proconsul ne put le soustraire aux lois : oui. Caton, petit-fils de Paul Émile et de Marcus Caton, neveu de Scipion l’Africain, fut condamné à restituer huit mille serterces (22) ; et les tribunaux étaient sévères alors. Ce fut au sujet d’une somme aussi modique que les Mamertins montrèrent cette animosité contre lui, eux qui depuis, ont souvent dépensé beaucoup plus pour un souper de Timarchide (23). Messine a été la Phasélis de ce brigand, de ce pirate sicilien. C’était là que s’entassaient les dépouilles de la province entière ; on les déposait chez eux. Ils mettaient à part, ils cachaient ce qu’il fallait dérober aux regards. C’étaient eux qui se chargeaient d’embarquer en secret, de transporter sans bruit ce qu’il voulait. C’est chez eux, enfin, qu’il a fait construire un très grand vaisseau (24), pour envoyer en Italie le fruit de ses déprédations. Pour prix de tant de soins, ils ont été pendant trois ans exemptés de contributions, de corvées, de service militaire, en un mot de toute charge publique. Eux seuls, dans toute la Sicile, je pourrais dire dans le monde entier ont été, pendant ces trois années, libres, tranquilles, affranchis, déchargés de toute dépense, de tout embarras, de toute redevance. Aussi est-ce à Messine que furent instituées les fameuses Verria (25). C’est dans un repas donné à Messine qu’il fit traîner à ses pieds Sextus Cominius, qu’il lui lança sa coupe au visage, et qu’il le fit saisir à la gorge pour être jeté dans un cachot ténébreux. C’est là que fut dressée cette croix sur laquelle expira un citoyen romain (26), à la vue d’une foule de spectateurs. Eh ! dans quel autre lieu l’aurait-il osé placer que chez ceux qu’il avait associés à tous ses forfaits et à tous ses brigandages ?

XI. Mamertins, vous osez venir ici décerner des éloges ! de quel droit ? quels titres vous recommandent au sénat et au peuple romain ? Est-il, je ne dis pas dans nos provinces, mais aux extrémités du monde, une seule nation si fière de sa puissance, si orgueilleuse de sa liberté si féroce même et si barbare qu’on la suppose, est-il un seul roi qui ne s’empresse d’accueillir et d’inviter un sénateur romain ? Cet hommage s’adresse, non à la personne, mais d’abord au peuple romain, puisque ce titre est un de ses bienfaits, ensuite à la dignité de l’ordre sénatorial. Que deviendraient en effet la gloire et la majesté de notre empire, si cet ordre auguste n’était pas respecté chez les alliés et les nations étrangères ? Eh bien ! les Mamertins ne m’ont fait à moi aucune invitation publique. Quand je dis à moi, c’est peu de chose ; mais en ne m’invitant pas moi, sénateur, ils ont offensé, non un seul individu, mais l’ordre entier du sénat. Quant à moi personnellement, la riche maison de Pompéius Basiliscus m’était ouverte : j’aurais logé chez lui, quand même vous m’auriez invité. J’avais encore la maison des Parcennius, qui portent aussi le nom de Pompéius. Lucius, mon cousin, fut reçu chez eux avec le plus vif empressement. Mais il n’a pas dépendu de vous qu’un sénateur romain ne trouvât point d’asile dans votre ville, et qu’il y passât la nuit entière exposé aux injures de l’air : nulle autre cité ne donna jamais l’exemple d’une telle insolence.

C’est, dites-vous, que j’accusais votre ami. Et quoi ! mes torts personnels vous donneront le droit de manquer à un sénateur ? Je réserve mes plaintes pour quelque moment où l’on s’occupera de vous dans le sénat, dans cet ordre auguste qui n’a jamais été méprisé que par vous. De quel front cependant osez-vous paraître devant le peuple romain ? Et cette croix qui fume encore du sang d’un de nos citoyens, cette croix dressée à l’entrée de votre port et de votre ville, vous ne l’avez pas arrachée, avant de vous montrer dans Rome et devant cette assemblée ? vous ne l’avez pas précipitée au fond de la mer ? vous n’avez pas purifié cette terre souillée par le plus horrible des attentats ? Hélas ! aux portes de Messine, de Messine notre alliée, notre amie, un monument atteste à jamais la cruauté de Verrès. A-t-on fait choix de votre ville, afin que ceux qui arrivent d’Italie aperçoivent l’instrument du supplice d’un citoyen romain, avant qu’ils puissent rencontrer un ami de la république ? Vous affectez de montrer cette croix aux habitants de Rhégium (27), à qui vous enviez le droit de citoyen ; vous la montrez aux Romains établis parmi vous, afin de les humilier et de vous venger de leurs dédains, en leur faisant voir les privilèges des citoyens anéantis par ce supplice infâme.

XII. C’est trop longtemps oublier les statues d’Héius tu prétends, Verrès, les avoir achetées. Et ces tapis attaliques (28), renommés dans toute la Sicile as-tu oublié de les acheter au même Héius ? Tu pouvais faire comme pour les statues. Pourquoi ce défaut de forme ? était-ce pour épargner les écritures ? Sa prévoyance ne s’est pas étendue jusque là : il a cru qu’on s’apercevrait moins d’un garde-meuble volé que d’un oratoire dépouillé. Mais de quelle manière les a-t-il enlevés ? Je ne puis mieux vous l’expliquer qu’en vous répétant la déposition d’Héius. Je lui demandais si quelque autre de ses effets n’était point passé dans les mains de Verrès. Il m’a fait dire, a-t-il répondu, d’envoyer mes tapis à Agrigente. – Les as-tu envoyés ? – Il fallait bien obéir au préteur ; je les ai envoyés. – Lui sont-ils parvenus ? – Oui. – Sont-ils revenus ? – Pas encore. A cette réponse, le peuple se mit à rire. Et vous, juges, vous frémîtes d’indignation.

Quoi ! Verrès, il ne t’est pas venu dans l’esprit de lui faire écrire qu’il te les avait vendus 6500 sesterces (29) ! Craignais-tu de te ruiner, en payant 6500 sesterces ce que tu pouvais aisément vendre 200 000 (30) ? Ah ! la précaution n’était pas inutile : tu pourrais répondre aujourd’hui. On ne demanderait pas le prix ; et ce titre serait ta justification. A présent, te voilà dans un embarras inextricable. Et ces phalères (31), vrais chefs-d’oeuvre de l’art, qui viennent, à ce qu’on dit, du roi Hiéron (32), les as-tu prises, les as-tu achetée : à Phylarque de Centorbi ? Pendant mon séjour en Sicile, j’ai ouï dire aux habitants de Centorbi (33) et à tous les Siciliens (car la chose n’était rien moins qu’un mystère), que tu les as enlevées à Phylarque, comme tu en as pris d’autres non moins précieuses à Ariste de Palerme et d’autres encore à Cratippe de Tyndaris. Et dans le fait, si tu les as achetées, pourquoi, lorsque tu as été cité devant les tribunaux, as-tu promis à Phylarque de les lui rendre ? Il est vrai que, voyant tant de personnes dans le secret, tu as calculé que, si tu les rendais, tu ne les aurais plus, et que le vol n’en serait pas moins constaté : en conséquence tu les as gardées. Phylarque a déposé que, connaissant ce que tes amis appellent ta maladie, il avait voulu te cacher ces phalères ; que, mandé par toi, il avait nié qu’il les eût ; qu’en effet il les avait déposées chez un tiers, afin qu’elles ne fussent pas trouvées chez lui ; mais que tu avais été assez fin pour te les faire montrer par le dépositaire lui-même ; qu’alors il n’a plus été possible de nier, et qu’il a fallu céder les phalères malgré lui et sans indemnité.

XIII. Il est bon qui vous sachiez, juges, par quel moyen il parvenait à faire toutes ces découvertes. Il existe deux frères nés à Cibyre (34). On les nomme Tlépolème et Hiéron. Si je ne me trompe, l’un était modeleur en cire ; l’autre est peintre. Si je ne me trompe encore, ces deux hommes, soupçonnés d’avoir volé dans le temple d’Apollon s’enfuirent de leur pays pour échapper à la rigueur des lois. Ils avaient connu Verrès lorsqu’il était venu à Cibyre avec des lettres de change sans valeur (je ne parle ici que d’après les témoins). Ils savaient sa passion pour les ouvrages de leur art. Ils se réfugièrent auprès de lui, en Asie, où il était alors. Depuis ce temps, il les a toujours eus à sa suite : leur adresse et leurs conseils l’ont merveilleusement servi dans les vols qui signalèrent sa lieutenance en Asie.

C’est d’eux que parle Tadius (35) dans ses registres, lorsqu’il dit avoir, par l’ordre de Verrès, payé une somme d’argent à des peintres grecs. Sûr de leur talent, dont ils lui avaient donné des preuves non équivoques, il les mena avec lui en Sicile. Là, ces excellents limiers se mirent en quête : ils éventaient le gibier et le suivaient à la piste, sans qu’il fût possible de les mettre en défaut. Menaces, promesses, esclaves, hommes libres, amis ennemis, tout devenait pour eux un instrument utile. Il fallait se résoudre à perdre tout ce qui leur semblait beau. Ceux dont l’argenterie était demandée ne formaient qu’un seul voeu, c’était qu’elle ne fût pas du goût des deux frères.

XIV. Voici une anecdote dont je peux vous garantir la vérité : je la tiens de Pamphile, mon hôte et mon ami, et l’un des premiers citoyens de Lilybée. Verrès lui avait pris d’autorité un chef-d’oeuvre de Boëthus (36), une aiguière d’un grand poids et d’un travail achevé. Il était rentré chez lui fort triste et de très mauvaise humeur : ce vase avait appartenu à son père et à ses aïeux ; il s’en servait les jours de fêtes, et lorsqu’il recevait des hôtes. J’étais assis chez moi, me disait-il, fort mécontent. Je vois paraître un des esclaves attachés au temple de Vénus (appariteurs habituels des préteurs) ; il m’enjoint d’apporter sur-le-champ au prêteur mes coupes ornées de reliefs. Cet ordre fut un coup de foudre : j’en avais deux ; de peur d’un plus grand mal, j’ordonne qu’on les tire toutes deux du buffet, et qu’on les apporte avec moi chez le prêteur. J’arrive : il reposait ; les deux frères se promenaient. Dès qu’ils me voient : Tes coupes Pamphile, où sont-elles ? Je les montre en soupirant. Ils les trouvent admirables : Hélas ! disais-je, s’il faut qu’on m’enlève aussi mes coupes, je n’aurai plus rien qui soit de quelque valeur. Attendris par mes plaintes : Eh bien ! me dirent-ils. Que veux-tu donner pour qu’elles ne te soient pas enlevées ? Bref, ils demandent mille sesterces (38). Je les promets. Sur ces entrefaites le préteur appelle ; il demande les coupes : ils lui disent qu’ils avaient cru sur la foi d’autrui qu’elles étaient de quelque valeur, mais qu’elles sont indignes de figurer parmi l’argenterie de Verrès. Le préteur fut de leur avis, et Pamphile remporta ses coupes, qui étaient des chefs-d’oeuvre. Et par Hercule, j’ai toujours pensé qu’il y a bien peu de mérite à se connaître en pareilles bagatelles. Cependant je ne comprenais pas que Verrès pût même avoir cette espèce de mérite, lui qui, dans tout le reste, n’a rien de ce qui ressemble à l’homme.

XV. L’aventure de Pamphile m’a fait voir pourquoi il tenait ces deux frères auprès de lui : c’est qu’il prenait par ses mains ce qu’il voyait par leurs yeux.. Mais vous ne concevez pas à quel point il est jaloux de ce glorieux renom de connaisseur. Un de ces matins, admirez son extravagance, le sursis de trois jours (39) venait d’être prononcé, et déjà on le regardait comme un homme condamné et rayé du nombre des citoyens. Il entra chez Siserma (40), pendant la célébration des jeux ; les lits étaient parés, l’argenterie exposée sur les buffets. la maison remplie d’une foule de citoyens distingués tels qu’on doit les trouver chez un homme de ce rang. Verrès s’approche de l’argenterie. Il s’arrête à considérer, à examiner chaque pièce l’une après l’autre. Les uns admiraient cette maladresse imbécile, de venir, dans le cours d’un procès où il était accusé d’une passion extrême pour ces sortes d’objets, aggraver encore et fortifier les soupçons contre lui-même. Les autres ne concevaient pas cette étrange apathie qui, à la veille du jugement, après tant de dépositions accablantes, lui permettait de s’occuper de ces bagatelles. Quant aux esclaves de Sisenna, instruits sans doute des dépositions faites contre lui, ils suivirent des yeux tous ses mouvements, et ne s’écartèrent pas d’un doigt du buffet.

Un bon juge tire des inductions des plus petites choses. Un homme est accusé ; son arrêt sera prononcé dans trois jours ; s’il n’est pas encore condamné par le tribunal, il l’est déjà par l’opinion publique : et cet homme, devant une nombreuse assemblée, ne peut s’empêcher de toucher et d’examiner pièce à pièce l’argenterie de Sisenna ; est-il croyable que, dans son gouvernement, il ait pu être assez maître de lui, pour ne pas convoiter et ne pas prendre l’argenterie des Siciliens ?

XVI. Mais terminons cette digression et revenons à Lilybée. Dans cette ville habite Dioclès, surnommé Popilius, et gendre de Pamphile, de celui à qui Verrès enleva ce beau vase de Boëthus. Le préteur dégarnit chez lui le buffet tout entier, tel qu’il se trouvait. II dira qu’il a acheté : car ici, vu l’importance de l’objet, il en a sans doute fait mention dans ses registres. Timarchide eut ordre d’en faire l’estimation. Plais on n’évalua jamais à si bas prix les bagatelles qu’on donne aux histrions à la fin des repas. Au reste, j’ai tort de m’étendre aussi longtemps sur tes achats prétendus, et de demander si tu as acheté, comment et combien tu as payé. Un mot suffit. Produis un état de l’argenterie que tu as acquise en Sicile, avec le nom des vendeurs et la somme qu’ils ont reçue. As-tu cet état ? Je ne devrais pas être obligé de te le demander ; il conviendrait qu’il fût entre mes mains et produit par moi. Mais tu dis que pendant tout ce temps tu n’as tenu aucun registre. Donne du moins quelques éclaircissements sur l’article de l’argenterie. Pour le reste, nous verrons. Je n’ai rien écrit ; je ne puis rien produire. Que veux-tu que fassent les juges ? Dès avant ta préture, ta maison était remplie des plus belles statues ; tu en as placé un grand nombre dans tes campagnes, déposé un grand nombre chez tes amis ; tu en as donné beaucoup à d’autres ; et tes registres n’indiquent aucun achat. Toute l’argenterie a disparu de la Sicile ; il n’y reste rien absolument rien, qui soit de quelque prix ; et pour toute réponse, on me dit que le préteur a tout acheté ; et cette réponse, qui n’en est pas une, est démentie par les registres du préteur. Car, si tu en produis quelques-uns, on n’y trouve ni le détail de ce que tu possèdes ; ni la manière dont tu l’as acquis. Et pour tout le temps où tu places la date de tes achats multipliés, tu dis que tu n’as pas tenu de registres. Te voilà donc nécessairement condamné et par les registres qui sont produits, et par ceux qui ne le sont pas.

XVII. Dans cette même ville de Lilybée, tu as pris à M. Célius, jeune chevalier romain du plus grand mérite, tout ce qui t’a plu dans son argenterie ; tu as fait main-basse sur tout le mobilier de C. Cacurius, citoyen plein de talent, de connaissances, et généralement estimé aux yeux de tous les habitants, tu as enlevé une grande et superbe table de thuya à Lutatius Diodorus, que Sylla avait fait citoyen romain sur la recommandation de Catulus. Je ne te reproche pas d’avoir dépouillé Apollonius de Drépane, fils de Nicon, et connu aujourd’hui sous le nom d’Aulus Clodius. Tu t’es approprié toute sa magnifique argenterie. Cet homme était digne de toi : je n’ai rien à dire ; lui-même ne songe pas à se plaindre. Il était perdu sans ressource, et prêt à se donner la mort, lorsque tu partageas avec lui les dépouilles des pupilles de Drépane. Tu as bien fait de ne pas le ménager : c’est la meilleure action de ta vie. Mais Lyson, un des premiers de sa ville et qui t’avait logé chez lui, il ne fallait pas lui prendre sa statue d’Apollon. Tu prétends l’avoir achetée ; oui, mille sesterces (41) ; je sais cela. Je produirai même les registres. Mais je dirai toujours qu’il ne fallait pas le faire. Et les gondoles ornées de reliefs, qui appartenaient au jeune Héius, ce pupille de Marcellus, à qui tu avais déjà extorqué une grande somme d’argent, diras-tu les avoir achetées, ou conviens-tu de bonne foi les avoir volées ?

Mais pourquoi recueillir ces méfaits ordinaires, qui présentent partout une suite uniforme d’effets volés d’une part, et perdus de l’autre ? Voici un trait d’une espèce différente. Jusqu’ici vous n’avez vu que de la cupidité : vous allez voir de l’extravagance et même de la frénésie.

XVIII. Diodore de Malte, un des témoins que vous avez entendus ; s’est fixé à Lilybée depuis plusieurs années. Distingué dans sa patrie, il a mérité par ses vertus l’estime et l’amitié de ses nouveaux concitoyens. Verrès apprit qu’il avait de très beaux vases travaillés au tour, entre autres, deux coupes, de celles qu’on appelle Théricléennes (42), ouvrages admirables de Mentor (43). A peine en fut-il instruit, impatient de les voir et de s’en emparer, il fait venir Diodore, et les lui demande. Celui-ci, qui n’était pas fâché de les avoir, répond qu’elles ne sont pas à Lilybée, qu’il les a laissées à Malte chez un parent. Sans perdre un moment, Verrès envoie à Malte des commissaires affidés ; il écrit à quelques habitants de lui chercher les vases ; il prie Diodore d’en écrire à ce parent : les moments lui semblent des siècles. Diodore, homme économe et attentif, était bien aise de conserver ce qui était à lui. Il mande à son parent de répondre aux agents de Verrès qu’il vient de faire partir ces coupes pour Lilybée. Cependant il s’éloigne, aimant mieux s’absenter pour quelque temps que de perdre, en restant chez lui, ce qu’il avait de plus précieux. A la nouvelle de sa retraite, le préteur devient furieux. Tout le monde le croyait dans un accès de folie et de démence. Parce qu’il n’avait pu saisir les vases de Diodore, il disait que Diodore lui volait des vases admirables ; il menaçait Diodore absent ; il poussait des cris de rage ; des larmes même coulaient de ses yeux. Nous lisons dans la fable qu’Ériphyle (44) à la vue d’un collier d’or enrichi de pierreries, fut éprise d’une passion si violente que, pour l’obtenir, elle trahit et sacrifia son mari. Telle et plus violente et plus furieuse encore était la passion de Verrès. Ériphyle du moins avait vu ce qu’elle désirait mais Verrès se passionnait sur un ouï-dire, et les désirs entraient dans son âme par les oreilles comme par les yeux.

XIX. Il ordonne qu’on cherche Diodore par toute la province. Diodore avait déjà fait retraite, il n’était plus en Sicile. Afin de le forcer à reparaître, Verrès imagine cet expédient, ou plutôt ce chef-d’oeuvre d’extravagance : il aposte un de ses limiers pour intenter un procès criminel à Diodore. D’abord la surprise est extrême. Diodore accusé ! lui, le plus paisible des hommes et le moins fait pour être soupçonné, je ne dis pas d’une action criminelle, mais même de la faute la plus légère. On reconnut bientôt que ses beaux vases faisaient tout son crime. Le préteur, sans balancer, reçut la dénonciation, et je crois que c’est la première qu’il ait admise contre un absent. Voilà donc toute la Sicile informée qu’on traduit devant les tribunaux ceux qui possèdent de beaux vases, et que l’absence même ne met pas à l’abri des poursuites judiciaires. Cependant Diodore était à Rome. Il se présente en habit de deuil chez ses patrons, chez ses hôtes : il leur raconte l’affaire. Le père de Verrès écrit à son fils dans les termes les plus énergiques. Ses amis lui mandent de prendre garde à ce qu’il fait ; qu’il se compromet étrangement vis-à-vis de Diodore ; que la vérité est connue ; que chacun est révolté ; qu’il a perdu la raison ; que s’il n’y fait attention, cette affaire suffit pour le perdre. Quoique Verrès n’eût pas un profond respect pour son père, il daignait encore l’écouter ; il ne se voyait pas alors en état d’acheter le silence des lois. C’était la première année de sa préture : il n’avait pas encore accumulé autant de richesses que dans le temps de l’affaire de Sthénius (45) met donc un frein à sa fureur : contenu par la crainte plus que par la honte il n’ose condamner Diodore ; il l’efface, comme absent, de la liste des accusés. Celui-ci cependant se garda bien de rentrer en Sicile, tant que dura la préture de Verrès, c’est-à-dire pendant près de trois an. Siciliens Romains, tous les autres s’étaient, résignés : ils sentaient que sa cupidité se portant à de tels excès, il leur était impossible de conserver et de garder chez eux rien de ce qui aurait le malheur de lui plaire. Ils espéraient que Q. Arrius (46) viendrait le remplacer : la province l’attendait avec impatience. Quand ils virent leur attente déçue, ils comprirent qu’ils ne pourraient avoir de porte si bien fermée que sa cupidité ne sût l’ouvrir, de dépôt si bien caché que ses mains ne pussent l’atteindre.

XX. Ce fut alors qu’il enleva de petits chevaux d’argent très renommés et d’un très grand pria à un chevalier romain de la première distinction, à Cn. Calidius, dont il savait que le fils était à Rome sénateur et juge. Mais j’ai tort ; il ne les a pas enlevés : il les a achetés. Je me suis trop hasardé. Comme il va se pavaner sur ces petits chevaux ! Je les ai achetés : je les ai payés. Je le crois, Verrès. Les registres mêmes seront produits : la chose en vaut la peine. Voyons-les, et je n’insiste plus. Cependant, si tu avais acheté, pourquoi Calidius se plaignait-il à Rome que, depuis tant d’années qu’il fait le commerce eu Sicile, toi seul l’as assez dédaigné, assez méprisé pour le dépouiller, ainsi que le dernier des Siciliens ? S’il les avait vendus librement, pourquoi assurait-il qu’il les réclamerait devant les tribunaux ? Et comment te dispenser de les rendre ? Calidius est l’intime ami de L. Sisenna, ton défenseur ; et tu as rendu ans autres amis de Sisenna. Nieras-tu que ton fidèle Potamon ait restitué de ta part l’argenterie de L. Cordius, citoyen honnête sans doute, mais qui n’a pas plus de droits que Calidius à la considération publique ? C’est même ce Cordius qui a fait tort aux autres. Plusieurs avaient ta parole ; mais depuis qu’il a déposé que tu lui avais fait restitution, tu as ris le parti de ne plus rendre, puisqu’en lâchant la proie, tu ne fermais pas la bouche aux témoins. Avant toi, tous les préteurs avaient permis à Calidius de posséder une belle argenterie. Lorsqu’il invitait un magistrat, ou quelque citoyen d’un rang supérieur, il avait le droit d’orner et de parer sa table de ses richesses domestiques. Des hommes revêtus de l’autorité ont souvent été reçus dans sa maison. Nul d’eux n’a jamais été assez extravagant pour enlever cette argenterie si belle et si justement admirée, assez audacieux pour la demander, assez impudent pour lui proposer de la vendre. N’est-ce pas, en effet, dans un préteur, le comble de l’orgueil et l’excès du despotisme que de dire à un de ses administrés, homme honnête, opulent, qui tient un grand état : Vends-moi tes vases ciselés. C’est lui dire : Tu n’es pas digne de posséder de si beaux ouvrages ; ils sont faits pour un homme comme moi. Un homme comme toi, Verrès ! Je ne ferai pas à Calidius l’injure de comparer ta vie avec la sienne, sa réputation avec la tienne. Mais dans les choses mêmes sur lesquelles tu fondes ta prétendue supériorité, qu’as-tu plus que lui ? Trois cent mille (47) sesterces remis aux distributeurs, pour te faire nommer préteur, trois cent mille donnés pour acheter le silence d’un accusateur, t’assurent-ils le droit de mépriser, de dédaigner l’ordre des chevaliers, et de trouver mauvais que Calidius possède plutôt que toi des choses qui te plaisent ?

XXI. Il y a longtemps qu’il triomphe sur cet article : il va disant partout qu’il a payé. Eh bien, Verrès, as-tu payé aussi la cassolette (48) de L. Papirius ? Ce chevalier romain, également distingué par son rang et sa fortune, a déposé que l’ayant demandée pour la voir, tu la renvoyas après en avoir détaché les reliefs ; car il faut que vous sachiez, citoyens, que de la part de Verrès c’est affaire de goût, et non cupidité : ce n’est point la matière, c’est l’art qu’il recherche. Papirius n’est pas le seul qui se soit aperçu de ce noble désintéressement ; Verrès s’est conduit suivant les mêmes principes dans l’examen de toutes les cassolettes qui existaient en Sicile. Or vous ne pourriez concevoir quel en était le nombre, quelle en était la beauté. Il est probable que cette province, dans les temps (49) de sa gloire et de sa splendeur, possédait une infinité de chefs-d’oeuvre en ce genre ; car avant la préture de Verrès, il n’était pas une maison un peu aisée dans laquelle on ne trouvât au moins un grand plat (50) pour les sacrifices, orné de reliefs et des images de quelques dieux, une patère (51) dont les femmes se servaient pour les libations, une cassolette ; et tout cela d’un goût antique et d’un travail achevé. D’où l’on peut conjecturer qu’autrefois les autres ornements étaient aussi communs en proportion et que les Siciliens, à qui la fortune en a ravi la plus grande partie, avaient conservé du moins ceux que la religion avait retenus. Je vous ai dit qu’il existait beaucoup de ces objets précieux chez presque tous les Siciliens ; j’affirme qu’aujourd’hui il n’en reste pas un seul. Grands dieux, quel fléau ! quel ravageur nous avons envoyé dans cette malheureuse province ! Ne semble-t-il pas qu’il se soit proposé, non de repaître sa propre curiosité et sa seule avarice, mais de satisfaire, à son retour les fantaisies de tous les hommes les plus avides ? S’il entrait dans une ville, aussitôt il lâchait ses deux limiers ; ils se mettaient en quête, ils furetaient partout. S’ils découvraient quelque grand vase, une pièce importante, ils l’apportaient en triomphe. Quelquefois la chasse était moins heureuse ; ils se contentaient de menu gibier, de plats, de coupes, de cassolettes. Combien de femmes durent alors verser des larmes ! quels cris lamentables elles firent entendre ! Peut-être leurs douleurs vous sembleront-elles frivoles et peu dignes d’attention ; mais c’étaient des femmes. Songez combien il est dur et cruel, surtout pour ce sexe, de se voir arracher des vases dont on s’est toujours servi pour les sacrifices, qu’on a reçus de ses ancêtres, et que de tout temps on a vus dans sa famille.

XXII. N’attendez pas que je parcoure toutes les maisons de la province, et que je vous dise : il a pris une coupe à Eschyle de Tyndare, un plat à Thrason de la même ville, une cassolette à Nymphodore d’Agrigente. Quand je produirai les témoins siciliens, qu’il choisisse celui qu’il voudra : je l’interrogerai sur ces détails trop uniformes, et vous verrez qu’il n’est pas une ville, pas même une maison un peu fortunée, qui n’ait à réclamer quelques effets de cette nature. Il venait à un repas : il voyait une pièce de vaisselle ciselée. Entraîné par une force irrésistible, il fallait qu’il y portât la main. Cri. Pompéius Philon (52), autrefois citoyen de Tyndare, l’avait invité à sa campagne. Il fit ce que nul Sicilien n’osait faire ; mais il pensait qu’un Romain avait des droits que les Siciliens n’avaient pas. Il fit placer sur sa table un plat enrichi de très belles figures. Verrès le voit, et Verrès à l’instant saisit sur la table d’un hôte cette pièce consacrée aux dieux domestiques, aux dieux protecteurs de l’hospitalité. Cependant, par une suite de ce désintéressement dont je vous parlais tout à l’heure, il se contenta de détacher les figures, et rendit généreusement ce qui restait de cette pièce d’argenterie. N’en a-t-il pas usé de même à l’égard d’Eupolème de Calacta, d’une famille noble, l’hôte et l’ami des Lucullus, qui, dans ce moment, est à l’armée auprès de Lucius Lucullus (53) ? Il soupait chez lui. Eupolème avait fait servir son argenterie dépouillée de ses reliefs, afin que le préteur ne tôt pas tenté de la dépouiller lui-même. Deux coupes seulement, et toutes deux assez petites osèrent paraître avec leurs ornements. Le préteur, comme s’il eût été l’un de ces bouffons qu’on mande pour l’amusement de la société, ne voulut pas se retirer du festin sans emporter sa petite couronne (54), et à la vue des convives il fit détacher les figures. Je n’entreprends pas de dénombrer tous ses vols : cette énumération est inutile, elle est même impossible. Seulement je présente en chaque, genre des essais et des exemples de ses déprédations variées sous toutes les formes ; car il n’agissait pas comme un homme qui doit un jour rendre compte de ses actions ; il semblait s’être persuadé que jamais il ne serait accusé, ou que la multiplicité même de ses vols en assurerait l’impunité. Ce n’était plus dans l’ombre ni par les mains de ses amis et de ses agents qu’il commettait ses crimes, mais ouvertement, du haut de son tribunal, en déployant tout l’appareil de l’autorité.

XXIII. Il arrive à Catane, ville riche et célèbre ; il mande Dionysiarrhus qui en était proagore, c’est-à-dire le premier magistrat, et lui ordonne publiquement de rechercher toute l’argenterie qui se trouvera dans la ville, et de la lui apporter. Phylarque, un des premiers citoyens de Centorbi par son mérite personnel, par sa naissance et sa fortune, a déclaré sous serment qu’une pareille injonction lui a été faite pour cette ville, une des plus opulentes et des plus considérables de la Sicile. Par un ordre semblable, Apollodore, dont vous avez entendu la déposition, fit de même transporter à Syracuse les vases corinthiens qui étaient dans la ville d’Agyre. Mais voici le trait le meilleur. Notre actif et infatigable préteur s’était approché d’Haluntium. La ville est sur une hauteur et d’un accès difficile. Il ne voulut pas se donner la peine de monter jusque la. Il mande Archagathus ; citoyen qui jouit de la plus grande considération dans sa patrie et dates toute la Sicile. Il le charge de faire apporter aussitôt, sur le bord de la mer, l’argenterie ciselée, et même tout ce qu’il y a de vases corinthiens dans Haluntium. Archagathus remonte. Cet homme honnête, et jaloux de mériter l’estime et l’amitié de ses compatriotes, était désespéré d’une commission si odieuse ; mais il fallait obéir. Il signifie l’ordre du prêteur : il enjoint à chacun de produire ce qu’il possède. La crainte était extrême : le tyran ne s’éloignait pas ; couché dans sa litière, il attendait sur le rivage, au pied de la montagne, Archagathus et l’argenterie des Halmitiens. Comment vous peindre le tumulte et l’agitation qui règnent dans la ville, les cris, les plaintes et les pleurs des femmes ? On eût dit que le cheval de Troie (55) était entré dans les murs, et qu’Haluntium était pris d’assaut. Ici des vases sont emportés sans leurs étuis ; là d’autres vases sont arrachés aux femmes ; on enfonce les portes, on brise les verrous. Si quelquefois dans une guerre ou dans une alarme soudaine, on oblige les particuliers de fournir leurs armes, ils les cèdent à regret, quoique ce soit pour la défense commune. Quelle devait donc être la douleur des Haluntiens, en se voyant enlever leur argenterie pour qu’elle devînt la proie d’un brigand ? Enfin tout est apporté. Les deux frères sont appelés. Ils rejettent un très petit nombre de pièces ; et à mesure qu’ils approuvent, on détache les appliques et les reliefs (56). Alors les Haluntiens retournèrent chez eux avec leur argenterie toute nue.

XXIV. – Quel fléau pour la province et quel excès de déprédation ! On a vu des magistrats détourner en secret quelque somme du trésor public, quelquefois porter une main furtive sur les propriétés des citoyens ; et, malgré leurs précautions, ils étaient condamnés. S’il faut le dire, aux dépens de mon amour-propre, ceux qui les accusaient avaient besoin de talent pour suivre à la piste ces larcins ténébreux, et s’attacher à des traces légères. Mais lui, je trouve toutes les parties de soit corps empreintes dans la fange où il s’est roulé. Quel talent faut-il pour convaincre un homme qui, passant près d’une ville, fait arrêter un instant sa litière, et sans autre prestige que l’abus du pouvoir et la force d’un ordre tyrannique, dépouille ouvertement toutes les maisons de toute une cité ? Cependant il faut qu’il puisse dire : J’ai acheté. Il charge Archagathus de compter, pour la forme, quelques pièces de monnaie à ceux qu’il a dépouillés. Il en trouva fort peu qui voulussent accepter. Il les paya. Mais cet argent ne lui a pas encore été rendu par Verrès. Il a voulu le lui demander à Rome ; et Lentulus Marcellinus lui a conseillé de n’en rien faire. Vous le voyez par sa déposition. Lisez les DÉPOSITIONS D’ARCHAGATHUS ET DE LENTULUS. Ne croyez pas que cet homme ait accumulé sans motif ce nombre incroyable d’objets si précieux. Vous allez voir une preuve de son respect pour vous, pour l’opinion publique, pour les lois et les tribunaux, pour les Siciliens et nos Romains, témoins de son impudence. Après qu’il eut rassemblé tous ces reliefs ; et qu’il n’en resta plus un seul à personne, il établit un atelier immense à Syracuse, dans le palais des anciens rois, sous les yeux de tous les habitants. Il y rassembla tous les orfèvres, les graveurs, les ciseleurs de la province, sans compter ceux qui étaient à lui ; et le nombre en était grand. Cette multitude d’ouvriers travailla finit mois entiers, quoiqu’on les occupât seulement à des ouvrages en or. C’est alors que les ornements arrachés des plats, et des cassolettes, furent appliqués à des coupes d’or avec tant d’adresse, incrustés avec tant de goût, qu’ils semblaient avoir été faits pour occuper cette place. Cependant ce préteur, qui veut qu’on fasse honneur à sa vigilance de la paix dont a joui la Sicile, passait la plus grande partie du jour assis dans son atelier, vêtu d’une tunique brune et d’un manteau grec (57).

XXV. Je n’oserais vous entretenir de tous ces détails, si je ne craignais pas qu’on ne me reprochât d’en avoir moins dit devant ce tribunal, que chacun de vous n’en apprend dans les conversations particulières. En effet, qui n’a pas ouï parler de cet atelier, des vases d’or, du manteau grec et de la tunique brune ? Nommez qui vous voudrez de nos Romains établis à Syracuse, pourvu que ce soit un honnête homme ; je l’interrogerai : il ne s’en trouvera pas un qui n’atteste avoir vu lui-même tout ce que je dis, ou l’avoir appris de témoins oculaires. O que les temps sont changés ! Sans remonter à des époques éloignées, plusieurs de vous ont connu L. Pison, père de celui qui dernièrement a été préteur. Pendant qu’il commandait en Espagne, où il a été tué, il arriva qu’en s’exerçant aux armes, il brisa son anneau. Il voulait en avoir un autre ; il fit venir un orfèvre dans le forum, au pied de son tribunal, à Cordoue (58). Là, publiquement, il pesa l’or nécessaire et commanda à l’ouvrier de s’établir sur la place et de faire l’anneau en présence du peuple. C’est dit-on, porter le scrupule à l’excès. Le blâme qui voudra. Mais c’était Pison ; c’était le fils de celui qui, le premier, porta une loi contre les concussionnaires (59). Il est ridicule de nommer Verrès, après avoir cité le vertueux Pison. Cependant voyez le contraste : l’un se fait fabriquer des vases d’or en assez grand nombre pour couvrir plusieurs buffets, sans s’inquiéter de ce qu’on dira non seulement en Sicile, mais même dans les tribunaux de Rome ; l’autre pour une demi-once d’or, veut que toute l’Espagne sache d’où provient l’anneau du préteur. Le premier a justifié son nom (60) ; le second s’est montré digne du surnom (61) qui honore sa famille.

XXVI. Dans l’impossibilité où je suis de rappeler à ma mémoire, et de rassembler, dans un seul discours, tous les crimes de Verrès, je tâche de vous donner en peu de mots une idée sommaire de chaque espèce de vol. Eu voici une, par exemple, que l’anneau de Pison me rappelle et qui m’était entièrement échappée de l’esprit. Combien d’hommes honnêtes se sont vu arracher du doigt leurs anneaux d’or ! Il l’a fait sans scrupule toutes les fois qu’un anneau lui plaisait par sa forme ou par la beauté de la pierre. Je vais citer un fait incroyable, mais si notoire qu’il n’osera pas lui-même le démentir. Valentius son secrétaire, avait reçu une lettre d’Agrigente – par hasard il aperçoit sur la craie l’empreinte du cachet (62). Elle lui plaît : il demande d’où vient la lettre. On lui répond, d’Agrigente. Il écrit à ses agents qu’on lui apporte tout de suite ce cachet. Sur cet ordre un père de famille, un citoyen romain, L. Titius, se voit enlever son anneau. Mais ce qui est vraiment inconcevable c’est sa fureur pour les étoffes. Quand même il aurait eu dessein de placer dans chacune de ses salles à manger, soit à Rome, soit dans ses différentes campagnes, trente lits magnifiquement ornés, et toutes les autres décorations des festins, il n’aurait jamais pu employer ce qu’il amassait en ce genre. Il n’est pas de maison opulente, dans la Sicile, où il n’ait établi une fabrique. A Ségeste est une femme distinguée par sa naissance et sa fortune. Durant trois ans, dans sa maison remplie de métiers, on fabriqua des tapis pour Verrès, et tous étaient teints en pourpre. Il avait des commis dans toutes les villes : à Nétum, Attale, homme fort riche ; Lyson, à Lilybée ; Critolaüs, à Anna ; à Syracuse Eschrion, Cléomène, Théonmaste ; à Élore, Archonide, Mégiste. La voix me manquerait plus tôt que les noms. Mais, dira-t-on, il fournissait seulement la pourpre, et ses amis la min d’oeuvre. Je veux bien le croire : car enfin il ne faut pas chercher des crimes partout. Eh ! ne suffit-il pas, pour que je l’accuse, qu’il ait été en état de fournir cette quantité de pourpre, qu’il ait projeté d’emporter tant de choses de la province, qu’il ait enfin, comme il en convient, employé les esclaves de ses amis à de tels ouvrages ? Et les lits de bronze et les candélabres airain, pour quel autre en a-t-on fabriqué dans Syracuse, pendant trois années entières ? Il achetait, je le crois. Mais je veux seulement vous instruire de ce qu’il a fait dans sa province, afin qu’on ne le soupçonne pas de s’être oublié lui-même, et d’avoir négligé le soin de son ameublement, pendant qu’il était revêtu de l’autorité.

CANDÉLABRE DE SYRIE

XXVII. Maintenant, juges, ce n’est plus un larcin, ce n’est plus un trait d’avarice et de cupidité que je dénonce, mais un délit où je vois rassemblé tout ce qui porte atteinte aux lois de la morale publique. Les dieux immortels outragés, la majesté du peuple romain avilie, l’hospitalité trahie et dépouillée, tous les rois les plus dévoués à la république et les nations qui vivent sous leur empire, aliénés de nous par le crime d’un préteur : tels sont les attentats dont je demande vengeance. Vous savez que, dans ces derniers temps, les jeunes rois de Syrie, fils du roi Antiochus, ont fait quelque séjour à Rome. Ils y étaient venus pour une contestation relative, non au royaume de Syrie qu’on ne leur disputait pas (ils le tiennent de leur père et de leurs aïeux), mais à celui d’Égypte, sur lequel ils croyaient avoir des droits par Séléné, leur mère. Les circonstances ne permettant pas au sénat d’accueillir leur demande, ils repartirent pour la Syrie, leur royaume héréditaire. L’un d’eux, Antiochus, voulut passer par la Sicile. Il vint donc à Syracuse durant la préture de Verrès. Dès que ce tyran le vit entrer dans ses États, il le regarda comme une proie tombée entre ses mains. Il avait ouï dire que le jeune prince apportait avec lui beaucoup d’objets précieux ; son avidité l’aurait seule deviné. Il lui envoie des présents assez considérables, et spécialement, pour l’entretien de sa maison, de l’huile, du vin et même une quantité suffisante de blé : c’était le fruit des décimes extorquées. Il l’invite lui-même à souper. Il fait parer la salle avec la plus grande magnificence, expose sur ses buffets cette argenterie admirable dont il était si bien pourvu : sa vaisselle d’or n’existait pas encore. Il a soin que rien ne manque à la délicatesse et à la somptuosité du festin. Enfin le roi se retira frappé de l’opulence de Verrès, et charmé de la réception honorable qu’on lui avait faite. A son tour, il invite le préteur. Il étale toutes ses richesses, beaucoup d’argenterie, et même une grande quantité de coupes d’or ornées de pierreries, telles qu’en ont les rois, et surtout les rois de Syrie. On remarquait, entre autres pièces, un vase à mettre du vin, d’une seule pierre, avec une anse d’or. Vous avez entendu la déposition de Q. Minucius, témoin éclairé et digne de foi. Verrès prend chaque pièce dans ses mains ; il loue, il admire. Le roi est enchanté que la fête soit agréable à un préteur du peuple romain. On se sépare. Dès ce moment, Verrès ne s’occupe plus, comme la suite l’a fait voir, qu’à trouver le secret de faire sortir de la province le roi entièrement pillé et dépouillé. Il lui envoie demander les plus beaux des vases qu’il a vus chez lui. C’était pour les montrer à ses ciseleurs. Le roi, qui ne connaissait pas l’homme, les donne avec plaisir et sans aucun soupçon. Verrès fait demander aussi le vase d’une seule pierre. Il veut le considérer avec attention. Ce vase aussi lui est envoyé.

XXVIII. Juges, redoublez votre attention : ce que je vais dire n’est point nouveau pour vous ; le peuple romain ne l’entendra point ici pour la première fois ; le bruit en est parvenu chez les nations étrangères, jusqu’aux extrémités du monde. Les princes dont je parle avaient apporté un candélabre enrichi des pierres les plus brillantes et d’un travail admirable. Leur dessein était de le placer dans le Capitole ; mais l’édifice n’étant pas achevé (63), ils ne purent y déposer leur offrande. D’un autre côté, ils ne voulaient pas livrer ce chef-d’oeuvre à l’avidité des regards publics : ils étaient bien aises de lui ménager le mérite de la nouveauté, pour le moment où il serait placé dans le sanctuaire du maître des dieux, afin que le plaisir de la surprise ajoutât encore au sentiment de l’admiration. Ils prirent le parti de le remporter avec eux en Syrie, et d’attendre la dédicace du temple pour envoyer cette rare et magnifique offrande par les ambassadeurs chargés des autres présents. Verrès eut connaissance de ce candélabre, je ne sais par quelle voie, car le roi en faisait un secret ; non pas qu’il eût des craintes et des soupçons, mais il ne voulait pas que beaucoup de personnes fussent admises à le voir avant le peuple romain. Le préteur demande au roi et le prie avec instance de le lui envoyer ; il a le plus grand désir de le voir ; cette faveur sera pour lui seul. Antiochus était jeune, il était roi ; il ne soupçonna rien de sa perversité. Il ordonne à ses officiers d’envelopper le candélabre et de le porter au palais du préteur le plus secrètement possible. On l’apporte, on le découvre, on le place devant Verrès. Il s’écrie que c’est un présent digne du royaume de Syrie, digne du roi, digne du Capitole. En effet, ce candélabre étincelait du feu des pierres les plus éclatantes. La variété et la délicatesse du travail semblaient le disputer à la richesse de la matière ; et sa grandeur annonçait qu’on l’avait destiné ; non à parer le palais d’un mortel, mais à décorer le temple le plus auguste de l’univers. Quand les officiers crurent que Verrès avait eu tout le temps de l’examiner, ils se mirent en devoir de le remporter. Il leur dit qu’il ne l’a pas assez vu, qu’il veut le voir encore ; il leur ordonne de se retirer et de laisser 1e candélabre ; ils retournent vers Antiochus, sans rien rapporter.

XXIX. D’abord le roi est sans inquiétude et sans défiance. Un jour, deux jours, plusieurs jours se passent, et le candélabre ne revient pas. Il envoie le redemander. Verrès remet au lendemain. Antiochus est étonné. Il envoie une seconde fois ; le candélabre n’est pas rendu. Il va lui-même trouver le préteur, et le prie de vouloir bien le rendre. Ici connaissez l’effronterie et l’impudence insigne du personnage. II savait que ce chef-d’oeuvre devait être placé dans le Capitole, qu’il était réservé pour Jupiter et pour le peuple romain. Il le savait, il l’avait appris du roi lui-même ; et il demande qu’il lui en fasse un don, et il insiste de la manière la plus pressante. Le prince s’en défend : le voeu qu’il a fait à Jupiter, le soin de son honneur, ne lui laissent pas la liberté d’en disposer. Plusieurs nations ont vu travailler à ce magnifique ouvrage : elles en connaissent la destination. Le préteur ne répond que par des menaces ; mais, voyant qu’elles ne réussissent pas mieux que les prières, il lui enjoint brusquement de sortir de la province avant la nuit. On l’a informé, dit-il, que des pirates sortis de son royaume doivent faire une descente en Sicile. Le roi, en présence d’une foule de Romains, dans le forum de Syracuse (car ne croyez pas que je parle ici d’un crime commis dans l’ombre, et que je l’accuse sur de simples soupçons) ; oui, le roi, les larmes aux yeux, attestant et les dieux et les hommes, déclare à haute voix que Verrès lui enlève un candélabre tout en pierreries, qu’il destinait au Capitole, et qu’il voulait y placer comme un monument de son amitié et de son alliance avec le peuple romain : qu’il fait le sacrifice des autres ouvrages en or et en pierreries que Verrès lui retient ; mais qu’il est cruel, qu’il est odieux que le candélabre aussi lui soit enlevé ; qu’il renouvelle la consécration que son frère et lui ont déjà prononcée dans leur coeur, et qu’en présence des Romains qui l’entendent, il le donne, il le dédie, il le consacre à Jupiter Capitolin, et qu’il atteste, sur la sincérité de son hommage, le dieu même qui reçoit son serment.

XXX. Quelle voix, quels poumons, quelles forces peuvent suffire à l’indignation qu’excite ce seul attentat ? Un roi qui, pendant près de deux années entières, s’est montré dans Rome avec le cortège et l’appareil imposant de la royauté ; un roi, l’ami, l’allié du peuple romain, dont le père, l’aïeul et les ancêtres, tous illustres et par l’ancienneté de leur origine et par leur grandeur personnelle, ont été constamment attachés à notre république, le souverain d’un empire aussi vaste que florissant, Antiochus est chassé honteusement d’une province romaine ! Réponds, Verrès, quelle sensation cette nouvelle devait-elle produire chez les nations étrangères ? qu’auront pensé les autres rois et les peuples placés aux extrémités de la terre, lorsqu’ils auront appris qu’un prêteur romain a outragé un roi, dépouillé un hôte, chassé de sa province un ami et un allié du peuple romain ? Juges, n’en doutez pas, si un tel attentat demeure impuni, votre nom, le nom de Rome sera voué désormais à l’horreur et à l’exécration des nations ; aujourd’hui surtout qu’elles ne s’entretiennent que de l’avarice et de la cupidité de nos magistrats, elles croiront que ce crime doit être imputé, non pas au seul Verrès, mais à tous ceux qui l’auront approuvé. Beaucoup de rois, beaucoup de républiques, beaucoup de particuliers riches et puissants se proposent, sans doute, d’envoyer au Capitole des offrandes dignes de la majesté et de la grandeur de notre empire. S’ils apprennent que vous avez puni sévèrement le sacrilège qui a détourné l’offrande d’un roi, ils aimeront à penser que leurs dons et leur zèle seront agréables au sénat et au peuple ; mais s’ils entendent dire que l’insulte faite à un roi si respectable, que le vol d’un objet aussi précieux, qu’un outrage aussi atroce, vous ont trouvés froids et indifférents, n’espérez pas qu’ils soient assez insensés pour employer leurs peines, leurs soins, leurs richesses, à vous offrir des dons qu’ils croiront de nul prix à vos yeux.

XXXI. Je m’adresse à toi, Catulus (64) : car je parle d’un temple dont la magnificence est ton ouvrage. J’attends ici de toi, non pas seulement la sévérité d’un juge, mais j’ose dire, la passion d’un ennemi, et l’animosité d’un accusateur. Par une faveur spéciale du sénat et du peuple romain, ta gloire est inséparable de celle de ce temple. Ton nom, consacré avec ce superbe édifice, arrivera comme lui à l’immortalité. C’est pour toi un devoir, une obligation sacrée, de tout faire pour que le nouveau Capitole, déjà plus magnifique par la majesté de l’architecture, devienne aussi plus éclatant par la richesse des décorations ; il faut qu’on dise que la flamme qui l’avait consumé était descendue du ciel, non pour détruire le temple de Jupiter, mais pour nous avertir d’en élever un autre plus brillant encore et plus magnifique. Minucius Rufus a déposé que le roi Antiochus a logé chez lui à Syracuse, qu’il sait que le candélabre fut porté chez Verrès, qu’il sait aussi qu’il n’a pas été rendu ; il a déposé, et tous les Romains, établis à Syracuse répéteront qu’ils ont entendu le roi Antiochus dédier et consacrer ce même candélabre au grand Jupiter. Si tu n’étais pas juge dans cette cause, et que ce crime te fût dénoncé, ce serait à toi de le déférer aux tribunaux, de le poursuivre et de te porter accusateur. Je n’ai donc pas de doute sur l’arrêt que tu vas prononcer, puisque, devant d’autres juges, tu devrais accuser avec encore plus de chaleur que je ne le fais moi-même.

XXXII. Et vous, juges, concevez-vous rien de plus indigne et de plus intolérable ? Verrès aura dans sa maison le riche, le magnifique candélabre du grand Jupiter ! cet inappréciable chef-d’oeuvre, qui devait remplir de sa splendeur le temple du maître des dieux ! Pensez-vous que rien puisse jamais être sacré pour Verrès, ou qu’il ait jamais rien respecté, lui, qui ne sent pas encore toute l’énormité de son crime ; lui, qui ose se présenter dans une cause où il ne peut pas, comme les autres accusés ; lever les mains vers Jupiter et implorer son appui ; lui, enfin, qui voit les dieux recourir à un tribunal qui jusqu’ici n’avait entendu due les réclamations des hommes ? S’il n’a pas épargné le Capitole même, faut-il m’étonner qu’il ait pillé dans Athènes le temple de Minerve, le temple d’Apollon à Délos, à Samos celui de Junon, celui de Diane à Perga, enfin ceux de tant de dieux dans la Grèce et dans toute l’Asie ? Ce temple que des particuliers s’empressent, et s’empresseront toujours de décorer de leurs richesses, Verrès n’a pas souffert qu’il fût décoré par un roi ! Aussi, depuis cette époque funeste, rien n’a pu réprimer son audace sacrilège ; et sa conduite dans la province a été constamment celle d’un brigand, qui a déclaré la guerre non seulement aux hommes, mais encore aux dieux immortels.

LA DIANE DE SÉGESTE

XXXIII. Ségeste est une ville de la plus haute antiquité on assure qu’elle fut bâtie par Énée, lorsque, échappé des ruines de Troie, il aborda sur les côtes de la Sicile. Aussi les Ségestains se croient-ils unis avec le peuple romain, autant par les liens du sang que par ceux d’une alliance et d’une amitié qui ne souffrirent jamais d’interruption. Dans une guerre qu’ils soutinrent en leur nom contre les Carthaginois, leur ville fut prise et détruite. Tout ce qui pouvait servir à l’embellissement de Carthage fut emporté par les vainqueurs.  Parmi les dépouilles était une Diane en bronze, objet du culte le plus antique et vrai chef-d’oeuvre de l’art. Transportée en Afrique, cette Diane n’avait fait que changer d’autels et d’adorateurs. Ses honneurs la suivirent dans ce nouveau séjour, et son incomparable beauté lui fit retrouver chez un peuple ennemi tous les hommages qu’elle recevait à Ségeste. Quelques siècles après, dans la troisième guerre punique, P. Scipion se rendit maître de Carthage (65) ; le vainqueur (observez l’active probité de ce héros : ce grand exemple de vertu dans un de vos citoyens sera pour vos coeurs une jouissance délicieuse, et vous en concevrez encore plus de haine contre l’audace incroyable de Verrès) ; Scipion, dis-je, rassembla tous les Siciliens. Il savait que, pendant longtemps et à diverses reprises, leur pays avait été dévasté par les Carthaginois : il ordonna les perquisitions les plus exactes, et promit de donner tous ses soins pour faire restituer à chaque ville ce qui lui avait appartenu. Alors les statues d’Himère (66), dont j’ai parlé ailleurs (67), furent reportées chez les Thermitains. Géla, Agrigente, recouvrèrent ce qu’elles avaient perdu, entre autres chefs-d’oeuvre, ce taureau, instrument trop fameux des vengeances de Phalaris (68). On sait que le plus atroce de tous les tyrans allumait des feux sous les flancs de ce taureau, après y avoir enfermé les hommes que sa haine avait proscrits. En le rendant aux Agrigentins, Scipion leur dit qu’ils devaient sentir lequel était le plus avantageux pour les Siciliens, de vivre sous le joug de leurs compatriotes, ou d’obéir au peuple romain, puisque la présence de ce monument attestait à la fois et la cruauté de leurs tyrans et la douceur de notre république.

XXXIV. A cette même époque, la Diane dont je parle, fut rendue aux Ségestains. Elle fut reportée à Ségeste et rétablie dans son premier séjour, au milieu des transports et des acclamations. Elle était posée sur un piédestal fort exhaussé, sur lequel on lisait ces mots en gros caractères : SCIPION L’AFRICAIN L’A RENDUE APRÈS LA PRISE DE CARTHAGE. Les citoyens l’honoraient d’un culte religieux ; les étrangers la visitaient ; c’est la première chose qu’on m’ait montrée à Ségeste, pendant ma questure. Malgré sa grandeur presque colossale, on distinguait les traits et le maintien dune vierge ; vêtue d’une stola (69), un carquois sur l’épaule, elle tenait son arc de la main gauche, et de la droite elle présentait une torche allumée. Dès que cet ennemi de tous les dieux, ce spoliateur de tous les autels, l’eut aperçue, aussitôt, comme si la déesse l’eût frappé de son flambeau, il s’enflamma pour elle et brûla du désir de la posséder. Il commande aux magistrats de l’enlever du piédestal, et de lui en faire don : rien au monde ne peut lui être plus agréable. Ceux-ci lui représentent qu’ils ne le peuvent sans crime ; que la religion et les lois le leur défendent. Verrès insiste ; il prie, menace, promet, s’emporte. On lui opposait le nom de Scipion ; on cherchait à lui faire entendre que ce qu’il demandait était un don du peuple romain ; que les Ségestains ne pouvaient rien sur une statue que le célèbre général qui l’avait conquise avait placée chez eux comme un monument de la victoire du peuple romain. Le préteur n’en était que plus pressant et plus opiniâtre. Sa demande est portée au sénat ; elle est unanimement rejetée. Ainsi, pour cette fois et à son premier voyage, il éprouva un refus positif. De ce moment, lorsqu’il imposait quelque contribution en matelots, eu rameurs ou en grains, Ségeste, à chaque fois, était, plus que toute autre ville, taxée au delà de ses moyens. Ce n’est pas tout : il mandait leurs magistrats à sa suite ; il appelait auprès de lui les citoyens les plus considérés. Il affectait de les traîner dans toutes les villes où il menait ses assises, déclarant à chacun en particulier qu’il le perdrait, et que leur cité serait renversée de fond en comble. Vaincus par tant de persécutions et de menaces, les Ségestains enfin décidèrent qu’il fallait obéir à l’exprès commandement du préteur. Au regret de tous les habitants, au milieu des larmes, des gémissements, des lamentations des hommes et des femmes, on convient d’un prix pour le transport.

XXXVI. C’est à toi, P. Scipion (70), oui, c’est à toi-même que j’adresse la parole ; et je somme aujourd’hui le jeune héritier d’un héros, d’acquitter ce qu’il doit à son nom et à sa naissance. Pourquoi combattre pour cet homme qui a porté la plus cruelle atteinte à la gloire de ta famille ? pourquoi vouloir qu’il soit défendu ? pourquoi faut-il que moi, je remplisse ta fonction, et que j’exerce un ministère qui t’appartient ? Cicéron réclame les monuments de Scipion l’Africain et Scipion défend celui qui les a enlevés ! Un usage antique prescrit à chacun de nous de maintenir les monuments de ses ancêtres, de ne pas souffrir même qu’ils soient décorés d’un nom étranger : et quand un pervers a osé, je ne dis pas dénaturer, mais ravir et détruire les monuments de Scipion, tu seras son appui ! Et qui donc, grands dieux ! vengera la mémoire de Scipion ? qui donc maintiendra les trophées de sa valeur, si toi-même les abandonnes, si tu les laisses à la merci de l’audace, que dis-je ? si tu couvres de ta protection l’exécrable auteur d’un tel forfait ? Tu vois ici les Ségestains, tes clients, les alliés, les amis ou peuple romain. Ils certifient qu’après la ruine de Carthage, Scipion l’Africain rendit la statue de Diane à leurs ancêtres ; que cette statue fut posée et consacrée chez eux, sous les auspices de ce grand homme ; que Verrès l’a fait déplacer et enlever ; qu’il a fait disparaître le nom de Scipion. Ils te prient, ils te conjurent de rendre à leur piété l’objet d’un culte sacré, à ta famille les plus beaux titres de sa gloire, et de leur faire reconnaître, en arrachant leur déesse de la maison d’un brigand, la vertu du héros qui, pour eux autrefois, l’enleva des murs d’une ville ennemie.

XXXVII. Que peux-tu décemment leur répondre ? eux-mêmes que peuvent-ils faire que d’invoquer ton nom et d’implorer ton appui ? Les voici ; ils l’implorent. Tu peux, Scipion, soutenir le lustre et l’honneur de ta maison. Oui, tu le peux : la fortune et la nature t’ont comblé de tous leurs dons. Je ne viens point discuter tes droits, usurper une gloire qui t’appartient ; je n’ai pas la folle prétention de m’établir le vengeur des monuments de Scipion l’Africain, quand j’aperçois ici l’héritier de sa gloire. Défends l’honneur de ta famille : mon devoir sera de me taire et d’applaudir même à l’heureuse destinée de Scipion en voyant que sa gloire trouve un appui dans sa propre maison, et n’a pas besoin d’un secours étranger. Mais si ton amitié pour Verrès se fait seule entendre ; si ce que je réclame de toi ne te semble pas un devoir indispensable, alors je prendrai ta place, alors je me chargerai d’une fonction que je croyais la tienne : je veux que notre brillante noblesse ne cesse pas de se plaindre que depuis longtemps le peuple romain prend plaisir à conférer les honneurs aux généreux efforts des hommes nouveaux. Au surplus, elle a tort de trouver mauvais que la vertu ait des droits dans une cité que la vertu a faite la reine des nations. Que d’autres gardent chez eux l’image de Scipion ; qu’ils se parent du nom et des titres d’un homme qui n’est plus : mais Scipion fut un héros ; il fut le bienfaiteur du peuple romain ; sa gloire n’est pas la propriété d’une seule famille : elle est le patrimoine de la république entière. Je prétends pour ma part à ce noble héritage, parce que je suis citoyen d’une patrie qu’il a honorée, agrandie, illustrée, et plus encore parce que je pratique, autant qu’il est en mon pouvoir, les hautes vertus dont sa vie nous offre le plus parfait modèle, l’équité, l’amour du travail, la tempérance, la défense des malheureux, la haine des méchants. Cette conformité de goûts et de principes établit aussi des rapports non moins sacrés peut-être, ni moins intimes que ces liens du sang dont vous faites vanité.

XXXVIII. Verrès, je réclame de toi le monument de Scipion l’Africain. J’abandonne pour un moment la cause des Siciliens ; je ne parle plus de tes concussions ; j’oublie les maux dont se plaignent les Ségestains. Que le piédestal soit rétabli ; que le nom d’un invincible général y soit gravé ; que cette admirable statue, reconquise à Carthage, reprenne sa place : ce n’est pas le défenseur des Siciliens, ce n’est pas ton accusateur, ce ne sont pas les Ségestains qui le demandent, mais un citoyen qui s’est chargé de venger et de maintenir l’honneur et la gloire de Scipion. P. Servilius, qui siège parmi nos juges, ne peut improuver mon zèle. Célèbre par tant de hauts faits, occupé dans ce moment même du soin de ses monuments, il ne veut pas sans doute les laisser à la merci des pervers ; il désire les placer sous la garde non seulement de sa famille, mais de tous les bons citoyens. Et toi, Q. Catulus dont le monument est le plus beau et le plus magnifique qui existe dans tout l’univers, les élans de cette généreuse émulation ne peuvent te déplaire, et tu verras avec intérêt tous les honnêtes gens se faire un devoir de maintenir les trophées des grands hommes. Pour moi, quelque criminels que soient à mes yeux les autres vols et les autres bassesses de Verrès, je n’y vois que la matière d’une juste accusation. Mais ce dernier forfait me révolte ; il m’indigne ; il me remplit d’horreur. Les trophées de Scipion dans la maison de Verrès ! dans une maison vouée au vice, au crime, à l’opprobre !

 

MERCURE DE TYNDARIS

XXXIX. Ce monument de Scipion est-il le seul que tu aies violé ? n’as-tu pas enlevé aussi aux habitants de Tyndaris un superbe Mercure qu’ils tenaient du même Scipion ? Et de quelle manière s’en est-il emparé ? Grands dieux ! quelle audace ! quelle tyrannie ! et quelle impudence ! Les députés de Tyndaris, citoyens respectables et les premiers de leur ville, vous ont dit que ce Mercure était l’objet de leur vénération ; qu’ils l’honoraient chaque année par des fêtes solennelles ; que Scipion, après la prise de Carthage, l’avait placé chez eux, pour être à la fois le monument de sa victoire et le prix de leur fidélité ; qu’il leur a été ravi par la violence par la scélératesse et le despotisme de Verrès. Au moment de sa première entrée dans la ville, comme si t’eût été pour lui un devoir, que dis-je ? une nécessité pressante, indispensable ; comme s’il n’eût fait qu’exécuter un décret du sénat, une loi du peuple romain, il ordonne sur-le-champ qu’on descende la statue et qu’on la transporte à Messine. Comme cet ordre révolte ceux qui l’entendent, et que ceux à qui on le répète refusent d’y croire, il n’insiste pas pour ce premier moment ; mais, en quittant la ville, il charge de l’exécution Sopater, proagore, dont vous avez entendu la déposition. Celui-ci résiste. Verrès menace, et part. Le proagore fait son rapport au sénat. La proposition est rejetée à l’unanimité. Bref, à quelques jours de là, le préteur revient, et aussitôt il s’informe de la statue. On lui répond que le sénat refuse, et qu’il est défendu, sous peine de mort, de toucher à la statue sans un ordre du sénat. On joint à cela des motifs de religion. La religion ! s’écrie Verrès : le sénat ! des peines ! que m’importe à moi ? Sopater, il y va de ta vie. La statue, ou la mort. L’infortuné retourne au sénat, les larmes aux yeux ; il expose les menaces de Verrès et la violence de ses désirs. Les sénateurs, sans donner aucune réponse, se retirent pâles et tremblants. Sopater, mandé par le préteur, lui rend compte de tout, et déclare que la chose est impossible.

XL. Observez, car il ne faut rien perdre de l’impudence du personnage, observez que cette scène se passait en public devant une foule de Romains, le préteur siégeant sur son tribunal. On était au fort de l’hiver, et, comme vous l’a dit Sopater, le froid était très vif ; la pluie tombait avec violence. Il ordonne aux licteurs de le saisir, de le jeter à bas du portique où était le tribunal, et de le dépouiller. A peine l’ordre est prononcé, et déjà il est nu, au milieu des licteurs. Tout le monde s’attendait à le voir battre de verges. Tout le monde se trompait. Verrès battre de verges, sans aucune raison, un allié, un ami du peuple romain ! Sa perversité ne va pas jusque là ; il ne réunit pas en lui seul tous les vices à la fois ; jamais il ne fut cruel. Il traita Sopater avec douceur et clémence. Il y a dans le forum de Tyndaris, ainsi que dans presque toutes les villes de la province, des statues équestres des Marcellus. Il choisit celle de Caïus Marcellus, dont les bienfaits envers Tyndaris et la Sicile entière sont les plus récents et les plus signalés. Il ordonne que Sopater, un des principaux citoyens, et alors le premier magistrat de Tyndaris soit lié derrière la statue, les jambes pendantes de l’un et de l’autre côté. Tâchez de concevoir ce qu’il dut éprouver de douleurs, lié nu sur ce bronze, par une pluie aussi violente, par un froid aussi rigoureux. Ce supplice injurieux et barbare ne cessa pourtant que lorsque la multitude, transportée à la fois d’indignation et de pitié, eut, par ses clameurs, contraint le sénat de promettre la statue à Verrès. Les dieux sauront se venger eux-mêmes, criait-on de toutes parts ; mais cependant il ne faut pas qu’un innocent périsse. Le sénat en corps va donc trouver le préteur, et lui promet la statue. Alors Sopater est délié. On l’emporte chez lui roide de froid, et presque mort.

XLI. J’essaierais en vain de disposer par ordre les divers chefs d’accusation : l’esprit seul ne suffirait pas ; il faudrait v joindre un art et une adresse infinis. Ce vol du Mercure de Tyndaris semble n’offrit qu’un seul délit, et je le présente comme un seul crime. Il en renferme plusieurs ; mais je ne sais comment les diviser et les distinguer. Il y a tout à la fois – Concussion : une statue d’un grand prix a été enlevée à nos alliés. – Péculat : cette statue, enlevée par autorité, était une propriété publique ; c’était le prix de notre victoire ; elle avait été consacrée par notre général. – Lèse-majesté : Verrès a osé renverser et s’approprier les monuments de la gloire de notre empire. – Sacrilège : La religion a été violée dans ce qu’elle a de plus saint. — Barbarie : un supplice nouveau, inconnu, a été inventé contre un homme innocent, l’ami, l’allié de notre république. Mais comment caractériser l’emploi qu’il a fait de la statue de Marcellus ? je n’ai pas d’expressions pour définir ce dernier attentat. Quel en était l’objet ? pourquoi cette insulte inconcevable ? Était-ce parce que Marcellus est le patron des Siciliens ? Mais ce titre devait-il opérer le malheur de ses clients et de ses hôtes ? Voulais-tu montrer que les patrons ne peuvent rien contre ta violence ? Eh ! ne savait-on pas qu’un magistrat pervers peut faire plus de mal où il est, que tous les protecteurs honnêtes n’en peuvent empêcher où ils ne sont pas ? Ou bien était-ce un dernier effort de ton insolence, de ta tyrannie, de ton incurable perversité ? Oui, tu pensais avilir et dégrader les Marcellus. Aussi ne sont-ils plus les patrons des Siciliens : Verrès leur a été substitué. Quelle vertu, quel mérite si grand te donnait le droit d’usurper cette honorable fonction, aux dépens d’une famille qui l’a remplie depuis si longtemps avec tant, de fidélité ? Homme dépourvu de sens, de talents, de moyens, toi, le protecteur, je ne dis pas de la Sicile entière, niais du plus chétif des Siciliens ? Tu as fait de la statue de Marcellus un instrument de supplice pour les clients de cette illustre famille ! Tu cherchais dans le monument de sa gloire un moyen de torture contre ceux qui l’avaient érigé ! Et tes statues, qu’espérais-tu pour elles ? as-tu prévu ce qui leur est arrivé ? En effet, citoyens, à la première nouvelle qu’un successeur lui avait été donné, les habitants de Tyndaris s’empressèrent d’abattre la statue de Verrès, placée près de celle des Marcellus, et même sur un piédestal plus élevé.

PROFANATION D’ESCULAPE ET HERCULE D’AGRIGENTE

XLII. Ainsi donc, Verrès, la fortune des Siciliens t’a donné C. Marcellus pour juge, afin que ceux que tu attachais à sa statue te traînent à leur tour pieds et mains liés à son tribunal. Il disait d’abord que les Tyndaritains avaient vendu cette statue à Marcellus Éserninus : il pensait que Marcellus aurait la complaisance de ne pas le démentir. Pour moi, je n’ai jamais pu concevoir qu’un jeune homme, protecteur né des Siciliens, voulût prêter son nom pour une telle infamie. Toutefois j’ai tout prévu ; j’ai si bien pris mes mesures que si un homme se rencontrait capable de se charger du crime de Verrès, il ne pourrait lui être d’aucune utilité. J’ai amené des témoins, j’ai apporté des pièces écrites qui ne laisseront aucun doute sur ce vol sacrilège Les registres publics font foi que ce Mercure a été transporté à Messine aux frais de Tyndaris : la somme est spécifiée : que Poléa fut délégué pour surveiller cette opération : où est-il ce Poléa ? le voici, c’est un de mes témoins ; que l’ordre fut donné par le proagore Sopater : ce Sopater est le même qui fut lié sur la statue ; il est aussi un de mes témoins ; vous l’’avez vu et entendu. Démocrite, intendant du gymnase où la statue était placée, fut chargé de la descendre ; et ce n’est pas moi, c’est lui-même ici présent qui déclare que tout récemment, à Rome, Verrès a offert de la rendre aux députés, s’ils voulaient se taire, et s’engager à ne pas déposer. Ce fait est attesté par Zosippe et Hisménias, qui tiennent le premier rang parmi leurs concitoyens.

XLIII. N’as-tu pas enlevé aussi du temple d’Esculape, dans Agrigente, un autre monument du vainqueur de Carthage un très bel Apollon, sur la cuisse duquel le nom de Myron (sculpteur athénien sous Périclès) avait été gravé en petits caractères d’argent ? Ce vol, commis en secret par quelques scélérats auxquels le préteur avait confié J’exécution de cette entreprise sacrilège, souleva toute la ville. Les Agrigentins perdaient à la fois le bienfait de Scipion, l’objet de leur culte, l’ornement de leur ville, le monument d’une victoire, et le gage de leur alliance. Aussitôt les premiers magistrats enjoignirent aux questeurs et aux édiles de veiller la nuit autour des temples. Comme Agrigente est remplie d’hommes fermes et intrépides, et qu’une foule de nos citoyens, tous braves et pleins d’honneur, que le commerce a fixés dans ses murs, y vivent dans la meilleure intelligence avec les habitants, Verres n’osait ni demander, ni prendre ouvertement ce qui avait excité ses désirs.

Non loin du forum, s’élève un temple d’Hercule très révéré dans ce pays ; la statue du dieu est en airain. Quoique j’aie vu beaucoup de chefs-d’oeuvre en ce genre, je ne suis pas ni, grand connaisseur ; cependant j’ose dire que jamais rien de plus beau ne s’offrit à mes yeux. Les habitants ne se contentent pas de lui adresser leurs hommages ; mais dans leurs prières et leurs actions de grâces, ils lui donnent un si grand nombre de baisers que la bouche et le menton sont usés. Pendant le séjour de Verrès dans Agrigente, Timarchide (72), à la tête d’une troupe d’esclaves armés, vint attaquer le temple au milieu de la nuit. Les gardiens poussent un cri. Ils veulent résister ; ils sont maltraités et chassés à coups de massues et de bâtons. Les esclaves arrachent les barrières ; ils brisent les portes ; ils essaient de soulever la statue et de l’ébranler avec des leviers. Cependant le cri des gardiens a jeté l’effroi dans la ville. Partout on répète que les dieux de la patrie sont attaqués, non par des ennemis ou des pirates descendus à l’improviste mais par une horde de brigands de la suite du préteur, sortis armés du palais du magistrat romain. Tous les habitants, sans excepter même les vieillards, même les infirmes, se réveillent se lèvent, s’arment de ce qu’ils rencontrent. En un instant, on accourt au temple de tous les quartiers de la ville. Déjà, depuis plus d’une heure, un grand nombre d’hommes travaillaient à détacher la statue ; mais quelques efforts qu’ils fissent, les uns pour la soulever avec des leviers, les autres pour l’entraîner avec des câbles attachés à chacun des membres, elle demeurait constamment immobile. Tout à coup surviennent les Agrigentins : les pierres pleuvent de toutes parts ; l’armée nocturne de cet illustre général fuit et se disperse. Cependant, pour ne pas retourner les mains vides vers ce déprédateur des lieux sacrés, ils emportent deux petites statues. Dans les plus grands malheurs, les Siciliens trouvent toujours l’occasion de placer un bon mot : ils dirent alors que ce terrible pourceau (73) méritait d’être compté parmi les travaux d’Hercule, aussi bien que le sanglier d’Érymanthe.

 

DIEU FLEUVE DES ASSORÉENS

XLIV. Les habitants d’Assorus (74), braves et fidèles, mais dont la ville est bien moins riche et moins peuplée, imitèrent cet acte de vigueur. Le fleuve Chrysas, qui traverse leur territoire, est le dieu du pays : ils lui rendent le culte le plus solennel. Son temple est dans une campagne qui borde le chemin d’Assorus à Enna : sa statue est de marbre et d’un travail achevé. Verrès n’osa pas leur demander l’objet d’une vénération. Il chargea Tlépolème et Hiéron (75) de l’enlever. Ceux-ci, à la tête d’une troupe armée, viennent de nuit fondre sur le temple ; ils brisent les portes : les gardiens et les officiers du temple s’en aperçoivent à temps ; ils sonnent de la trompette, signal connu de tout le voisinage : on accourt des campagnes. Tlépolème est chassé, mis en fuite ; il n’en coûta qu’une très petite statue d’airain. Je ne puis dire qu’un mot de chaque délit. Je suis même obligé d’en omettre un grand nombre, afin d’arriver aux vols et aux crimes de ce genre qui ont plus d’éclat et d’importance. A Engyum est un temple de la mère des dieux. Ce même Scipion, cet homme supérieur dans tous les genres de mérite, avait placé des cuirasses, des casques dont les ornements étaient en airain de Corinthe (76), de grandes urnes du même métal, et d’un travail aussi parfait. Le nom du héros était inscrit ait bas de ces chefs-d’oeuvre. Qu’est-il besoin de plus de paroles ? Verrès a tout enlevé. Il n’a laissé dans ce temple auguste que les traces du sacrilège, et le nom de Scipion. Les dépouilles des ennemis, les trophées de nos généraux, les décorations et les ornements des temples, dépouillés de leurs titres honorables, feront désormais partie du mobilier de Verrès. Toi seul apparemment es sensible à la beauté des vases corinthiens, et toi seul sais apprécier la composition de ce métal et la délicatesse du dessin ! Scipion n’en connaissait pas le mérite, Scipion, l’homme le plus instruit, le plus éclairé de son siècle ! et toi, homme grossier, sans instruction, sans talent, sans étude, tu possèdes ce sentiment exquis ! Ah ! ce n’est pas seulement par son désintéressement, mais par son goût et son intelligence qu’il l’emportait sur toi, et sur tant de prétendus connaisseurs. C’est parce qu’il savait apprécier ces ouvrages, qu’il les jugeait dignes de servir, non au luxe des particuliers, mais à la décoration des temples et des villes, afin que la postérité les reçût comme des monuments consacrés par la religion.

 

CÉRÈS DE CATANE ET D’ENNA

 

XLV. Juges, voulez-vous un trait unique de la cupidité de Verrès, de son audace, de son extravagance, et surtout de son mépris pour les objets sur lesquels nous ne pouvons ni porter les mains, ni même arrêter nos pensées, sans commettre un sacrilège ? Cérès est adorée à Catane (77) avec le même respect qu’elle l’est à Rome et dans beaucoup d’autres lieux, pour ne pas dire, dans tout l’univers. Au fond du sanctuaire était une statue très antique. Les hommes ne savaient pas quelle en était la forme : ils n’en connaissaient pas même l’existence. L’entrée est interdite à tous les hommes ; les femmes sont les ministres de ce culte. Eh bien ! de ce temple saint et antique, la statue fut enlevée secrètement, pendant la nuit, par les esclaves de Verrès. Le lendemain les prêtresses et les intendantes du temple, femmes respectables par leur âge, par leurs vertus et par leur naissance, portent leurs plaintes aux magistrats. Cet indigne attentat révolte tous les habitants. Effrayé des conséquences, et voulant détourner les soupçons, Verrès charge son hôte de chercher un homme qu’il puisse accuser et faire condamner, pour se mettre lui-même à l’abri des poursuites. L’hôte ne perd pas un moment. A peine Verrès est-il sorti de Catane, un esclave est dénoncé. L’accusation est admise ; de faux témoins sont produits. Le sénat en corps instruit le procès, suivant les lois du pays. On appelle les prêtresses ; on les interroge secrètement sur le fait, sur les circonstances du vol. Elles répondent que des esclaves du préteur ont été vus dans le temple : cette déposition éclaircit une affaire qui d’ailleurs n’était pas très obscure. On va aux opinions. L’esclave innocent est absous d’une voix unanime et d’une voix unanime, vous condamnerez sans doute le coupable que je poursuis.

 

Car enfin, que demandes-tu, Verrès ? quel est ton espoir ? quelle est ton attente ? qui des dieux ou des hommes voudra te secourir ? Tu envoies des esclaves pour dépouiller un temple où les hommes libres n’ont pas le droit d’entrer, même pour prier ? tu portes les mains sur des objets que tes regards ne peuvent atteindre sans crime ? Et tu n’as pas même été entraîné à cet horrible sacrilège par la séduction de tes yeux : tu as convoité ce que tu n’avais jamais vu ; tu t’es passionné pour une chose que tu n’avais pas encore aperçue. C’est par les oreilles qu’est entrée dans ton âme cette cupidité que ni la crainte, ni la religion, ni la colère des dieux, ni l’indignation des hommes, n’ont pu réprimer. Sans doute un homme bien instruit t’en avait parlé ? Cela n’est pas possible : les hommes ne pouvaient ni l’avoir vue ni la connaître. C’était donc une femme. Or, que penser de cette femme, citoyens ? quelle idée vous former de ses moeurs, puisqu’elle avait des entretiens avec Verrès ? de sa religion puisqu’elle lui indiquait les moyens de dépouiller un temple ? Au reste, faut-il s’étonner qu’il ait profané un culte qui exige dans les mères de famille et dans les vierges, une innocence et une pureté de moeurs irréprochables ?

XLVI. Est-ce donc la seule fois que, sur un simple ouï-dire, il se soit enflammé pour ce qu’il n’avait pas vu ? non, certes ; mais parmi une foule de traits, je choisirai la spoliation d’un temple non moins révéré que celui de Catane. Les témoins vous en ont déjà parlé dans la première action. Je vais vous rappeler ce fait. L’île de Malte est séparée de la Sicile par un détroit assez large et d’un trajet périlleux. Dans cette île est une ville du même nom, où Verrès n’alla jamais, quoique pendant, trois ans il en ait fait une fabrique d’étoffes à l’usage des femmes. Non loin de la ville, sur un promontoire, s’élève un ancien temple de Juron tellement révéré, que dans les guerres Puniques, durant lesquelles tant de flottes occupèrent ces parages, que de nos jours où ces côtes sont infestées par un si grand nombre de pirates, il est resté toujours inviolable. On rapporte même que la flotte de Massinissa ayant abordé dans ces lieux, l’amiral emporta du temple des dents d’ivoire d’une grandeur extraordinaire, et qu’à son retour en Afrique, il les offrit au roi. Celui-ci les reçut avec plaisir ; mais dès qu’il sut d’où elles venaient, il fit partir une galère à cinq rangs de rames, pour les reporter à Malte. On y grava cette inscription en caractères phéniciens : Le roi Masinissa les avait revues imprudemment ; mieux informé, il les renvoya, et les fit replacer dans le temple. On y voyait encore une grande quantité d’ivoire, beaucoup d’ornements, entre autres deux Victoires (78) d’un goût antique et d’un travail précieux. Abrégeons ce récit. Verrès envoya des esclaves du temple de Vénus et d’un seul coup de main, et par un seul ordre, tout fut enlevé à la fois.

XLVII. Quel est donc l’homme que j’accuse, que je poursuis devant ce tribunal, et sur qui vous allez prononcer ? Les délégués de Malte déclarent, au nom de leur ville, que le temple de Junon a été pillé, que Verrès n’a rien laissé dans cette demeure sacrée ; que ce lieu, où les flottes ennemies ont abordé tant de fois, où les pirates hivernent presque tous les ans, que nul brigand, avant lui, n’a violé, que nul ennemi ne profana jamais, le seul Verrès l’a tellement dépouillé qu’il n’y reste absolument rien. Que faisons-nous ici ? accusé, accusateur, juges, quel rôle avons-nous à remplir ? Tous les faits portent avec eux leur évidence : on ne me laisse rien à prouver. On voit les dieux enlevés, les temples dévastés, les villes dépouillées ; et sur aucun de ces griefs, cet homme ne s’est laissé à lui-même ni le moyen de nier, ni la faculté de rien excuser ; je le démontre coupable sur tout ; il est convaincu par les témoins, condamné par ses propres aveux ; ses crimes sont publics et notoires : et cependant il reste ici, et cependant il écoute sans répondre la longue énumération de ses forfaits. C’est m’arrêter trop longtemps sur un seul genre de délit ; je sens qu’il faut prévenir le dégoût et l’ennui. J’omettrai donc une infinité de faits. Mais renouvelez votre attention pour ce qui me reste à dire : je le demande, au nom des dieux immortels, de ces dieux dont je venge la majesté outragée. Je vais vous dénoncer un crime qui a soulevé la province entière. Si je reprends les choses d’un peu haut, si je remonte à l’origine d’un culte, excusez-moi : l’importance du fait ne me permet pas de passer légèrement sur un sacrilège aussi atroce.

 

XLVIII. Une vieille tradition, appuyée sur les livres et les monuments les plus antiques de la Grèce, nous apprend que la Sicile entière est consacrée à Cérès (79) et à Proserpine. Cette opinion des autres nations est pour les Siciliens un sentiment intime, une persuasion innée. Ils croient que ces déesses prirent naissance chez eux, que l’usage du blé fut inventé dans leur pays, et que Libéra, qu’ils appellent aussi Proserpine, fut enlevée dans le bois d’Henna (80). Ce lieu est le point central de la Sicile. Ils disent que Cérès voulant chercher sa fille alluma des flambeaux aux feux de l’Etna, et que les portant elle-même à ses mains, elle parcourut tous les pays de l’univers. Henna, qu’on prétend avoir été le théâtre de ces événements, est sur une hauteur qui domine tous les environs. Au sommet se trouve une plaine arrosée par des eaux qui ne tarissent jamais. La ville s’élève comme une pointe détachée : elle est partout environnée de lacs, de bois sacrés, où les fleurs les plus agréables se renouvellent dans toutes les saisons de l’année. Le seul aspect des lieux semble attester ce que nous avons appris dès notre enfance sur l’enlèvement de la jeune déesse. En effet, on aperçoit à peu de distance une caverne ouverte au nord, et d’une profondeur incroyable. C’est de là, dit-on que le dieu des enfers sortit tout à coup sur un char et vint enlever (81) Proserpine ; on ajoute que bientôt il s’enfonça dans la terre aux environs de Syracuse et qu’à l’instant un lac se forma dans ce lieu. Chaque année, les Syracusains y célèbrent des fêtes, qui attirent un concours immense d’hommes et de femmes.

XLIX. L’ancienneté de cette opinion, ces lieux où l’on retrouve les traces et comme le berceau de ces déesses, inspirent à tous les habitants, à toutes les villes de la Sicile, une vénération singulière pour la Cérès d’Henna. Des prodiges sans nombre attestent son pouvoir et sa présence. Souvent, dans les circonstances les plus fâcheuses, elle leur a donné des secours éclatants : en sorte qu’elle semble non seulement chérir cette île mais y résider et l’honorer d’une protection spéciale. Ce culte n’est point concentré dans la Sicile : les autres peuples et les autres nations rendent les hommages les plus signalés à la Cérès d’Henna. Si l’on s’empresse de se faire initier dans les mystères des Athéniens (82) parce que dit-on, Cérès vint chez eux, et leur apporta le blé, lorsqu’elle cherchait sa fille dans toutes les parties du monde, quelle doit être la vénération des peuples chez qui cette déesse a reçu la naissance et inventé l’usage de ce précieux aliment ! Dans des temps orageux et difficiles, lorsqu’après la mort de Tibérius Gracchus (83) les prodiges annonçaient les plus grands dangers, nos ancêtres, sous le consulat de Mucius et de Calpurnius ouvrirent les livres sibyllins (84) : ils y trouvèrent qu’il fallait apaiser la plus ancienne Cérès. Quoique cette déesse eût à Rome, un temple d’une beauté et d’une magnificence admirables, des prêtres du peuple romain, choisis dans le collège décemviral (85), furent envoyés jusqu’à Henna. Telle était la majesté et l’ancienneté de son culte, qu’en partant pour cette ville, ils semblaient se transporter, non pas au temple de Cérès, mais auprès de Cérès elle-même. Je m’arrête, car peut-être mon discours vous parait étranger au barreau, et déplacé devant un tribunal. Apprenez que cette Cérès même, la plus ancienne et la plus révérée de toutes les divinités, celle à qui tous les peuples et toutes les nations offrirent leurs premiers hommages, a été enlevée de son temple et de sa demeure par Verrès. Ceux de vous qui sont entrés dans Henna, ont vu une statue de Cérès en marbre, et, dans un autre temple, une statue de Proserpine. Elles sont toutes deux très belles et très grandes, mais plus modernes. Il y en avait une autre en bronze, d’une grandeur moyenne d’une beauté parfaite, portant des flambeaux, très ancienne la plus ancienne même de toutes celles qui sont dans ce temple c’est celle-là que Verrès a enlevée ; et ce ne fut pas assez de ce seul sacrilège. Devant le temple, dans un lieu découvert et spacieux, sont deux statues, l’une de Cérès, l’autre de Triptolème (86), toutes deux très belles et très grandes. Leur beauté les a mises en péril, mais leur grandeur les a sauvées : Le déplacement semblait offrir trop de difficultés. Dans la main droite de Cérès était une très jolie figure de la Victoire. Verrès la fit arracher de la statue, et la transporta dans son palais.

L. Quels remords doivent déchirer son âme, lorsqu’il parcourt la liste de ses forfaits, puisque moi-même je ne puis les raconter sans frémir d’horreur, sans frissonner de tout mon corps ! … Ce temple, ce lieu, la majesté de ce culte, toutes les circonstances enfin sont présentes à mon esprit. Je me rappelle ce jour où, lorsque j’entrai dans Henna, je rencontrai sur mon passage les prêtres de Cérès, ceints de bandelettes et de verveines ; je me rappelle ce concours et cette foule de citoyens qui s’empressaient autour de moi ; pendant que je leur parlais, ils fondaient en pleurs, ils poussaient des gémissements ; il semblait que la ville entière fût plongée dans le deuil le plus cruel. Ils ne se plaignaient pas de ses exactions dans les décimes, de la spoliation de leurs biens, de l’iniquité de ses jugements, de l’infamie de ses débauches, de sa violence, des outrages sans nombre dont il les avait accablés : ils voulaient que la majesté de Cérès, que l’ancienneté de son culte, que la sainteté de son temple, fussent vengées par le supplice du plus scélérat et du plus audacieux des hommes. A ce prix, ils oubliaient tous leurs autres maux. Cette douleur était si vive qu’on eût dit que Verrès était entré dans Henna, comme un autre Pluton, et qu’il avait, non pas enlevé Proserpine, mais arraché de leurs bras Cérès elle-même. En effet, Henna est moins une ville qu’un temple de Cérès : ils croient qu’elle réside au milieu d’eux, et les habitants semblent tous être les prêtres, les concitoyens ; les ministres de cette déesse. Et dans Henna tu osais ravir la statue de Cérès ! tu osais dans Henna enlever la Victoire de la main de Cérès, arracher une déesse de la main d’une déesse ! Des hommes habitués au crime, étrangers à tout sentiment de religion, n’ont osé cependant profaner et toucher aucun de ces objets sacrés. Sous le consulat de P. Popillius et de P. Rupilius (87) Henna fut occupée par des esclaves, par des fugitifs, par des barbares, par des ennemis. Mais ces hommes étaient moins esclaves de leurs maîtres que toi de tes passions ; ils avaient moins d’horreur pour leurs fers que toi pour la justice et les lois ; ils étaient moins barbares par leur langage et leur patrie que toi par ton caractère et tes moeurs ; moins ennemis des hommes que toi des dieux immortels. Quel moyen d’excuse peut rester à celui qui plus vil que les esclaves, plus furieux que les révoltés, plus féroce que les barbares, plus impitoyable que les ennemis, les a surpassés tous dans leurs excès ?

LI. Vous avez entendu Théodore, Numinius et Nicasion, députés d’Henna, vous dire, au nom de leur ville, qu’ils ont été chargés de voir Verrès, de lui redemander les statues de Cérès et de la Victoire : s’il les rendait, ils devaient se conformer à l’usage antique des Hennéens, et malgré ses déprédations, s’abstenir de déposer contre lui, parce que leurs ancêtres n’ont jamais accusé aucun de leurs préteurs ; si au contraire il refusait, ils avaient ordre de se joindre aux autres accusateurs, d’instruire les juges de tous ses forfaits, et surtout d’insister sur ce qui concerne la religion. Au nom des dieux, accueillez leurs justes réclamations ! Gardez-vous de les mépriser et de les repousser. Il s’agit des injustices qu’ont éprouvées vos alliés ; il s’agit du maintien des lois et de l’honneur des tribunaux. A ces motifs si forts par eux-mêmes se joint un intérêt plus puissant encore : ce sentiment de religion répandu dans toute la province s’est changé en superstition depuis cet attentat de Verrès ; les Siciliens, dont les esprits sont frappés et prévenus, croient que toutes, leurs calamités publiques et privées sont la punition de son impiété. Les députés de Centorbi, d’Agyrium, de Catane, d’Herbita, d’Henna, et plusieurs autres vous ont exposé le tableau affligeant de la solitude qui règne dans leurs campagnes ; ils vous ont peint les charrues délaissées, les laboureurs dispersés, toutes les terres désertes, incultes, abandonnées. Je sais qu’il faut en accuser les vexations de Verrès ; mais dans l’opinion des Siciliens, une seule cause a produit tous ces maux : ils croient que Cérès ayant été outragée, tous les fruits, et toutes les productions de Cérès ont été frappés de mort. Vengez et protégez la religion de vos alliés ; maintenez la vôtre. En effet, cette religion ne vous est pas étrangère ; et, quand elle le serait, quand même vous ne voudriez pas ‘adopter, votre devoir serait de la sanctionner, en punissant celui qui l’a violée. Mais il s’agit ici d’une religion commune à toits les peuples, d’un culte que nos ancêtres ont emprunté et reçu des nations étrangères, et dont ils ont consacré l’origine, cri le nommant culte grec : pourrions-nous, quand nous le voudrions, demeurer froids et indifférents ?

 

PILLAGE DE SYRACUSE

LII. Pour terminer enfin cette partie de l’accusation, je vous exposerai la manière dont il a pitié Syracuse, la plus belle et la plus riche de toutes les cités de la province. Il n’est personne de vous qui n’ait souvent entendu dire, ou qui même n’ait lu quelquefois dans nos annales, comment cette ville fut prise par Marcellus (88). Eh bien ! comparez les temps de la paix sous Verrès, aux temps de la guerre sous Marcellus ; comparer, l’arrivée du préteur à la victoire du général ; la cour impure du magistrat à l’armée invincible du guerrier ; les violences de l’un à la modération de l’autre : et vous direz que le vainqueur de Syracuse a semblé en être le fondateur, et que l’administrateur l’a traitée comme s’il l’avait prise d’assaut. Et je ne rappelle pas ce que j’ai déjà dit, ce qu’il me faudra dire encore, que le forum de Syracuse, que nul carnage n’avait souillé quand Marcellus entra dans la ville, fut, à l’arrivée de Verrès, inondé du sang des Siciliens innocents ; qu’une barque de pirates ciliciens est entrée sans résistance dans le port de Syracuse, jusqu’alors impénétrable aux flottes de Rome et de Carthage. Je ne dis pas que, sous sa préture, les hommes et les femmes ont essuyé des outrages que les soldats ennemis et furieux n’avaient pas commis, malgré les usages de la guerre et les droits de la victoire. Non, tous ces forfaits accumulés pendant les trois années de son administration, je les passe sous silence : je ne parlerai que des crimes qui se rapportent à ceux dont je m’occupe en ce moment. On vous a dit souvent que Syracuse est la plus grande des villes grecques, et la plus belle de toutes les villes ; elle l’est en effet. Cette cité, forte par sa position, offre une perspective admirable, tant du côté de la terre que du côté de la mer. Ses deux ports pénètrent dans l’enceinte de ses murs, et sont entourés d’édifices. Ils ont chacun une entrée particulière, et vont aboutir au même bassin ; c’est ce qui forme la partie qu’on nomme l’île, et qui, séparée par un petit bras de mer, communique par un pont avec le reste de la ville.

LIII. Syracuse est si vaste qu’elle semble composée de quatre grandes villes : la première est l’île dont je viens de parler ; baignée par les deux ports, elle se prolonge jusqu’à leur embouchure. C’est là que se trouve l’ancien palais d’Hiéron (89), aujourd’hui le palais du préteur. On y voit aussi un grand nombre de temples. Deux l’emportent sur tous les autres ; celui de Diane, et celui de Minerve, richement décoré avant la préture de Verrès. A l’extrémité de l’île est une fontaine d’eau douce, qu’on nomme Aréthuse : son bassin, d’une grandeur immense, rempli de poissons, serait inondé par la mer, s’il n’était défendu par une forte digue. La seconde ville, l’Achradine, renferme un forum spacieux de très beaux portiques, un superbe prytanée, un vaste palais pour le sénat, un temple majestueux de Jupiter olympien ; une rue large, coupée d’une infinité d’autres rues ; la traverse dans toute sa longueur. La troisième a été nommée Tycha, parce qu’il y avait autrefois un temple de la Fortune. On y remarque un très grand gymnase et plusieurs édifices sacrés. C’est la partie la plus populeuse. La quatrième est la Ville-Neuve, ainsi nommée parce qu’elle a été bâtie la dernière. Dans sa partie la plus haute, est un théâtre immense ; on y voit, de plus, deux temples très bien bâtis, l’un de Cérès, l’autre de Proserpine, une statue d’Apollon surnommé Téménitès, très belle et d’une grandeur colossale (90) ; Verrès l’aurait enlevée, s’il avait pu la faire transporter.

LIV. Je reviens à Marcellus, et vous verrez que cette digression n’est pas tout-à-fait sans objet. Après qu’il se fut rendu maître de cette ville, si forte et si riche, il jugea que la destruction d’une aussi belle cité, surtout lorsqu’elle n’était plus à craindre, souillerait la gloire du peuple romain. Il épargna tous les édifices publics et privés, sacrés et profanes, comme s’il fût venu avec une armée, non pour les conquérir, mais pour les défendre. Quant aux ornements de la ville, il sut concilier les droits de la victoire avec les lois de l’humanité. Il pensa qu’il devait à la victoire de transporter à Rome beaucoup d’objets qui pouvaient décorer la capitale du monde, mais qu’en même temps il devait à l’humanité de ne pas entièrement dépouiller une ville qu’il avait résolu de conserver. L’égalité présida au partage ; et la portion que la victoire assignait au peuple romain, ne fut pas plus grande que celle que l’humanité réservait pour les Syracusains. Ce qui fut transporté à Rome, nous le voyons encore auprès du temple de l’Honneur et de la Vertu (91), et dans plusieurs autres lieux. Marcellus ne plaça rien dans ses maisons, dans ses jardins, dans ses campagnes : il pensa que, s’il n’emportait pas dans sa demeure les ornements destinés pour Rome, la simplicité même de sa maison serait le plus bel ornement de cette ville. Il laissa dans Syracuse une infinité de chefs-d’oeuvre : surtout il ne toucha point aux dieux ; nul des dieux ne fut violé. Rapprochez maintenant la conduite de Verrès ; je ne vous dis pas de comparer ensemble Verrès et Marcellus ; ce serait outrager les mânes de ce grand homme. Mais enfin, Verrès a gouverné pendant la paix ; il était le chef de la justice, le ministre des lois. Marcellus fit la guerre ; chargé de la vengeance nationale, ses moyens étaient le fer et les armes. Comparez l’arrivée et le cortège de Verrès à l’armée et à la victoire de Marcellus.

LV. Dans l’île est un temple de Minerve, dont j’ai parlé plus haut. Marcellus le respecta ; il y laissa tous les ornements. Verrès fa dévasté, non en ennemi qui dans la guerre respecte encore les dieux et le droit des gens, mais en barbare, mais en pirate. Une suite de tableaux qui représentaient le roi Agathocle (92) livrant des combats de cavalerie, décorait les parois intérieures du temple. L’art n’a rien produit de plus beau ; Syracuse n’offrait rien de plus parfait à la curiosité des étrangers. Quoiqu’ils fussent devenus profanes par la victoire de Marcellus (93), ce guerrier ne vit en eux que des objets consacrés par la religion : il n’y toucha point. Une longue paix et la fidélité constante des Syracusains les rendaient saints et sacrés pour Verrès : Verrès les a tous enlevés. Ces murailles dont les ornements avaient survécu à tant de siècles, avaient échappé à tant de guerres, n’offrent plus aujourd’hui qu’une triste et honteuse nudité.

Marcellus, qui avait fait voeu d’élever deux temples dans Rome s’il prenait Syracuse (94), ne voulut point les décorer avec les dépouilles des ennemis. Verrès, qui adressait ses voeux non à l’Honneur et à la Vertu, mais à Vénus et à Cupidon, n’a pas craint de dépouiller le temple de Minerve. Le premier ne voulut point parer ses dieux aux dépens des dieux étrangers ; le second a transporté les ornements de la chaste Minerve dans la maison d’une courtisane. Il a enlevé du même temple 27 tableaux d’une grande beauté, parmi lesquels étaient les portraits des rois et des tyrans de la Sicile, précieux aux habitants non seulement par la perfection du travail, mais par les traits et les souvenirs qu’ils leur rappelaient. Et voyez combien ce tyran des Syracusains était plus détestable que les tyrans ses prédécesseurs : ceux-ci du moins décorèrent les temples des immortels ; Verrès a enlevé les dieux et dépouillé les temples.

LVI. Que dirai-je des portes à deux battants de ce même temple de Minerve ? ceux qui ne les ont pas vues, m’accuseront de tout exagérer. Cependant une foule de citoyens du premier rang, et même plusieurs de nos juges, ont voyagé à Syracuse ; ils les ont vues : il leur serait très facile de me convaincre d’impudence et de mensonge. Je parle sans passion, et j’affirme que jamais, dans aucun temple, il n’y eut de portes plus magnifiquement décorées en or et en ivoire. Vous ne croiriez jamais combien de Grecs en ont décrit la beauté. Peut-être leur enthousiasme et leurs éloges sont-ils outrés. Je veux le croire. Mais enfin le général qui dans la guerre a laissé aux peuples ces objets de leur admiration a fait plus d’honneur à la république que le préteur qui les a tous enlevés pendant la paix. Ces portes étaient ornées de reliefs historiques, travaillés en ivoire avec un art infini. Verrès a détaché tous les reliefs, entre autres une superbe tête de Méduse (95), avec sa chevelure de serpents. Toutefois il s’est trahi lui-même ; il a montré qu’il n’était pas seulement séduit par la perfection de l’art, mais aussi par la richesse de la matière car il fit arracher tous les clous d’or, qui étaient en grand nombre et fort pesants. Certes ils ne pouvaient lui plaire que par leur poids. Ainsi ces portes, autrefois superbe décoration d’un si bel édifice, ne servent plus aujourd’hui que pour fermer le temple. Des piques même, oui, des piques de frêne ont été enlevées. J’ai remarqué votre étonnement, citoyens, lorsque les témoins déposaient. En effet elles étaient bonnes à voir une fois. Dénuées de tout ornement, elles n’avaient d’autre mérite que leur longueur. C’était assez d’en entendre parler : c’était trop de les voir deux fois. Cette chétive proie a-t-elle aussi excité tes désirs ?

LVII. Quant à cette Sappho (96) que tu enlevas du prytanée, sa beauté est ton excuse ; et ce fait est bien pardonnable. Quel homme et même quel peuple devait, plutôt que Verrès, le plus habile le plus instruit des connaisseurs, posséder le chef-d’oeuvre de Silanion (97), un ouvrage aussi délicat, et d’un travail aussi parfait ? Assurément, on ne peut rien objecter à cela. Nous qui ne sommes pas aussi fortunés que lui, et qui ne pouvons pas nous procurer les mêmes jouissances, si nous voulons voir quelqu’un de ces beaux ouvrages, allons au temple de la Félicité (98), au monument de Catulus (99), au portique de Métellus (100) ; tâchons d’être admis dans les jardins de nos heureux privilégiés ; contemplons les décorations du forum, quand Verrès voudra bien prêter aux édiles quelques uns de ces morceaux précieux. Parlons sérieusement : Verrès possédera-t-il lui seul toutes ces richesses ? La maison, les campagnes de Verrès seront-elles encombrées des ornements des temples et des villes ? Et vous, juges, souffrirez-vous plus longtemps les fantaisies et les goûts d’un tel homme ? Quand il s’agira de porter des statues, qu’on le préfère, j’y consens : par la nature et par l’éducation, par l’âme et par le corps, il semble bien plus propre à ce métier qu’aux jouissances du connaisseur. Je ne puis vous dire combien cette Sappho laissa de regrets. Outre qu’elle était d’une beauté admirable, une inscription grecque qu’on lit sur le piédestal ajoute encore à la douleur des peuples. Cet homme instruit, ce Grec habile, qui juge si bien des productions des arts ; et qui seul en sent le prix, l’aurait fait disparaître, s’il avait su un seul mot de la langue grecque ; car cette inscription solitaire annonce quelle statue avait été placée sur le piédestal, et atteste qu’on l’a enlevée. Verrès n’a-t-il pas ravi de même du temple d’Esculape (101) une statue d’Apollon, qui excitait par sa beauté l’admiration des peuples, et recevait depuis longtemps leurs hommages religieux ? Celle d’Aristée (102) n’a-t-elle pas été, par son ordre, aux yeux de tout le monde, emportée du temple de Bacchus ? N’a-t-il pas enlevé du temple de Jupiter, la statue, non moins belle ni moins révérée, de Jupiter Imperator, que les Grecs nomment Ourios, et de celui de Proserpine un superbe buste de marbre de Paros (103), qui attirait tant de curieux ? Or, cet Apollon était honoré, conjointement avec Esculape, par des sacrifices annuels. Aristée, que les Grecs regardent comme l’inventeur de l’huile, était adoré chez les Syracusains dans le même temple que Bacchus son père (104).

LVIII. Et quels honneurs Jupiter Imperator n’a-t-il pas dû recevoir dans son temple ? Pour vous en former une juste idée, rappelez-vous combien était respectée cette statue de la même forme et de la même beauté, que Flamininus (105) apporta de la Macédoine et plaça dans le Capitole. On comptait dans l’univers trois statues de Jupiter Imperator, toutes trois parfaites dans le même genre : la première était celle de la Macédoine, que nous voyons au Capitole ; la seconde est à l’entrée et dans le détroit du Pont-Euxin (106) ; la troisième se voyait à Syracuse, avant la préture de Verrès. Flamininus emporta la première, mais pour la poser dans le Capitole, c’est-à-dire dans la demeure que Jupiter s’est choisie sur la terre. Celle du Pont-Euxin, quoique des flottes armées aient tant de fois traversé le détroit, ou pour sortir de cette mer, ou pour y pénétrer, est restée jusqu’ici sans recevoir aucune atteinte. La troisième, qui était à Syracuse, que Marcellus a respecté, à la tête d’une armée victorieuse, qu’il a cédée à la religion des peuples, que les habitants de Syracuse adoraient, que les étrangers visitaient et révéraient Verrès l’a enlevée du temple de Jupiter. Je ne me lasse point de citer Marcellus : sachez donc que l’arrivée de Verrès a coûté plus de dieux aux Syracusains que la victoire de Marcellus ne leur a coûté de citoyens. Oit dit même que ce grand général fit chercher Archimède (107) qui joignait le plus beau génie aux connaissances les plus étendues, et qu’il ressentit la plus vive douleur en apprenant qu’il avait été tué. Verrès n’a jamais fait faire de recherches que pour emporter ce qu’il pourrait découvrir.

LIX. Je ne rappellerai point des larcins qui paraîtraient ici d’une trop faible importance. Je ne dirai point qu’il a enlevé de tous les temples de Syracuse, des tables delphiques (108) en marbre, de très belles coupes en airain, une immense quantité de vases corinthiens. Aussi les mystagogues (109), qui servent de guides aux étrangers et leur font voir tout ce qu’il y a de curieux, ont-ils changé de méthode : ils montraient autrefois les belles productions des arts ; ils indiquent aujourd’hui la place qu’elles occupaient. Si vous croyez que ces peuples n’en ont ressenti qu’une douleur médiocre, détrompez-vous. D’abord tous les hommes sont attachés aux objets de leur culte ; ils se font un devoir d’honorer et de conserver les dieux de leurs pères : mais de plus, les Grecs se passionnent à l’excès pour leurs statues, leurs tableaux et les autres monuments de ce genre. La vivacité de leurs plaintes fait connaître à quel point ces pertes, qui peut-être vous semblent frivoles, sont cruelles pour eux. On vous l’a dit, et je le répète : de toutes les vexations que nos alliés et les nations étrangères ont essuyées dans ces derniers temps, rien n’a jamais plus chagriné les Grecs que ces spoliations de leurs temples et de leurs villes. Vainement Verrès continuera de dire qu’il a acheté : daignez m’en croire : nul peuple, dans l’Asie entière, ni dans toute la Grèce, ne vendit volontairement une seule statue, un seul tableau : en un mot, un seul ornement de sa ville. Quand les lois étalent en vigueur, les Grecs, loin de vendre ces objets précieux, les achetaient partout où ils pouvaient. Pensez-vous qu’ils aient cherché à les vendre, lorsque les tribunaux ont cessé d’être sévères ? Crassus, Scévola, Claudius, ces hommes si puissants, et dont l’édilité fut signalée par tant de magnificence, ne purent se procurer ces chefs-d’oeuvre par la voie du commerce : le trafic ne s’en est-il établi que pour les édiles nommés depuis la corruption de nos tribunaux ?

LX. Sachez que ces achats simulés leur causent encore plus de douleur qu’un larcin secret, ou qu’un enlèvement à force ouverte : car ils regardent comme une infamie qu’on lise dans leurs registres qu’ils ont été capables de vendre et d’aliéner pour une somme, et pour une somme modique, ce qu’ils avaient reçu de leurs ancêtres. Je le répète, leur passion est extrême pour tous ces objets, qui sont de nul prix à nos yeux. Aussi nos ancêtres voyaient-ils sans peine qu’ils en possédassent un grand nombre. Ils voulaient que, sous notre empire, les villes fussent magnifiques et florissantes ; et lors même qu’ils les soumettaient à des tributs et à des impôts, ils leur abandonnaient ces frivoles jouissances, comme un amusement et une consolation de la servitude. Eh ! quelle somme pourrait déterminer les habitants de Rhegium, aujourd’hui citoyens romains, à céder leur Vénus de marbre ; et les Tarentins, leur statue d’Europe enlevée par un taureau, le Satyre qu’ils ont dans leur temple de Vesta, et leurs autres chefs-d’oeuvre ? A quel prix les Thespiens mettraient-ils le Cupidon (110) qui seul attire les curieux dans leur ville ? les Cnidiens, leur Vénus (111) de marbre ? ceux de Cos, le tableau de cette même déesse (112) ? Éphèse, son Alexandre ? Cyzique, son Ajax ou sa Médée (113) ? Rhodes, son Ialysos (114) ? Athènes, son Dionysos de marbre, son tableau de Paralos, ou la fameuse génisse de Myron (115) ? Il serait long, autant qu’inutile, de dénombrer ici toutes les choses qui sont à voir dans chacune des villes de l’Asie et de la Grèce. Ce que j’en ai cité n’est que pour faire concevoir combien sont douloureusement affectés ceux à qui on enlève de si précieux ornements.

LXI. Jugez-en par les Syracusains. Lorsque j’arrivai chez eux, je crus d’abord, comme les amis de Verrès le disaient à Rome, que l’héritage d’Héraclius avait mis Syracuse dans ses intérêts (116), de même qu’il s’était concilié Messine, en l’associant à ses vols et à ses pillages. D’ailleurs, je craignais, si je demandais la communication de leurs registres, d’être traversé par les intrigues des femmes les plus nobles et les plus belles de la ville, dont il avait été l’esclave pendant les trois années de sa préture, et par les maris de ces femmes, qui s’étaient montrés si faciles et si complaisants pour leur préteur. Je ne voyais donc que les citoyens romains ; je feuilletais leurs registres ; j’y recueillais les traces de ses injustices. Pour me délasser, je revenais à ceux de Carpinatius (117). Avec les plus respectables des chevaliers qui sont établis dans cette ville, je parvenais à éclaircir cette multitude d’articles dont je vous ai parlé ailleurs, et que je voyais tous inscrits sous le nom de Verrucius. Je n’attendais rien ni des magistrats, ni des habitants de Syracuse : il n’était pas dans mon intention d’avoir recours à eux. Un jour, je vois paraître chez moi Héraclius, le premier magistrat de Syracuse, citoyen distingué par sa naissance et qui avait été prêtre de Jupiter : c’est chez eux la dignité la plus honorable. Il me propose de venir au sénat avec mon cousin ; il nous dit que tout le corps s’est réuni, et qu’il vient, de sa part, nous faire cette invitation.

LXII. Nous hésitons d’abord ; mais bientôt nous jugeâmes que nous ne devions pas refuser de nous rendre à cette assemblée. Nous allons donc au sénat : on se lève pour nous faire honneur ; et sur la prière du magistrat nous prenons place. Diodore Timarchide, le premier des sénateurs par son autorité personnelle, par sa sagesse, et, autant que j’en pus juger, par son expérience, prit la parole. Voici quelle fut à peu près la substance de son discours. Le sénat et le peuple de Syracuse ressentaient une peine extrême de ce qu’après avoir informé les autres villes de l’objet de mon voyage et des secours que je leur apportais et avoir pris partout des renseignements, fait nommer des députations, recueilli des pièces et des témoignages, je n’agissais pas de même avec eux. Je répondis que, lorsque les députations réunies étaient venues à Rome réclamer mes bons offices, et me confier la défense de toute la Sicile, les députés de Syracuse ne s’étaient pas présentés, et que d’ailleurs je ne pouvais solliciter un arrêt contre Verrès, dans une salle où je voyais une statue de Verrès toute brillante d’or (118). A ces mots, tous les yeux se portèrent vers la statue dont je rappelais le souvenir. Un gémissement général me fit voir qu’elle était un monument de ses forfaits, et non un hommage de leur reconnaissance. Chacun s’empresse de m’instruire des vols que j’ai cités plus haut. Ils me disent que Verrès a pillé la ville et dépouillé les temples ; qu’il a gardé pour lui la plus grande partie de l’héritage d’Héraclius, adjugé au gymnase ; qu’en effet, après avoir enlevé le dieu inventeur de l’huile (119), il ne pouvait pas prendre beaucoup d’intérêt aux exercices des lutteurs. Ils m’apprennent que sa statue n’a point été érigée par un décret public, mais par ceux qui ont partagé avec lui l’héritage d’Héraclius ; que la députation a été composée de ces mêmes hommes, ministres de ses forfaits, complices de ses vols, compagnons de ses débauches ; que je ne dois pas être étonné qu’ils ne se soient pas unis aux autres députés pour le salut de la Sicile.

LXIII. Dès que j’eus connu que leur ressentiment égalait, s’il ne surpassait même, celui des autres Siciliens, je leur ouvris mon âme tout entière : je leur développai le plan que je m’étais tracé. Je les exhortai à ne pas trahir la cause commune ; à rétracter cet éloge qu’ils disaient leur avoir été arraché quelques jours auparavant par la violence et la crainte. Que font alors les Syracusains, les clients, les amis de Verrès ? Ils m’apportent leurs registres, qu’ils tenaient cachés dans le lieu le plus secret de leurs archives ; ils me montrent l’état des objets que je vous ai dit avoir été enlevés par Verrès, et de bien d’autres dont je n’ai pu vous parier. Le procès-verbal portait que tel ou tel objet manquait dans le temple de Minerve tel autre dans le temple de Jupiter, tel autre dans celui de Bacchus ; et qu’en rendant leurs comptes, aux termes de la loi, chacun des hommes préposés à la garde de ces dépôts qu’ils devaient représenter, avait demandé à n’être pas inquiété pour les objets qui ne se trouvaient plus ; que tous avaient été déchargés et acquittés. J’eus soin de faire apposer le sceau de la ville sur ces registres, et je les fis emporter. Quant à l’éloge décerné à Verrès, voici l’explication qui me fut donnée. Quelque temps avant que j’arrivasse, Verrès leur avait écrit à ce sujet. On ne prit aucun arrêté. Dans la suite, plusieurs de ses amis avaient essayé de renouer la négociation : ils furent repoussés par des cris et des huées. Au moment où j’allais arriver, celui qui était revêtu du pouvoir suprême leur avait enjoint de prendre un arrêté en faveur de Verrès. Ils avaient obéi. mais de manière que leur éloge devait lui faire plus de mal que de bien. C’est ce que je vais vous expliquer d’après ce qu’ils m’ont dit eux-mêmes.

LXIV. Lorsqu’on rapporte une affaire dans le sénat de Syracuse, celui qui veut parler prend la parole. On ne fait point l’appel : cependant les sénateurs qui l’emportent par l’âge ou la dignité, parlent ordinairement les premiers ; c’est une déférence qu’on a pour eux. Quelquefois tous gardent le silence : alors ceux que le sort désigne sont obligés d’ouvrir un avis. On fit donc un rapport sur Verrès. Quelques membres cherchèrent d’abord à gagner du temps par une motion incidente. Ils observèrent que Péducaeus (120), qui avait très bien mérité de Syracuse, ainsi que de toute la province, se trouvant inquiété à Rome, le sénat avait voulu décerner l’hommage qu’ils devaient à leur bienfaiteur, et que Verrès l’en avait empêché ; qu’à la vérité Péducaeus n’avait plus besoin de leur suffrage ; mais qu’il serait injuste de ne pas prendre cet arrêté, si conforme à leur ancien désir, avant de s’occuper de celui qu’on leur arrachait par violence. Tous s’écrient et demandent la priorité pour Péducaeus. On fait le rapport. Chacun opine suivant son âge et sa dignité. C’est ce que vous allez connaître par le sénatus-consulte les noms des premiers opinants y sont inscrits. Lisez : Sur une proposition faite en faveur de Péducaeus. Le projet est adopté. Ensuite on fait le rapport au sujet de Verrès. Voyons comment la chose s’est passée. Sur une proposition faite en faveur de Verrès. La suite : Comme personne ne se levait et ne donnait son avis. Eh bien ! On tire au sort. Comment ! il s’agit de louer ta préture, il s’agit de te secourir, et personne ne se présente, quoique par ce moyen on soit assuré de plaire à ton successeur. Tes convives eux-mêmes, tes conseillers, tes complices, tes associés n’osent dire un seul mot. Ils ont devant eux ta statue la statue de ton fils tout nu, et pas un seul coeur ne s’ouvre à la pitié ! Les Syracusains me font connaître encore, par les termes mêmes du décret, que cet éloge n’est qu’une dérision qui rappelle la honte et les malheurs de sa préture. Voici comme il était rédigé : Le sénat considérant que Verrès n’a fait battre personne de verges ; et vous savez que des hommes distingués et innocents ont été frappés de la hache : qu’il a administré ta province avec vigilance ; il est notoire qu’il n’a jamais veillé que pour la débauche et l’adultère. Ils avaient ajouté un troisième considérant, tel que l’accusé n’oserait jamais le produire, et que l’accusateur ne cesserait jamais de le répéter. C’était qu’il avait garanti la Sicile des incursions des pirates ; et, grâce à lui, les pirates étaient entrés jusque dans l’île de Syracuse.

LXV. Après avoir obtenu ces renseignements, nous sortîmes afin que les sénateurs pussent délibérer. Ils arrêtent aussitôt que les honneurs de l’hospitalité publique seront offerts à mon cousin, parce qu’il a montré aux Syracusains la même bienveillance dont j’ai toujours été animé pour eux. Non seulement cet arrêté fut transcrit dans leurs registres, mais on nous en remit une copie gravée sur l’airain. Il faut l’avouer ; Verrès ils t’aiment tendrement, ces Syracusains dont tu nous parles sans cesse. Un homme se dispose à t’accuser ; il vient recueillir des informations contre toi, et c’est un titre suffisant pour qu’ils s’unissent à lui par les noeuds de la plus intime amitié. On propose ensuite de rapporter l’arrêté pris en faveur de Verrès : il est rapporté sans aucun débat et presque à l’unanimité. La délibération était finie. Déjà la rédaction était transcrite dans le procès-verbal. On en appelle au prêteur (121). Mais qui forma cet appel ? Un magistrat ? non. Un sénateur ? pas même un sénateur. Un Syracusain ? point du tout. Qui donc ? Un ancien questeur de Verrès, Césétius. O comble du ridicule ! et combien cet homme est délaissé, désespéré, abandonné par les magistrats de la Sicile ! Quoi ! pour empêcher les Siciliens de prendre un arrêté, d’user de leurs droits, conformément aux lois et aux usages du pays, ce n’est ni un hôte, ni un ami de Verrès, ni même un Sicilien ; c’est son questeur qui forme un appel au prêteur ! Qui jamais a rien vu, rien entendu de pareil ? Le sage, l’équitable préteur lève la séance. On se réunit en foule autour de moi ; les sénateurs s’écrient qu’on attente à leurs droits, qu’on viole leur liberté ; le peuple loue et remercie le sénat. Les citoyens romains ne me quittent pas. Il m’en coûta les plus grands efforts pour sauver ce malheureux appelant, de la fureur de la multitude. Nous nous présentons au préteur. Il ne voulut pas prononcer légèrement ; car avant que j’eusse dit un mot, il se leva et disparut. La nuit approchait. Nous quittâmes le forum.

LXVI. Le lendemain matin, je le somme d’autoriser les Syracusains à me remettre le sénatus-consulte de la veille. Il refuse, et dit que je me suis étrangement compromis en prenant la parole dans un sénat grec, qu’avoir parlé grec à des Grecs est une action impardonnable (122). Ma réponse fut telle que je pouvais, que je voulais, que je devais la faire. J’observai entre autres choses qu’il existait une grande différence entre lui et le vainqueur de la Numidie (123). Ce vrai, ce digne Métellus, lui dis-je, ne voulut pas appuyer par un éloge Lucullus, son beau-frère et son ami ; et vous, par la violence et la menace, vous arrachez aux peuples des certificats en faveur d’un homme qui vous est entièrement étranger. Dès que je vis l’impression qu’avaient faite sur lui, non pas les lettres de recommandation, mais les lettres de crédit qui venaient de lui être apportées (124), je suivis le conseil des Syracusains et je saisis les registres où tous les faits étaient consignés. Mais voici un autre incident, et une nouvelle querelle. Vous allez sentir que Verrès n’est pas sans amis et sans hôtes, qu’il n’est pas délaissé ni abandonné par tout le monde à Syracuse. Un certain Théomnastus (125) essaie de retenir les registres. C’est une espèce de fou ridicule, que les Syracusains ont nommé Théoractus. Les enfants courent après lui dans les rues : dès qu’il dit un mot, chacun se met à rire. Sa folie, qui est amusante pour les autres, fut ce jour-là très incommode pour moi. Il écumait, ses yeux étincelaient, il criait de toutes ses forces que je lui faisais violence. Nous nous trairions l’un l’autre devant le préteur. Là je demande qu’il me soit permis de sceller et d’emporter les registres. Théomnastus soutient que le sénatus-consulte est nul, puisqu’on a formé un appel au préteur, et que par conséquent on ne doit pas me le remettre. Je fais lecture de la loi (126) qui met à ma disposition tous les registres et toutes les pièces. Il insiste avec fureur, et dit que nos lois ne sont pas faites pour lui. L’habile préteur déclare qu’il ne consent pas que j’emporte à Rome un sénatus-consulte qui n’a pas été ratifié. Si je n’avais menacé dans les termes les plus énergiques, si je n’avais donné lecture des peines prononcées contre la désobéissance aux lois, les registres ne m’auraient pas été livrés. Notre fou, qui avait crié avec tant de violence, voyant qu’il n’avait rien gagné, me remit, sans doute pour se réconcilier avec moi, un état circonstancié de tous les vols de Verrès à Syracuse, dont les sénateurs m’avaient déjà donné une entière connaissance.

LXVII. Que maintenant les Mamertins te louent, puisque seuls, dans une si grande province, ils s’intéressent à ton sort ; mais que Héius, chef de leur députation, soit ici (127) : qu’ils te louent, mais qu’ils se tiennent prêts à répondre aux questions que je leur adresserai : je ne veux pas les surprendre ; je les préviens que je leur demanderai s’ils doivent un vaisseau de guerre au peuple romain (128) : ils en conviendront. – S’ils l’ont fourni durant la préture de Verrès : la réponse sera négative. – S’ils ont construit un grand vaisseau de transport (129), qu’ils ont donné à Verrès : ils ne pourront le nier. – Si Verrès a tiré de chez eux le blé qu’il devait envoyer à Rome, à l’exemple de ses prédécesseurs : ils diront que non. Je leur demanderai combien ils ont fourni de soldats et de matelots : ils répondront qu’ils n’en ont pas fourni un seul. Ils ne pourront disconvenir que Messine n’ait été le dépôt de ses vols et de ses brigandages. Ils avoueront que beaucoup d’effets précieux sont sortis de leurs ports ; qu’enfin ce grand vaisseau donné par les Mamertins est parti avec le préteur, chargé de richesses. Ainsi je te laisse cet éloge des Mamertins. Quant aux Syracusains, nous voyons que leurs sentiments répondent aux traitements qu’ils ont reçus de toi. Ils ont même aboli ces fêtes (130) impies instituées sous ton nom. Convenait-il en effet que les honneurs des dieux fussent rendus au ravisseur de tous les dieux ? Certes les Syracusains mériteraient les plus sévères reproches si, après avoir effacé de leurs fastes une fête et des jeux solennels, parce que ce jour-là Syracuse avait été prise par Marcellus, ils célébraient une fête en l’honneur de Verrès, qui a dépouillé Syracuse de tout ce que ce jour fatal ne lui a pas ravi. Et remarquez, citoyens, l’impudence et l’insolente présomption du personnage : non content d’avoir fondé avec l’argent d’Héraclius (131) ces Verria honteuses et ridicules, il commande que les fêtes de Marcellus soient abolies. Il voulait que ces peuples honorassent, par un culte sacré, un homme qui leur avait ravi leurs fêtes antiques et leurs dieux nationaux et qu’ils supprimassent les solennités consacrées à la gloire d’une famille à laquelle ils devaient le rétablissement de toutes les autres fêtes.