Xavier Raymond, Défauts et qualités des Turcs et de l’Administration Ottomane en Syrie, v. 1860

« ….Je sais tout le mal que l’on peut dire des Turcs, je connais les déplorables vices de leur administration, mais cela ne me semble pas une raison suffisante pour m’associer à toutes les
calomnies que j’entends débiter encore chaque jour, sur le compte de cette race, aujourd’hui si malheureuse, autrefois si grande et si puissante. Parmi ceux qui la poursuivent de leurs diatribes, il en est qui croient faire acte de foi, j’avoue que je ne saurais être de ces chrétiens-là. Si profond que soit l’abîme où se débat aujourd’hui l’empire ottoman, il est faux et injuste de vouloir confondre dans une même condamnation le peuple et le gouvernement. Le peuple est pauvre, ignorant au delà de toute croyance, mais néanmoins il a conservé des vertus véritables.

Les unes sont négatives, comme la sobriété, la patience, la résignation, le manque absolu d’envie, qualité si rare en Europe; les autres sont positives, comme la dignité personnelle, le courage, la véracité, la reconnaissance pour les services rendus, et, malgré de très-grands préjugés, la tolérance. Je sais que ce dernier trait surtout semblera paradoxal; cependant, il n’en est rien : l’histoire est là pour prouver que ce n’est pas un paradoxe. De tous les États de l’Europe, l’empire ottoman est le seul qui ait duré pendant des siècles en respectant, en, laissant vivre du moins dans son sein, des religions différentes de celle des maîtres de l’État. C’est peut-être aujourd’hui une des causes de sa faiblesse, mais, à coup sûr, c’est aussi une preuve éclatante de la tolérance des fils d’Othman, et une preuve qu’aucun autre peuple ne pourrait fournir. Juifs ou Chrétiens, Arméniens,
Yezidis, Druses, Ansariès, Grecs ou Latins, tous ont pu vivre et se maintenir sous l’autorité des Turcs. Ils étaient
rayas, ils étaient soumis à une suprématie dure et blessante, cela est vrai; cependant ils ont pu conserver leur foi et avec leur foi, leurs lois civiles, leur juridiction religieuse, leur autonomie intérieure, au sein de leurs diverses communions. 

[…]

L’islamisme, dit M. Urquhart, calme, absorbé, sans esprit de dogme ou de prosélytisme, impose aujourd’hui aux autres croyances la réserve et le silence qui le caractérisent. Mais que ce médiateur soit écarté, et aussitôt les humbles doctrines, formées à présent dans le sanctuaire, se montreront à la cour et au camp; le pouvoir et les haines politiques s’uniront à l’esprit de domination et aux animosités religieuses, et bientôt on verra l’empire noyé dans le sang, jusqu’à ce qu’un bras vigoureux vienne rétablir l’harmonie par le despotisme. »…