Hârûn b. Yahya (captif chez les Rûms), Description de Byzance, v. 850 (version de Ibn al-Qâçç, v. 946)

Constantinople
La ville de Constantinople fait douze parasanges sur douze, leur parasange valant un mille et demi. À l’ouest, elle a une porte d’or appelée d’ailleurs «la Porte d’or», par où on va à Rome. [À Constantinople], se trouve le palais de l’empereur qui dispose d’un mur qui l’englobe entièrement, atteignant une circonférence d’un parasange. Cette muraille a trois cents portes de fer. Il y a une église pour l’empereur dont la coupole est en or et qui compte dix portes, quatre en or et six en argent. La tribune particulière (maqsura) où se tient l’empereur est l’emplacement de son oratoire; elle fait quatre coudées sur quatre et est incrustée de perles, de rubis et de différentes pierres précieuses.Le coussin sur lequel il s’appuie est également incrusté de perles inestimables, de rubis inappréciables, d’émeraudes yéménites et de turquoises brillantes. L’endroit où officie le chapelain impérial fait six empans sursix, il est en aloès qamari, et toute l’enceinte de l’église est construite en briques faites d’or et d’argent. Sur le devant, il y a douze colonnes, cha-cune d’une longueur de quatre coudées. Au sommet de celles-ci, il y a une statue représentant un homme debout, un ange, un paon ou un cheval. Éloignée de deux cents pas de la coupole, se trouve une citerne où débouche un canal qui fait couler l’eau vers ces statues, au sommet des colonnes. Les jours de fête, ces citernes et ces bassins sont remplis. Un bassin est rempli de jus fermenté, un autre de miel amélioré de différents ap-ports et aromatisé avec du girofle et de la lavande, et un bassin est rempli d’eau. Les citernes ont leurs sommets fermés et rien n’y paraît tandis que la boisson sort par les bouches de ces statues; l’empereur et ceux qui l’accompagnent à la fête y boivent.Lorsque l’empereur veut se rendre à cet endroit, on étale au préalable sur les chemins des fleurs odoriférantes. Dix mille vieillards portant un brocart rouge sortent devant lui, cheveux flottant. Viennent ensuite der-rière eux dix mille jeunes qui commencent à avoir du duvet sur le visage,ils portent un velours vert. Suivent dix mille serviteurs qui portent un brocart de la couleur du ciel, ayant dans les mains des haches peintes en or. Viennent alors cinq mille eunuques portant une étoffe blanche du Khurasan, tenant en mains des croix d’or. Ils sont suivis de cent patrices vêtus de brocarts colorés qui tiennent des encensoirs d’or, où brûle de l’aloès.Ensuite, viennent cent pages habillés de vêtements aux bords colorés(mushahhara) et incrustés de perles, ils portent un coffre (tabut) d’or où setrouve le vêtement de l’empereur pour sa prière. Puis, vient un vieillard tenant une cuvette et une aiguière d’or, incrustées de perles et de rubis.Enfin, vient l’empereur portant un vêtement al-aksimun _il s’agit de soie tissée avec des pierres précieuses_ et sur la tête, il porte une couronne. Il a deux bottines, une noire et une rouge. Derrière lui, le ministre vient à pied et chaque fois qu’il fait deux pas le ministre lui dit: «Sou-viens-toi de la mort et de l’affliction!»Il s’avance ainsi jusqu’à aboutir à la porte de l’église. L’homme à la cuvette et à l’aiguière s’avance, l’empereur se lave les mains et dit alors au ministre: «Je suis innocent du sang de tous les gens, Dieu ne m’interrogera pas sur leur sang, je t’en ai rendu responsable.» Il remet alors au ministre le vêtement qu’il porte. Il prend l’encrier de Pilate (Bilatas) _il s’agit de l’homme qui fut innocenté du sang du Christ, Jésus fils de Marie_ et il le place sur la nuque du ministre en disant: «Comporte-toi avec justice à l’exemple de Pilate!»
Il est suivi par trois montures cendrées portant des selles décorées de perles et de rubis et des housses d’un brocart incrusté de la même manière. On ne les monte pas, mais on les fait entrer dans l’église où une bride est accrochée. [Les Rum] disent: «Lorsque l’animal prend la bride,nous sommes vainqueurs du pays de l’islam.» La bête s’approche, flaire la bride, prend peur, retourne à l’arrière et ne s’avance [plus] vers elle. Ondit que ces bêtes sont de la descendance d’une monture ayant appartenu à Justinien (Astaliyanus). Ensuite, le roi s’en retourne à son palais. À l’ouest de l’église, à dix pas, il y a une colonne dont la longueur est de trois cents coudées et la largeur de dix coudées. Au-dessus se trouve une table de marbre quadrangulaire, de quatre coudées sur quatre, au-dessus de laquelle se trouve un tombeau en marbre, à l’intérieur duquel gît l’empereur Justinien ; tombeau qui était dans cette église. Au-dessus du tombeau, il y a une statue de cheval en cuivre et, sur le cheval, une idole à l’effigie de Justinien, portant sur la tête une couronne d’or incrustée de rubis et de perles. On dit que c’est la couronne de ce souverain, Justinien. Sa main droite est levée comme s’il s’adressait à la population de Constantinople. Au-dessus de la porte occidentale, il y a douze petites portes, chacune d’un empan. Ces portes sont adaptées aux heures du jour et de la nuit, elles s’ouvrent et se ferment d’elles-mêmes. Chaque fois qu’une heure du jour s’est écoulée, une porte s’ouvre, de même chaque fois que passe une heure de la nuit, une porte se ferme. On dit que ces portes sont l’ouvrage d’Apollonius (Balinas) al-Rumi.
Au-dessus de la porte du palais, il y a trois statues de cheval en cuivre, qu’Apollonius al-Rumi a fabriquées comme talismans pour les bêtes, afin qu’elles ne hennissent pas ni ne se battent les unes avec les autres.

Constantinople donne sur un golfe qui sort de la mer de Lazique (Ladhiqiyya). La région orientale dépend de la mer de Syrie, la région occidentale est une plaine désertique. Ainsi, on sort par la Porte d’or, et on prend à droite vers les Bulgar ; une route conduit vers Rome, passant par un désert de douze jours, jusqu’à Salonique (Saluqiya). Ensuite, on fait trois étapes jusqu’à la ville de Borée (?) (Baruqiya), puis on [marche]deux mois jusqu’à la ville de Spolète (Balatis), enfin on met cinquante jours jusqu’à Rome.
Constantinople est pourvue d’une muraille qui n’est pas longue, battue par les vagues de la mer de Syrie. C’est une muraille unique, sauf du côté de la Porte d’or, où il y a deux murs.