Raoult au Congo : la chloroquine et l’autorité charismatique.

Le professeur Didier Raoult est bien connu depuis qu’il est parvenu, au cours du mois de mars 2020, à imposer dans l’opinion française le débat concernant une molécule en particulier, alors que des milliers d’équipes de chercheurs et de médecine clinique luttaient pour tenter de juguler la pandémie de Covid19. Tandis que tarde à se refermer cette douloureuse page de l’histoire, en France, la notoriété fulgurante du professeur Didier Raoult a perdu de sa prime jeunesse. Néanmoins, ses affirmations continuent de polluer les enjeux politiques et scientifiques de santé publique à l’heure om on peine à atteindre la couverture vaccinale qui permettrait de protéger ceux chez qui le vaccin est inefficace.

L’attachement du professeur Raoult à l’hydroxychloroquine (ci-après HCQ) tient sûrement à son expérience réussie contrer la coxiellose dans le nord de la région PACA en 1996. C’est en effet à cette occasion qu’il s’était fait connaître et avait fini par obtenir le grade de directeur de recherche. Il avait alors noué avec son médicament miracle une relation personnelle et passionnelle, mais il ne s’agit pas de la seule cause. Un deuxième facteur de son imprudence épistémologique et de sa fuite en avant réside également dans le résultat d’une étude chinoise de janvier et février 2020 qui concluait à un effet du HCQ sur le virus du Sars-Cov2. Bien sûr, l’expérience en éprouvette n’était pas réplicable car la dose utilisée était mortelle pour tout organisme vivant complexe. Toutefois, ce fut sans doute le déclencheur du délire collectif mondialisé auquel nous avons eu droit par suite de l’empressement des pires autocrates néolibéraux de proclamer sa supposée « découverte » comme panacée qui devait permettre de renvoyer au plus vite le peuple à son travail.

Par ailleurs, l’anthropologie historique permet quelques clefs de compréhension du phénomène collectif auquel nous avons assisté, en particulier le concept « d’homme saint » une forme d’autorité charismatique propre à l’Antiquité tardive (Brown, 1971). Elle parvient à se glisser dans les béances laissées par l’effondrement des autorités instituées. L’autorité charismatique prend l’ascendant, et à l’instar de certains clercs du Haut-Moyen-Âge, qui, juchés sur leur dignité officielle, avaient commencé à contester l’ordre ecclésiastique urbain et impérial devant la foule des laïques, le Professeur Raoult manie l’argument d’autorité de son propre diplôme pour écraser l’ensemble de la communauté universitaire et scientifique. Le monastère des Raoultiens reçoit la visite de nombreux pèlerins et il dispense son pouvoir thaumaturgique à grand coup d’illusions logiques dignes de l’apologétique du VIe siècle. Ce rouleau compresseur surfant sur l’effondrement de la légitimité des autorités instituées, repose également sur l’éclosion d’une culture universelle de plus en plus égalitaire, mais où les populations théoriquement libérée de la servitude et de l’obéissance aveugle, n’ont jamais été initiées au protocole et à la méthode qui permet, en science, de vérifier si ce que professe le maître est bien un fait, ou seulement une opinion.

Toutefois, au delà de ce mécanisme après tout bien connu – même si notre classe politique logiquement délégitimée semble incapable de le comprendre pour y faire face – le système Raoult reflète d’autres aspects de la déliquescence de l’imperium occidental. C’est un fait trop peu noté : le fameux remède miracle de Raoult, n’est pas inconnue de ceux qui ont l’habitude de vivre ou de se rendre dans la zone intertropicale. En fait, il s’agit d’un évolution d’un composé chimique naturellement présent dans un arbuste andin appelé quinquina (genre Cinchona), à partir duquel on produit la quinine depuis deux siècles. Pour ainsi dire, l’antipaludéen constitue le plus vieux médicament dont l’efficacité a été scientifiquement démontrée à être encore en usage aujourd’hui. Bien entendu, depuis un siècle, l’industrie pharmaceutique est parvenue à synthétiser plusieurs molécules dérivées, dont la célèbre chloroquine et son amélioration, l’hydroxychloroquine. Il pourrait être pertinent d’évoquer cet autre moteur possible du mécanisme qui a transformé Didier Raoult en rebouteux national.

En effet, alors que les Européens procédaient à la conquête du monde grâce à la supériorité de leurs techniques militaires, elles-mêmes soutenu par l’efficacité de leur industrie et par la soumission de leur classe ouvrière et de leur soldatesque, ils y prodiguaient généreusement leur science médicale miraculeuse. Celle-ci devint sans doute un des principaux arguments de légitimation de la domination coloniale et le ṭabīb autrefois arabo-musulman devint le toubab, le médecin colonial, puis la totalité des « blancs » en général. L’association entre la pénétration coloniale et les soins, et inversement entre résistance à celle-ci et refus de la médecine moderne est évoqué par Alexis de Tocqueville au milieu du XIXe siècle:

L’administration française, avec sa rage réglementaire ordinaire, s’est épuisée en efforts pour soumettre les indigènes à ces règles, règles excellentes en elles-mêmes, mais qui ne valent pas la peine de nous aliéner les indigènes.  Deux fois la visite du médecin a été imposée aux Musulmans et deux fois retranchée sur leurs plaintes ; des Arabes disaient que la liberté de conscience leur avait été assurée et que cette liberté était violée par les visites en question). Enfin, dit avec une joie fort imbécile le compte rendu, ‘tes maisons murées des Maures s’ouvrent devant le médecin’. Voilà un beau triomphe ! (https://www.herodote.net/La_question_algerienne-synthese-3012-563.php)

Face à la puissance et à l’autorité des toubabs, certaines confréries traditionnelles se rebellaient et interdisaient à leurs élites l’école du toubab, mais aussi déjà parfois l’infirmerie du toubab et le vaccin du toubab, à grand coup d’illusions logiques et d’arguments d’autorité. Bien qu’éculés, leurs diatribes sentencieuses continuaient de peser sur les peurs et les mentalités de leurs ouailles et, jusqu’à aujourd’hui, nourrissent les convictions de « Boko Haram » (le book est ḥaram). Or, par un fascinant retournement de l’histoire, c’est aujourd’hui au cœur de l’Occident que les marabouts institués terrifiés de se voir supplanter ou par un antagonisme obsessionnels avec le pouvoir politique, dispensent une contre-médecine : ils s’opposent aux méthodes de validation scientifique au risque de la santé de tous, et notamment de leurs affidés. Et pourtant, cette transition ne tient pas que du hasard, le système Raoult est peut-être en partie lui-même un produit dérivé d’une mutation du complexe de supériorité colonial.

En effet, ça n’aura pas échappé à la sagacité du badaud, on apprend de sa page Wikipédia, que le guérisseur de l’Occident est né à Dakar en 1952, au cœur de l’Afrique Occidentale Française (AOF) où il passa ses premières années d’écolier. Médecin militaire, son père quitta le Territoire d’Outre Mer tout juste indépendant, en 1961, et gagna la « métropole » pour poursuivre sa carrière là où l’État français s’était replié. Comme beaucoup de ces toubabs d’Afrique, il fut difficile d’envisager migrer au-delà de l’arc méditerranéen, dont le climat doux protège des grisailles du reste de l’hexagone, et, accessoirement, où une partie de la hiérarchie coloniale s’est complaisamment reproduite après les accord d’Evian. Dès lors, une partie des logiques locales, y compris certains affects anti-parisiens, revête une forme de reproduction d’un idéal pied-noir, celui que seuls les Rhodésiens avaient osé tenter : répudier la puissance impériale qui, pourtant, avait institué et garanti leur domination, pour la préserver malgré tout, envers et contre tous. L’importance de l’imaginaire d’une colonisation civilisatrice et positive se poursuit dans l’esprit de bien des Français, a fortiori chez ceux qui sont tributaires ou héritiers des légitimations qu’en un autre temps on leur avait fourni pour justifier leur domination dans les colonies où ils s’étaient établis. En soi, même s’il serait temps de la déconstruire, cette idéologie sous-jacente n’est pas surprenante, et ne peut suffire à condamner les personnes.

Néanmoins, l’obsession raoultienne autour de l’HCQ a cela de particulier que s’il y eut bien un médicament qui fut massivement produit pour les provinces tropicales des Empire européens, c’est bien la quinine. Dans l’imaginaire des colons, et de tous les Européens, le don de quinine revenait à prodiguer santé et longévité aux pauvres indigènes. Ainsi, en 1930, toujours avec l’humour décalé qui le caractérise, Hergé s’amuse que Tintin soit capable de soigner la fièvre de cheval d’un pauvre congolais avec une simple quinine. Le résultat est immédiat, l’homme se lève, se coiffe de son chapeau, s’empare de son arc et de ses flèches, et part « à la chasse ».

La réaction du sorcier du village, ainsi concurrencé par la toute puissance savante du gentil blanc  ne se fait pas attendre : « Ce petit blanc li a pris trop d’autorité. Bientôt, li Noirs n’écouteront plus moi, leur sorcier. Il faut en finir avec li petit Blanc ». Le marabout trouvera immédiatement l’appui d’un « méchant blanc » (anglo-saxon), bien décidé à empêcher le civilisateur de sauver les indigènes.

La quinine avait suffi à ravir tout un royaume africain à l’autorité traditionnelle de son homme saint et, ce faisant, un jeune blanc de 15 ans est devenu, grâce aux bienfaits de l’industrie pharmaceutique, leur nouveau sorcier. Nul doute que le papa de Didier, et son fils après lui s’est alors pris à rêver de sauver l’Afrique, comme Tintin, de son obscurantisme avec l’aisance du remède miracle. Or, incidemment, il existe dans le système Raoult quelques autres aspects qui le rattachent au Congo. Ainsi, comme le souligne Elisabeth Bik, qui a entrepris de passer au crible la méthodologie appliquée par l’IHU de Marseille pour parvenir à publier des centaines de papiers par an pendant plus d’une décennie, tout un ensemble d’articles concernant des souches bactériennes isolées en Afrique équatoriale « ne mentionnent ni approbations éthiques des autorités locales, ni auteurs locaux. »

https://pubpeer.com/publications/919F747452C8A5F72CBFE36019F0E0)

Cette défaillance est d’autant plus manifeste dans le cas d’une étude sur une bactérie découverte chez une femme pygmée en bonne santé. Elle ne fournit aucun détail sur le lieu de résidence de la personne, outre d’être au « Congo » : il n’est même pas précisé s’il s’agit du Congo Brazzaville (RC, ex-Français) ou du Congo Kinshasa (RDC, ex-Belge). Outre l’absence des détails normalement requis, par exemple sur le mode de vie de l’individu ou sur le transport de l’échantillon, qui tend à invalider toute sa pertinence scientifique, le soucis du pays d’exercice n’a que peu tourmenté l’équipe au moment de publier. Mieux, finalement, le comité d’éthique consulté se trouvait en France… et la souche a été nommée Marseille-P3296T, comme si la forêt équatoriale poussait dans les calanques de la cité phocéenne. Est-il nécessaire de relever qu’aucun auteur d’un quelconque pays d’Afrique équatoriale n’a cosigné l’étude ? Pour conclure, Elisabeth Bik s’interroge sur le fait que cette pratique « pourrait être considérée comme de la science néocoloniale ».

Il est probable l’IHU soit loin d’être le seul à cultiver ce genre de pratiques. Néanmoins, cette remarque n’a pas été contestée sur le fond, pas même en prétextant que l’équipe de Raoult n’avait pas réussi à trouver un seul médecin à Kinshasa qui voulût participer à leur étude. En revanche, sa remarque a valu à Elisabeth Bik une ignominieuse attaque médiatique, qui s’est ajoutée à une offensive judiciaire pour « harcèlement, chantage et extorsion » lorsqu’elle avait cru bon rire des allusions d’un des ministres de Raoult qui n’avait trouvé d’autre réponse à ses critiques scientifiques que de la soupçonner sans aucune preuve de travailler pour « Big Pharma ». Elle avait alors présenté son IBAN sur twitter, se déclarant ouverte à toutes les donations. L’autorité charismatique n’émerge pas du néant, elle se juche sur son diplôme, et n’hésite pas à recourir aux systèmes contre lesquels elle prétend lutter lorsqu’il s’agit d’écraser la concurrence, a fortiori lorsque celle-ci ne joue pas dans la cour des arguments d’autorité et des mandarinades.

Par ailleurs, volontairement ou non, le débat sur l’HCQ n’a pas seulement fait les affaires des oligarques occidentaux qui ne voulaient pas confiner leur économie, elle est aussi venue au secours de l’incurie sanitaire de bien des régimes des pays en développement. D’une part, SANOFI, à défaut de travailler sérieusement à un vaccin, s’était félicité de pouvoir produire en masse ce remède prometteur… jusqu’au moment ou le makhzen marocain eût pris le contrôle des lignes de production qui, découvrait-on alors, avaient été délocalisées depuis longtemps dans l’ancienne colonie. Peine perdue toutefois pour les malades du Maroc : il suffit de contempler la carte des pays recommandant encore l’HCQ à la fin de 2020 (https://www.mediterranee-infection.com/coronavirus-pays-ou-lhydroxychloroquine-est-recommandee ; https://c19hcq.com/countries.html) pour comprendre à quel point ceux des pays qui n’ont pas assez de soignants, de respirateurs ou d’accès à des vaccins performants furent tentés de l’utiliser comme un placebo abordable pour tenir leur population. Malheureusement, le Covid sévère touche avant tout des personnes âgées qui sont aussi souvent cardiaques, une comorbidité pour laquelle l’HCQ est formellement contre indiquée. Dès lors, l’impact sur la mortalité des malades hospitalisés pour Covid sévère dans bien des pays pauvres devra forcément être réavalué. Les conséquences désastreuses de cette folie nationale sur les pays où la France a encore une influence culturelle et universitaire, notamment via des institutions comme l’IHU, reste à découvrir.

En conclusion, Didier Raoult continuera à diriger son petit empire confrérique en tyrannisant et en inféodant des médecins du monde arabe et africain qui désespèrent dans leurs pays mal décolonisés de trouver de la part de l’ancien colonisateur des financement qui fussent fondés sur l’équité, la raison, la neutralité et le collectif. Il poursuivra peut-être sa guerre personnelle contre l’establishment au risque de détruire le peu de crédit qu’avaient encore les institutions politiques et scientifiques de l’Occident, en particulier celles qui le méritent. Une chose est certaine pourtant, la quinine qui avait été promulguée par les toubabs comme le remède à tout, aura fini par se retourner contre l’envoyeur ; un peu comme les plans d’ajustement structurel testés en Afrique dans les années 1980 ont fini par s’abattre sur l’Union Européenne dans les années 2010.