II : Le Soft Power de Rabat, l’expansion du Maroc :

A : Colonisation du Sahara Occidental :

1 : Processus :

Le Sahara Occidental constitue une véritable « nouvelle frontière » pour la population marocaine, en effet, on compte désormais dans les trois Wilaya-Régions qui le recouvrent près de 50% de Dakhili (intérieurs).

En 1977 a été fondé un département chargé des affaires sahariennes, il disparaît en 1992 en passant sous la régie directe du premier ministre. C’est finalement en 2002 qu’est fondée l’Agence pour le Développement Economique et Social des Provinces du Sud du Royaume (ADESPSR ou Agence du Sud). Elle revendique désormais la définition de projets de développement dont l’action et les priorités seraient décidé en concertation avec les populations locales.

 Un rapport passionnant, remis à l’Agence du Sud en 2006, et finalisé en 2008 avait été confié à un économiste et ex-expert du PNUD. Il est intitulé  «Rapport sur le développement humain dans les provinces du sud du Royaume : Acquis et perspectives» … il ne sera jamais publié[1].

En 2010 l’hebdomadaire « La Vie Eco » livre à ses lecteurs quelques informations issues de l’enquête. Ses conclusions seraient extrêmement favorables aux thèses marocaines en prouvant et justifiant la « bonne gestion » du royaume dans la région. En réalité, les données de ce compte rendu sont susceptibles d’une analyse critique.

Cependant, l’absence de communication consécutive au rapport pose une véritable question. Si, 99% des Marocains rencontrés attestent de leur ferveur nationaliste sur le dossier du Sahara, beaucoup rappellent en aparté que « les sahraouis sont privilégiés », et que, l’investissement de l’Etat dans ces régions se fait largement au détriment du reste du pays.

Lorsqu’on arrive des régions de « l’intérieur », des montagnes du Rif ou des Atlas, des plaines centrales, des déserts du sud-est, on constate avec stupéfaction le bon état des régions sahariennes. Elles sont également une vitrine époustouflante pour quiconque pénètre le Maroc depuis la Mauritanie. Subjectivement, le voyageur qui quitte l’obscurité et les bourbiers de Nouadhibou découvre avec un étonnement difficilement maîtrisable l’apparence luxueuse et moderne des « lumières de la ville », des constructions rutilantes et des boulevards impeccables de la commune de Dakhla. « Pourquoi le Maroc n’en a-t-il pas profité, notamment pour améliorer son image à l’international dans le dossier du Sahara ? […] En 1975, ces régions affichaient les taux de développement les plus bas. Aujourd’hui, ils sont dans le haut du panier » se demande l’hebdomadaire.

Si le rapport n’a pas été publié, bien qu’il soit favorable à la position tutélaire de Rabat, c’est sans doute afin de ne pas frustrer une bonne moitié de la population marocaine, qui souffre du sous-développement dans ses régions.

Un dernier indicateur subjectif pourrait être les étudiants des Wilaya d’Agadir et de Gelmim (70% des seconds ne font pas partie des tribus Sahraouis, ils sont soit arabophones, mais de tribus marginales, soit, c’est le cas le plus courant, berbérophones). Ils témoignent tous des privilèges des étudiants Sahraouis du Rio, de la région de Laayoune et du sud de la région de Gelmim, qui empochent systématiquement les bourses d’études (réévaluées en raison des distances de transports), et les places en cités universitaires. Les émeutes interethniques régulières entre étudiants Sahraouis et Berbères dans les campus d’Agadir reflètent parfaitement cette tension.  Une autre conséquence de cette « injustice ressentie » sont les régulières émeutes dans la préfecture de Sidi Ifni, dont les populations « Sahraouis » ne jouissent d’aucun des privilèges de leurs « compatriotes » du Sud, et dont le niveau de développement à quelque observateur extérieur que ce soit est très loin du standard même moyen du Royaume.

Etendons cette problématique au projet marocain « d’autonomie élargie » : une des raisons de la stagnation du dossier, et du référendum d’autodétermination, tient largement à la crainte d’une extension des revendications à la préfecture d’Ifni, à la région berbérophone (et relativement développée) d’Agadir et de Taroudant et aux régions arabophones (à l’ouest) et berbérophones (à l’est) du massif rifain.

Cette situation paradoxale, qui fait aux yeux du petit peuple de la « marocanité du Sahara » une question de vie ou de mort, et qui reproche au gouvernement un traitement ouvertement inéquitable dans ce dossier, est sans aucun doute la raison la plus éclatante de l’absence de publicité autour de ce rapport. Une autre raison, secondaire, serait la crainte du dévoilement manifeste de la proportion de plus en plus importante de populations berbérophones du « Sud de l’Intérieur » dans les « provinces du Sud ».

 2 : Le boom économique des « provinces du Sud »

Que dévoilent les résultats de l’enquête ? [2]

Commençons tout d’abord par définir les « provinces du Sud » : il ne s’agit pas seulement du territoire revendiqué par la RASD. A ce dernier ont été rattachés la région de Tarfaya (au sein de la Wilaya de Laayoune), qui faisait partie du Protectorat Espagnol du Sud Marocain, (rattaché en 1958), et surtout, la Wilaya berbérophone de Gelmim (50% de berbérophones selon le rapport), dont la préfecture d’Assa-Zag s’étend du sud du Maroc français, à travers le protectorat espagnol, jusqu’aux confins nord-est du territoire litigieux et la préfecture de Smara correspond aux confins de la « Saguiet-el-hamra » espagnole. Un bon tiers de la province de Gelmim, Sahara Occidental litigieux exclu, est constitué de populations arabophones de culture Hassanya, dont les lieux de sédentarisations ne sont pas revendiqués par le POLISARIO…

Entre 1984 et 2004, le PIB par habitant a connu une croissance bien plus importante que celle de la moyenne nationale et dépasse désormais le niveau national dans l’Oued Ed Dhahab et dans Laayoune mais pas dans la Wilaya de Gelmim(…). On apprend pourtant du rapport que 84% des salariés sont en fait des fonctionnaires, et le rapport met bien en valeur le coût annuel de cette fonction publique pléthorique au budget de l’Etat, (plus de 750 millions d’euros, soit 6% du budget de l’Etat, pour 2,7% de la population). Le taux de pauvreté absolue est passé de 30% en 1975, le plus élevé du Maroc, à moins de 10% en 2004, le plus bas du pays. Le taux de scolarisation des 6-22 ans atteint 78% en 2006, supérieur à toutes les régions sauf  les deux régions capitales (Grand Casablanca et Rabat). L’espérance de vie à la naissance s’élevait, en 2006 à 75 ans dans le Rio, 74 à Laayoune, et 72  ans à Guelmim-Smara ; contre  72 ans au national ; en réalité, il faut aménager ces chiffres en constatant que dans les territoires désertiques, le taux d’urbanisation est très important, or l’espérance de vie urbaine au Maroc est aussi de 75 ans.

Le taux d’urbanisation atteignait déjà 68% en 1994, et doit avoisiner 80% en 2010 ; contre 55% au niveau national ! Il atteint même, et c’est le plus probant, 92% à Laayoune (le cœur démographique du Sahara en question) ! et 62% dans le Rio. Ce dernier taux n’est pas probant, puisque les rares points de peuplement n’ont pas le statut de « commune urbaine », mais, leur extrême rareté, l’extrême concentration de la population les rattachent à des populations urbaines. A Gelmim, le taux est plus faible (60% en 2004), puisque bien sûr une bonne moitié de la population est « paysanne », de type « intérieur ».

 Tous les indicateurs de développement doivent être lus sur ce prisme, le taux de mortalité infantile par exemple, qui est de  2,3% dans le Rio, 3,3% à Guelmim-Smara et 3,4% à Laayoune contre 3,7%  à l’échelle nationale, doit être associé au caractère extrêmement concentré des habitats, et donc à a la proximité des dispensaires, il reste, le rapport le rappelle, pourtant bien inférieur aux taux de la région métropolitaine (1,5% à Casablanca et 2,2% à Rabat) qui sont eux très respectables, et à la moyenne urbaine (autour de 2,4%)

 Conséquemment, si en 1975, l’IDH était de 0,41 (contre 0,45 au national) il dépasse la moyenne marocaine à la fin des années 1990, pour atteindre 0,73, contre 0,67 pour le reste du Royaume. Prises isolément, les trois régions du sud «monteraient théoriquement jusqu’au 107e rang», soit le niveau de développement «des pays qui tendent à concourir en tête du groupe de pays à développement humain moyen», de plus «la poursuite de la croissance de l’IDH de 2,3% par an (2004-6) leur permettrait potentiellement de franchir d’ici [2012] le seuil de 0,8, considéré par le PNUD comme celui d’un développement humain élevé » ! De telles assertions, issues du rapport révèlent bien les raisons du silence sur ses conclusions, puisqu’il se permet de proposer de prendre les régions du Sud « isolément ».

 En 2004, les taux d’accès à l’électricité sont ainsi largement supérieurs aux 72% de la moyenne nationale (93% dans la région de Laayoune, c’est à dire tous les points sédentaires, sauf les nomades). On constate à nouveau l’ineptie de cette notion de « provinces du sud », puisque le rapport met en valeur le faible taux de la préfecture de Tata, qui ne fait absolument pas partie du Sahara proprement dit, mais fait, statutairement, économiquement, et culturellement parti du « Maroc Inutile de l’Intérieur », jusqu’à très récemment oublié des politiques de développement.

 On a vu la part très importante des salaires fonctionnariaux dans la région, or, les analystes de « La Vie Eco » oublient confusément de rappeler que si, en 2004, les régions du sud représentent 4% du PIB pour 2,7% de la population, ça n’est pas en raison des ressources, mais de l’aide de l’Etat.

Le reste des données est cette fois encore plus gênant pour les autorités, ainsi, on apprend qu’en 2006, 40% de la valeur de la pêche côtière est issue du Sahara Occidental, consécutifs, nous rappellent l’hebdomadaire, aux « investissements en matière d’installations portuaires et d’infrastructures industrielles, commerciales et de formation professionnelle ». En effet, partout dans le royaume, on témoigne de l’abondance de ressources halieutiques de la région, et de la possibilité, par un dur travail entre houle et dunes, d’un revenu mensuel qui ferait pâlir la classe ouvrière européenne !

Des statistiques mettent encore plus en cause la « bonne foi » du gouvernement marocain, puisque ses investissements, dans les pêcheries (et l’artisanat), ont impliqué entre 1999-2004, seulement, un apport migratoire de 20% dans le Rio de Oro, 15 % à Laayoune, et 9% Guelmim, des témoignages collectés sur place font état d’une très importante immigration, même dans ces régions du « protectorat français et espagnol » de berbérophones du Sous, chassés par l’inflation immobilière et la stagnation des salaires[3].

Libérés des contraintes financières du « Dakhil », les immigrés et les autochtones fonctionnaires ont donc une natalité bien supérieure au reste de la moyenne nationale, alors que le niveau de piété apparente locale est bien bas !

Le rapport préconise finalement  de « préparer la suite du processus de développement, d’équipement, d’infrastructures et de prestations de services sociaux dans les provinces du sud dans une perspective où, à l’instar d’Agadir au centre du Royaume, des villes comme Laayoune, Dakhla, Boujdour, Guelmim et Tan Tan pourraient devenir des pôles d’attraction humaine et des espaces de croissance économique ». Ils sanctionnent la politique coloniale sur laquelle tirent à boulet rouge les Etats qui rechignent à accepter les positions marocaines et confirment la propension à développer de manière inique des agglomérations secondaires, tandis que des métropoles comme Meknès, Oujda ou Beni Mellal (et tant d’autres) connaissent des problématiques d’un autre âge.

Les axes de développement apparent sont les investissements agricoles (tomates hors sol à Smara !), industriels, halieutiques (on l’a vu) et surtout touristiques, pour l’instant en pure vanité… encore une fois au détriment de restaurations nécessaires de toute urgence dans le reste du « Maroc Inutile ».

On apprend enfin que dans des régions pourtant de culture coloniale hispanisante, 40% des sondés déclarent maîtriser le français, contre 30% au niveau national, c’est à la fois le témoignage d’une immigration depuis les régions francophones, mais surtout une preuve du haut niveau d’étude des populations sahraouies indigènes.

L’ouverture en février 2002 du point de passage de Gergerat au sud du Rio ouvre une nouvelle phase des relations marocaines au Sahara, d’une part, et à l’Afrique de l’Ouest, d’autre part.

B : Soft Power en CEDEAO  :

1 : Histoire de la diplomatie marocaine en Afrique [4]:

La politique subsaharienne du Maroc, avant l’avènement de Mohammed VI, peut-être partagée en cinq périodes :

1 : De 1956 à 1962-3 : Le Maroc s’érige, on l’a vu, en leader des non-alignés ; il noue des relations cordiales avec le Mali et la Guinée d’une part, et des relations de partenariat avec les régimes pro-français d’Houphouët-Boigny et de Senghor. .

2 : De 1963 à 1969 : Le problème Mauritanien conduit à une rupture avec certains pays africains, parallèlement, le retour du Congo Belge dans le giron occidental conduit à la seule ouverture d’ambassade de la période, celle de Kinshasa.

3 : De 1969 à 1973-4 : C’est un Maroc réconcilié avec la Mauritanie qui s’érige porte parole de l’OUA, notamment lors de sa présidence en 1970, il noue alors de nombreuses relations bilatérales. Le titre de Commandeur des Croyants constitue un « instrument d’offensive diplomatique » dans les pays musulmans, il devient « par contrecoups l’interlocuteur privilégié de l’occident »[5], c’est ainsi qu’en 1969, il préside, à Rabat, l’Organisation de la Conférence Islamique.

4 : De 1974 à 1987 : La guerre du Sahara provoque la rupture avec certains leaders de l’OUA, cependant, afin d’éviter un isolement politique suite au retrait de l’OUA en 1984, le pays a compensé par le développement d’une active coopération bilatérale avec certains partenaires africains. A cette époque, Hassan II, maître absolu depuis l’assassinat d’Oufkir, fait ouvrir de nombreuses ambassades dans les pays pro-occidentaux : Gabon, Cameroun, Niger, Libéria, Kenya, RCA. C’est par son amitié personnelle avec ses homologues chefs d’Etat à vie qu’il assure le soft power (Mobutu, Senghor, Bongo, Houphouët-Boigny, S. Touré, M. Traoré, Bokassa). Parallèlement, il développe un certain hard power, comme complément de l’occident, notamment à l’occasion du conflit du Shaba au Zaïre en 1978.

5 : A partir de la résolution progressive du problème saharien, Rabat devient le véritable leader des Etats pro-occidentaux, notamment avec la fondation de l’Agence Marocaine de Coopération Internationale (AMCI). Il soutient en particulier le Sénégal contre la Mauritanie, tout en entretenant une politique de pacification avec les Etats Arabes dans le contexte de l’UMA[6]. Le royaume chérifien cherche aussi à étendre sa connaissance de l’Afrique en fondant l’Institut d’Etudes Africaines (IEA) en 1989. Il participe pour la première fois, au côté des occidentaux à une opération de maintien de la paix, en Somalie en 1992-93.

2 : La fin du vieux monde : la diplomatie commerciale :

Les accords économiques avec les « non-alignés » (Mali et Guinée) ne perdurent pas durant la Phase 2, mais servent de modèle lors des Phases 3-4. Ainsi, 120 accords ont déjà été signés en 1987, lors de la fondation de l’AMCI.

De 1972 à 1985 : la moitié de ces accords concernent cinq Etats : le Sénégal, la Gabon (à eux deux le quart !), le Zaïre, la Guinée et le Mali ; alliés historiques non-alignés et pro-occidentaux apparaissent ainsi comme les deux piliers de cette première offensive.

En parallèle, on note que 40% des 20 000 marocains installés au Sénégal depuis l’indépendance sont venus dans les années 1980, période des restructurations du FMI, période de ce rapprochement particulier entre les deux alliés historiques[7].

Avec les premiers, des « conventions générales » et des accords sectoriels, conduisent à la constitution d’agences (guinéo-marocaine : AGUIMCO, en 1979 ; maroco-malienne AMAMCO dans les années 1980) qui constituent le modèle de la future AMCI.

Cependant, jusqu’à présent, quantitativement, le commerce subsaharien du Maroc dépasse rarement les 3%. L’opposition (Tel Quel) critique une politique sans vision, correspondant à des impulsions soudaines, bien suivies sur le court terme, puis abandonnées. Le sujet n’intéresse pas la bonne société, les diplomates se rendent en Afrique comme en disgrâce. Finalement, la logique postcoloniale semble influer plus fortement qu’une réelle option diplomatique et, de fait, la quasi-totalité des flux suivent les routes ColonieèMétropole ce à quoi se greffent les mentalités et besoins des pays en question.

A partir de 1996, on assiste à une intensification diplomatique, sur fond de « résolution du dossier saharien », L. Conté, Abd. Diouf, A. Konaré et Bl. Compaoré visitent le Maroc. Des centaines d’accords sont signés dans la décennie ; le Maroc double le nombre de ses relations diplomatiques à ambassade permanente et le ministère des affaires étrangères envisage le développement de « super-ambassades » régionales.

Le Maroc est confronté en 1997 au revirement de son allié historique, le Zaïre, et du plus récent ami congolais, dont les nouveaux gouvernements accusent de soutien militaire direct à un camp (ceux de S. Ngesso et de Mobutu). En parallèle, il reçoit le soutien de pays anciennement pro-RASD qui retirent leur reconnaissance de la république sécessionniste.

En 1999, dans un contexte de refroidissement général, alors que Hassan II, vieilli, n’a plus vraiment « la cote », Abd. Youssoufi, nouveau premier ministre d’union nationale, entreprend une tournée dans les pays d’Afrique de l’Ouest et au Gabon. Il choisit, à dessein des destinations privilégiées dans l’objectif d’associer à sa délégation le secteur privé, par l’entremise de la Commission Ministérielle de Promotion aux Exportations (CMPE). Cet organisme assure depuis 1976 la promotion à l’exportation, en garantissant les sommes investies dans ces entreprises. Le CMPE, dépassant les secteurs traditionnels : habillement, agro-alimentaires, étend sa conquête de l’Afrique au BTP, infrastructures, et à l’informatique. La CGEM, qui regroupe les Grandes Entreprises Marocaines ouvre dans cette fin de décennie une commission « Afrique » (subsaharienne : le titre est révélateur…), mais les PME sont écartées[8].

Le Maroc adhérait ensuite, en 2001-2002 à la COMESSA/CEN-SAD (lors des sommets de Khartoum-Syrte). Le nouveau monarque Mohammed VI se rendait en 2001 au Sommet France-Afrique de Yaoundé, premier déplacement au sud du Sahara depuis le sommet tripartite de Nouadhibou avec l’Algérie. Il s’était déjà rendu en tant que prince héritier à Johannesburg pour l’investiture de Tabo Mbeki en 1999.

A l’aube des années 2000, l’expansion des grandes entreprises était lancée, la RAM contrôlait une partie d’Air Sénégal, l’ONE une partie de SENELEC, Maroc Télécom 49% de Mauritel.

L’ONA, énorme hydre économique au service du pouvoir marocain est présente en CEDEAO en particulier par son volet minier, la MANAGEM, en Guinée, eu Mali, au Burkina et au Niger ; mais aussi par le volet BTP (groupe Tazi) qui possède une filiale Guinéenne, Smirri BTP) depuis 1994, avec le groupe Chaabi, qui assure tous les type d’équipement, ils dominent également les marchés Maliens, Burkinabé, Ivoiriens et Sénégalais.

Cependant, cette offensive ne se traduit pas par une augmentation lisible des échanges commerciaux, compte tenu du poids énorme de l’Afrique du Sud, en 1991, ils se montaient à 250 millions de $ soit 2,2%, ils culminaient à 550 millions en 1997, en représentant près de 4%, en l’an 2000, ils étaient retombés à 280 millions, soit 1,4% des échanges. Pourtant, selon le FMI, le volume des échanges transsahariens du Maroc aurait crû entre 1991 et 1997 de 130%.

Ce faible taux est lié à une importation de produits primaires comme, en premier lieu, le pétrole pour ses centrales et raffineries, le coton pour ses filatures, et dans un second temps, le café, le bois, le caoutchouc… Ceci explique la prédominance traditionnelle des pays atlantiques pétroliers.

Encore une fois, ce n’est qu’à l’échelle sénégalaise que le Maroc conserve une notable importance commerciale, et encore seulement 1,5% en 2000.

Mohammed VI projetait l’intégration économique et douanière avec l’UEMOA, devenue union douanière en l’an 2000. La même année en octobre, Rabat signait avec les 8 états membres un accord portant sur le libre échange et l’encouragement aux investissements. Des Conventions tarifaires pour exonérations de listes négatives de produits ont ouvert la voie vers le libre échange ; surtout avec l’Afrique de l’ouest, le Sénégal comprenant 18% des accords conclus, suit le Gabon, puis seulement Mauritanie, Soudan, Niger…

En juin 2003, Mohammed VI présidait une conférence extraordinaire des PMA, il prenait la décision de leur ouvrir le marché intérieur, et d’annuler leurs dettes, mesure symbolique évidemment, mais peu importante pour ces économies.

Le gouvernement marocain ouvrait alors également, par le Centre Marocain de Promotion des Exportations (CMPI), des missions commerciales dans les pays partenaires, les délégations du patronat accompagnent les dirigeants marocains et participent aux signatures d’accords de coopération et d’investissement. Le nombre des accords bilatéraux est passé de 150 à 270 entre les deux quinquennats des années 1990, coopération interministérielle et entre agences économiques plus que coopération « économique et technique » ou administrative[9]. …

Nous avons montré comment le « hard power » marocain, en termes d’interventions comme de « maintien de la paix » se développait en appui au bloc occidental. C’est aussi par la « coopération tripartite » que Rabat souhaite apporter son appui. Deux cent ingénieurs marocains ont ainsi participé récemment à un projet financé par le PNUD et par Paris au Sénégal, au Mali et au Burkina Faso. C’est donc dans la complémentarité, et non la rivalité avec la métropole que s’inscrit le développement marocain vers l’ex-AOF.

Le rôle de l’Islam ne doit pas être négligé, les pays cibles de l’influence de la commanderie des croyants sont le Mali, la Mauritanie et le Sénégal, qui ont tous trois accueilli une « Mosquée Marocaine » sous Hassan II.

Le Maroc établit aussi des accords avec ses voisins atlantiques pour l’exploitation de la pêche sur la côte du Rio de Oro, en effet, il a rejoint récemment la Commission Sous-Régionale des Pêches qui comprenait jusqu’alors la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie, le Cap Vert, la Guinée Bissau, la Guinée et la Sierra Leone ; cette commission a rendu un rapport qui montre bien la nécessité d’une entente régionale à propos de l’exploitation des espèces migratrices, je rends ici les espèces prioritaires et leurs migrations.

[10]

 3 : IDE : Les grandes entreprises marocaines à la conquête de la CEDEAO :

Le nouveau développement des relations diplomatiques touche naturellement plus les relations économiques, dans son déplacement de 1999, Youssoufi privilégie le Sénégal, la Cote d’Ivoire et le Gabon, pays « émergents » et pour les deux premiers, zones d’implantation de la diaspora marocaine. Il occasionne également, comme en attestent Steffen et Wippel, l’établissement d’antennes africaines de multinationales aussi diverses que Nixdorf, HP, Xerox, Général Tire, Procter & Gamble, Fagor, Bayer basées à Casablanca, qui incarnent pleinement la stratégie de vitrine africaine et de pont Europe-Asie promue par le régime actuel[11].

Si l’ONE a échoué à récupérer la SENELEC du Sénégal, elle a réussi à acquérir l’équivalent mauritanien, la SEMELEC. Dans le cadre de la nouvelle stratégie d’électrification rurale consistant à associer le secteur privé, le Sénégal a lancé un appel d’offre, avec le financement de la banque mondiale. Pour la première tranche du projet (seize communautés rurales), EDF et l’ONE avaient été pré qualifiés et c’est finalement l’entreprise marocaine qui fut retenue.

L’ONE a pour mission, à terme, d’équiper et de gérer l’électrification des zones rurales des 3 départements du nord du Sénégal St Louis Dagana et Podor, dans le fameux lit du fleuve Sénégal.  [12]

La FENIP ; une entreprise de pêche industrielle marocaine, dirigée par Hassan Sentissi, un « sahraoui marocain » s’est installée en 2005 à Dakar, Nouakchott et Nouadhibou.

La COMANAV de transport maritime a aussi obtenu des marchés au Sénégal, en profitant de la libéralisation consécutive à la catastrophe du Jolo, elle assure depuis 2006 la liaison Dakar-Ziguinchor et envisage de s’étendre au Cap Vert et Guinée Bissau.

Le groupe Ynna exploite en Côte-d’Ivoire une usine de tubes PVC ce qui représentait un IDE total de plus de 5 millions d’euro.

Le groupe Chaabi, de son côté, y investissait dans le BTP, son PDG témoigne que

« nous avons été contraints d’arrêter avec la guerre qui y a éclaté. Nous nous sommes intéressés par la suite au Sénégal, au Gabon et à la Guinée équatoriale » mais également au Mali et à la Mauritanie.

Cependant, le groupe a été confronté à une vive rivalité politique au sein du gouvernement Wade : « des forces contraient la volonté du président Wade de voir se concrétiser le projet de la construction de 10 000 logements confié au groupe Chaabi. Il y avait une espèce de représailles souterraines de la part des membres de son gouvernement pour saboter le projet. La taille de l’opération en a fait un enjeu politique. D’autres opérateurs ont réussi dans ce pays pour des opérations de moindre envergure ». Le groupe a néanmoins fondé la filiale CHAABI LIL qui opère en Guinée équatoriale.

Le groupe Scet Scom opère en zone subsaharienne depuis 2002, il a obtenu le marché du réseau d’assainissement de la commune de Nouadhibou  (frontalière du Rio), mais il se développe également dans le domaine hydraulique au Mali, et en Guinée Conakry où il se charge d’un plan de forage de 700 puits destinés aux communautés rurales.

La Sothema, par l’entremise de sa filiale West Afric Pharma produit désormais des génériques au Sénégal, avec un investissement total de 750 millions €, elle se destine à commercialiser au sein des 8 Etats de l’UEMOA[13].

Le groupe Itissalat al-Maghrib (Maroc Télécom) achève actuellement le développement d’uncâble à fibre optique entre Laayoune (Sagyet-al-Hamra) et Nouadhibou (à la frontière du Rio), selon son PDG, Ahizoune : « En fonction des perspectives de développement en Afrique subsaharienne, cette ligne sera prolongée jusqu’à Ouagadougou».

Il s’agit bien là d’un tournant fondamentalqui touche l’ensemble de la diaspora ouest-africaine au Maroc, et l’ensemble de la diaspora marocaine en Afrique[14], compte tenu du réseau actuel, qui continue de passer par l’Europe, ce n’est pas seulement la baisse du coût des communications, mais une véritable autonomie régionale. C’est bel et bien un acte d’intégration régionale tout en dégageant des marges conséquentes pour le groupe marocain. Elle contrôle son homologue mauritanien Mauritel.

Les universités privés HECI se sont largement développées au Maroc et s’étendent à l’Afrique, à nouveau dans cette zone sous-régionale d’intérêt immédiat, à Nouakchott, à l’HEC Dakar, l’HEC Bamako, l’HEC Ouagadougou et à Conakry[15]. Il s’agit d’un élément fondamental dans la constitution d’un dense réseau du supérieur marocain en Afrique, lié à la bonne réputation du royaume dans ce domaine et à l’explosion de la mobilité estudiantine.

Dans le domaine bancaire, c’est la BMCE qui s’est la première lancée, parmi les filiales de la BMCE, citons sa filiale malienne, la Banque de Développement du Mali (BDM), la Banque Populaire Maroco-Guinéenne, la prise de participation de la BMCE dans la Banque Malienne de Crédit et de Dépôt, qui fusionne avec la BDM en 2001. [16] Elle est désormais talonnée par Attijariwafa Bank qui a reprit récemment la CBAO, s’est emparée en novembre 2008 de 51% de la BIM malienne. Elle est désormais présente ou en voie de s’introduire au Togo, au Gabon, en Guinée équatoriale, au Cameroun, en Mauritanie, en Cote d’Ivoire, au Niger, en Guinée et en RDC, on retrouve une géographie classique des relations diplomatiques marocaines[17].

Un forum s’est tenu à Dakar  en janvier 2007, réunissant la CGEM et le CNP, les associations de grandes entreprises marocaines et sénégalaises, qui se proclamait le point de départ du développement de la coopération « sud-sud » par les agents économiques eux-mêmes, libérés de toute impulsion politique. Etaient conviés le représentant de l’UEMOA, mais aussi des opérateurs économiques de tous les pays de la CEDEAO[18].

Il semble que les efforts du « nouveau roi » et de ses technocrates aient réussi à jeter les premières bases d’une extension économique en Afrique, elle est encore partielle et fragile. Elle concerne aussi bien les grandes entreprises que la diaspora déjà en place ou en voie de s’y implanter, elle se lie aux flux de mobilité estudiantine ; elle semble désormais autonome de l’impulsion étatique initiale…

Cependant, il faut garder à l’esprit le niveau de développement des Etats en question, et ne pas perdre de vue le « commerce gris » à travers le Sahara : la « contrebande.

4: La contrebande traditionnelle du Sahel au Maghreb

Une des premières causes de la contrebande consiste en l’établissement de frontières à travers un espace d’une relative homogénéité, aussi bien en période précoloniale, que jusqu’au départ de l’administration française. Jusqu’aux années 1960, le Sahara Occidental est en particulier considéré comme la zone de toutes les contrebandes, compte tenu du caractère apatride de sa population quasi-exclusivement nomade, franchissant allégrement des frontières qu’ils ne comprennent pas.[19]

Une bonne partie de l’économie commerçante mauritanienne est liée au trafic de cigarettes, en provenance du Nigéria, et à destination des marchés maghrébins (en particulier Algériens mais aussi marocains), ce trafic, presque « traditionnel », fournit des revenus conséquents à des milliers de familles rurales mauritaniennes depuis les années 1970. Le groupe français Altadis parle d’un chiffre d’affaire au Maroc de près d’1 milliard de dollars ! [20] L’agence de presse marocaine rappelle souvent les « prises » des services des douanes, quelques centaines de cartouches, des saisies dérisoires si l’on tient compte de ce contexte[21].

En janvier 2010, les douanes algériennes renouvelaient un accord de 2007 avec le principal groupe britannique de tabac, Imperial Tobacco en vertu duquel les marques commercialisées en Algérie seraient davantage protégées de la contrebande essentiellement Sahélienne (Niger et Mauritanie). Le groupe s’engage à financer la formation des douanes à la lutte contre la contrebande[22]. De tels accords montrent simplement la difficulté à s’assurer du contrôle des marchandises, qui profitent en grande partie aux forces de sécurité.

Un des premiers objets de contrebandes sont les armes, et les nombreux conflits qui égrènent les dernières décennies, eux-mêmes liés aux questions frontalières, identitaires, ethno-nationalistes expliquent largement les premiers développements de ces trafics.

En 1990, dans la zone considérée, on compte 5 conflits actifs, à intensité faible à moyenne, l’idéal pour le développement d’activités parallèles à même de financer les groupes infra-étatiques.

Il s’agit :

-du conflit du Sahara, il concerne non seulement un tiers du territoire du Rio de Oro, à l’arrière du mur marocain, mais aussi l’ensemble des régions nord de la Mauritanie, et les confins de la Wilaya de Tindouf, où sont implantés les camps de réfugiés. Il s’agit d’une zone de non droit, implantée sur le territoire de 3 états souverains reconnus par l’ONU.

-du conflit touareg au Mali et au Niger, il concerne l’ensemble des frontières sud de l’Algérie, l’ensemble des territoires sahariens des deux Etats susmentionnés, un territoire potentiel de près d’un million de kilomètres carrés, ce à quoi s’ajoutent les milices d’auto-défenses Songhaï, le long du fleuve Niger.

-du conflit du fleuve Sénégal : son intensité très faible n’exclut pas de véritables trafics en tous genres le long du fleuve, et parallèlement, l’armement des tribus nomades peuls et arabes, et de groupes de jeunesses « africaines » en Mauritanie

-de la guerre civile algérienne, ce n’est pas ici l’objet d’entrer dans les détails du conflit, il intervient dans un moment critique pour l’économie algérienne, au plus bas des prix pétroliers, et met en question l’ensemble de l’identité révolutionnaire, arabe et islamique de la nation algérienne, il ne concerne pas directement les régions sahariennes, mais l’AIS et le GIA ont un besoin intense de s’approvisionner en armes, et de se financer, ce qui le conduit à développer, à la fin de la décennies 1990, des sections sahariennes, dont nous allons reparler abondamment.

 Le trafic de drogue devient un enjeu global à la fin des années Clinton, suite au verrouillage de la zone caraïbe dans la guerre contre le narcotrafic, priorité numéro 1 jusqu’au 11 septembre 2001.

Il s’agit :

-du cannabis marocain, qui prend, depuis 1993 et le verrouillage des zones de production, de plus en plus la route du Sud, d’abord le port d’Agadir, puis dans le Sahara Occidental, il s’implante, depuis l’an 2000 en Mauritanie, où il s’intègre à de nombreux conteneurs à Nouadhibou. En parallèle, la route traditionnelle du Haschisch vers le marché Algérien a ouvert une seconde route, vers le Sahel malien et nigérien, afin de passer en Libye ou au Soudan et d’accéder au marché Israélien et Européen, voire au Golfe par le Sinaï.

-du cannabis sahélien, sous forme de « Marijuana », qui transite lui aussi par le Sahel et rejoint les ports atlantiques du Sénégal et de la Mauritanie, ou emprunte la voie trans-sahélienne vers les même débouchés que le Haschisch rifain. Il rejoint également les ports de Conakry, Bissau et Banjul, d’où il embarque vers l’Europe depuis de véritables zones franches.

-de la Cocaïne sud-américaine, qui semble s’être déportée à la fin des années 1990 dans les trois ports susdits, et s’étend actuellement à la Casamance, elle aurait débarqué grâce aux familles syro-libanaises, présentes des deux côtés de l’Atlantique, et qui ont transformé les régimes de Vieira en Bissau et Conté à Conakry en mafia des stupéfiants, une des thématiques centrales au cœur des coups d’Etats respectifs de 2008 et 2009. Elle emprunte la route des clandestins, embarque dans leurs estomacs, un bon moyen de financer ses faux-papiers ou son passage. Elle rejoint également la route Trans-Sahélienne.

Le dernier trafic, le plus impressionnant, puisqu’il met en scène des êtres humains, est le trafic des migrants, il ne s’agit pas en tant que tel d’un commerce, mais plutôt d’une source de revenus liée à un flux pour une série d’intermédiaires, nous y reviendrons ci-après.

Tous ces trafics utilisent des routes communes, qui traversent les « zones de non-droit » définies plus haut et impliquent directement deux pays sahéliens, corridor de la traversée (le Mali et le Niger), et deux pays Maghrébins, l’Algérie, pays de transit, le Maroc, « pays-pont », à cet endroit, le passage de clandestins et le trafic du cannabis rifain se rejoignent.

Le 24 mars 2004, les chefs d’état-major des 8 membres fondateurs de la Sen-Sad (Tchad, Mali, Mauritanie, Maroc, Niger, Sénégal, Algérie, Tunisie) ont, pour la première fois, participé à une réunion au siège du commandement américain pour l’Europe.

C’est véritablement le point de départ de la prise de conscience des états maghrébins, elle suit, au lieu d’impulser, le regain d’intérêt subit, consécutif au 11 septembre, de l’administration américaine pour la zone sahélo-saharienne[23].

 C : Mauritanie et axe atlantique :

 La relation entre le Maroc et la Mauritanie s’est réchauffée progressivement à partir du règlement du conflit du fleuve et culmine début 1995, lorsque Ould Taya se rend à Paris. C’est finalement la venue du président aux funérailles de Hassan II puis sa visite d’état en l’an 2000, suivie, en septembre 2001 de celle de Mohamed VI à Nouakchott qui concrétisent ce rapprochement. Deux faits historiques s’il en est, ce sont les premières visites officielles de leurs histoires !

 1 : Premiers rapprochements

Le principal objectif du « nouveau régime » marocain et de cette nouvelle relation consiste dans la construction d’une intégration régionale. La transsaharienne en est l’application la plus visible. Sa première étape fut l’achèvement en 2001 de la « route de Dakhla-Lagouira », puis l’ouverture l’année suivante du point de passage de Gergerat et enfin, l’inauguration au printemps 2005 du tronçon Nouadhibou-Nouakchott. La dernière étape serait le pont sur le Sénégal, au niveau des bourgades jumelles de Rosso, qui tarde à se concrétiser.

 Le rapport de Ould Taya à la RASD relève à la fois d’un alignement politique pro-occidental, et donc d’un rapport favorable au Maroc, avant 89 et après 95 évidemment, mais aussi d’une alliance entre la tribu Smassid, la sienne, et la tribu Rgeibat qui domine le POLISARIO, et le monde des affaires de Nouakchott[24].

Moulay Ould Boukhreis a longtemps symbolisé cette symbiose RASD-Nouakchott, étant lui-même Rgeibat, et chef d’Etat Major Mauritanien.

 A l’inverse, le très puissant entrepreneur Smassid, Abdellahi Ould Nouegueid, plus riche de Mauritanie et financier du parti de Ould Taya possédait de solides relais aux Canaries, au Sénégal-Gambie-Bissau et bien sûr au Maroc. Il ouvre une succursale depuis 2000 à Dakhla, et participe en tant qu’actionnaire de Maroc Télécom à son entrée dans Mauritel. Il fut aussi allié de Ould Dirhem, un « sahraoui marocain », supposé proche de la famille royale, dans une affaire de pêcheries de poulpe, contrevenant apparemment aux directives du ministère.

 2 : Le retournement mauritanien 2004-2008 :

 La dernière décennie en Mauritanie est marquée par de profondes ruptures politiques. Paradoxalement, le système intérieur est marqué par l’immobilisme. Pourtant, les alignements géopolitiques se modifient profondément.

Trois coups d’Etat vont agiter ce pays, marqué par une stabilité politique sous la chape de plomb du régime Ould Taya depuis la résolution du conflit sénégalais. Nouakchott, de 1991 à l’an 2000 réalise sa « traversée du désert » diplomatique, après avoir appuyé Saddam Hussein dans le golfe, et avoir acquis l’image d’un régime xénophobe dans le contexte de la crise du fleuve.

A cette époque, l’économie d’importation, le recyclage des devises obtenues grâce aux mines de fer parviennent, au prix de terribles restructurations et d’un violent exode rural à restaurer la confiance alors que le conflit du Sahara semble résolu. Les grands clans de l’Adrar et du Sahara, liés à la famille Ould Taya, acquièrent une maîtrise complète de la sphère économique. Ainsi, ses propres contribules Smassid contrôlent les deux plus grands groupes, (MAOA-Ould Abdoulaye et Nouegueid)[25].

Ce faisant, le O. Taya inverse la logique traditionnelle de refus du pouvoir économique par ses prédécesseurs, et étendant, à l’inverse, les postes politiques à l’ensemble des tribus et régions du pays.[26]

 Parallèlement, en dépit des efforts du PRDS, le parti du régime, de réduire l’influence des grands centres urbains (Nouakchott, Nouadhibou et Zouérate) où les logiques tribales et villageoises étaient contrebalancées par la formation d’un véritable « prolétariat » le régime semblait incapable de conserver le contrôle.

 Après la première tentative de Putsch, en novembre 2003, il devient évident que le régime impérial et oligopolistique de Maawiya est condamné. La solution définitive viendra du cœur du Séray, Ely Ould Mohammed Vall, chef de la garde présidentielle issu d’une tribu du nord dépose son maître.

La nouvelle est très rapidement saluée, même si l’on condamne la méthode, et Ould Vall initie alors une nouvelle forme de putschistes : les « restaurateurs de la démocratie », plus récemment, Sekouba Konaté et Salou Djibo, en Guinée et au Niger s’inspirent de ce modèle.

Le rôle de Rabat reste contesté, il est aussi peu assuré que lorsque Ould Taya renversait Ould Haidallah, vingt ans plus tôt. Cependant, différents éléments tendent à établir une connexion entre des problématiques internes et les relations nouvelles qu’entretient le royaume chérifien avec son étrange voisin méridional.

A l’échelle locale, le clan Ould Vall se rattache à la tribu des Ouled Bou Sbaa, ennemis jurés du Polisario, ses contribules figurent en bonne place parmi les personnalités torturées dans les camps de Tindouf, tandis que les Smassid, la tribu d’Ould Taya et des grands businessmen de la capitale, sont très nombreux dans la liste des bourreaux.

Plus avant, il est indéniable que l’armée mauritanienne, confrontée à la problématique de la sécurité des frontières et de l’intégrité nationale pourrait avoir fini par vouer une haine particulière à l’égard des rebelles frontistes du nord, avec qui le régime de Nouakchott entretenait des relations pour le moins détendues ; et dont d’important contribules contrôlaient, on l’a dit, une bonne partie de l’activité d’importation à Nouakchott et Nouadhibou. Face à cette « injustice » économique et à l’instabilité liée à l’intense contrebande aux frontières nord, l’attaque du poste de Lemgheity, par des algériens du GSPC a pu contribuer à retourner l’Etat Major contre son président, qui protégeaient ceux qui apparaissaient désormais comme leurs ennemis.

A l’échelle individuelle, Ould Mohammed Vall est un officier de la seconde génération, il a grandi dans une Mauritanie indépendante, en voie de construction, et, fait majeur parmi tous, il est issu de la formation militaire de l’académie royale de Meknès.

Il n’est donc pas impossible que Rabat ait su jouer sur cette rivalité tribale et cette exaspération au sein de l’armée, en assurant Ould Vall de son soutien, en cas de renversement.

C’est en tout cas chose faite le 3 août 2005, dans la soirée, sans même une effusion de sang.

L’établissement d’un régime d’élections libres conduit, en 2007 à l’élection d’un ressortissant du Tagant (centre-sud), une véritable alternance après 28 ans de mainmise de l’Adrar sur le palais présidentiel.

A l’époque, nombre de voix s’élèvent contre ce qui apparaît pourtant comme la poursuite du régime Ould Taya, les mêmes hommes gardent le contrôle total de l’économie. Parallèlement, il semble que l’essor du commerce avec le voisin marocain se heurte aux oligopoles anciens des familles Sahraouies, enfin, l’armée se trouve confrontée avec une acuité particulière à l’activisme d’AQMI à ses frontières est, et le POLISARIO paraît de plus en plus gênant.

Les même causes ont sans doute produit les même effets, au mois d’août 2008, le second et cousin de Ould Vall, Ould Abdelaziz, lui aussi, Bou Sbaa, lui aussi apprécié au sein des armées, lui aussi formé à l’académie de Meknès, prend le pouvoir.

Quelques jours plus tard, son délégué est accueilli à Rabat, l’enthousiasme du Maroc est total, et c’est le début d’une relation intense entre les deux pays, notamment économique. A Nouakchott par contre, les affaires de corruption se multiplient à l’encontre des grands dignitaires et hommes d’affaires de « l’ancien régime », ceux-là même qui auraient pactisé avec Ould Cheikh Abdallahi. Moulay Ould Boukhreis, chef d’Etat Major de Maawiya, lié aux milieux d’affaires, est ainsi accusé dès 2007, et jugé en 2009, pour complicités dans le détournement de l’aide alimentaire pour les camps de Tindouf, et dans les trafics de cigarettes et d’armes dans la région entre Zouérate et Tindouf.

 3 : Commerce et investissements en Mauritanie :

L’ouverture du point de passage de Gergerat en 2002 a donné l’occasion d’un renforcement d’un important commerce « gris », de petites camionnettes faisaient transiter tout ce qu’une épicerie marocaine pouvait compter. La traversée du « no man’s land » constituait une partie d’aventure, avant d’atteindre les cabanes brinquebalantes des autorités mauritaniennes, et de poursuivre sur une piste cahoteuse jusqu’à Nouadhibou. Depuis une décennie, les « boutiques » mauritaniennes étaient pleines de produits issus du Maroc, témoins les cagettes de tomates et les canettes de Soda américain, qui pouvaient également arriver d’Oran, Alger et même du Caire, par les routes de la contrebande saharienne !

En juin 2005, la route était achevée, en août, le coup d’Etat de Ely ould Mohammed Vall donnait une nouvelle impulsion aux relations avec le voisin du nord. Dès la fin de l’année, les vrais camions faisaient leur entrée, en début de l’année 2006, les premiers camions réfrigérés arrivaient d’Agadir, les premiers transports réguliers tarifés à 35 euros.

Une abondance des produits manufacturés et agricoles marocains sont apparus depuis le coup d’Etat. Ainsi, les fruits et légumes frais hollandais, espagnols ou français auraient perdu la bataille face à la concurrence marocaine[27]. De plus, « du fait d’un marché mauritanien relativement faible […] la plupart des exportateurs profitent de leur présence ici pour écouler leurs marchandises dans la sous-région », selon un exportateur marocain de mandarines.

Un journaliste remarquait avec stupeur à l’été 2006 les panneaux pour les margarines “La Prairie”, “Familia”, les jus “Boustane”, “Miami”, “Marrakech”, le lait “Salim”, “Nido”, “Yoplait”, les marques de Coca Cola Co produites au Maroc, les fameux biscuits « bimos ».

 A une échelle plus importante, la Confédération du patronat mauritanien (CNPM) affirme, depuis août 2005 (le coup d’Etat), qu’il n’y a pas un mois sans que la CNPM ne reçoive une mission d’opérateurs marocains dans des secteurs aussi divers que l’agroalimentaire, la chimie et la parachimie, les systèmes d’échappement pour automobiles, la fonderie, la fabrication de disques abrasifs, de cocottes express, de casseroles en acier, de lampes, réchauds à gaz… [28]

Le PDG groupe Chaabi a été reçu dès août 2006 à Nouakchott par Ould Vall pour lancer un projet immobilier de construction de logements privés.

4 : L’axe Maroc-Mauritanie-Sénégal : vers la coopération  sécuritaire ?

Une rencontre entre les ministres Marocain et Sénégalais des affaires étrangères, T. Fassi-Fihri et M. Niang, le 28 octobre 2009 illustre parfaitement l’état des problématiques.

En toute préséance, ils mentionnent sans tarder le « soutien ferme et constant à l’intégrité territoriale du Royaume et à la marocanité de son Sahara » et « l’appui à l’initiative marocaine de large autonomie en faveur des provinces du Sud ». Les problèmes relatifs à la sécurité dans la région Ouest-africaine ne sont qu’évoqués, révélateur du retard des deux piliers pro-occidentaux en la matière.

Le représentant sénégalais expose ensuite les conclusions du Sommet de la CEDEAO d’Abuja[29]. L’échange arrive alors aux « questions sérieuses » du commerce et des investissements étrangers, le sénégalais promet alors un appui du Sénégal à la signature de l’accord Maroc-UEMOA, paraphé en 2008. On se félicite des excellentes relations bancaires marocaines au Sénégal (Attijariwafa Bank, BMCE…), du partenariat entre l’ONE et l’Agence Sénégalaise de l’Electrification Rurale (ASER).

L’entretien aboutit naturellement au grand projet ouest africain de Mohammed VI, l’ouverture de la route transsaharienne, qui butte toujours sur l’absence de pont entre les « deux Rosso » du fleuve Sénégal, on suspecte, entre les lignes, le Maroc de proposer un apport non-négligeable afin de convaincre les deux voisins.

Dans la foulée, on promeut le lancement de ligne maritime Tanger-Nouakchott-Dakar afin de « contribuer à l’augmentation rapide du volume des échanges commerciaux entre les trois pays » ; on se félicite enfin d’un troisième volet de cet axe transsaharien, l’’adoption en août 2009 de la « Déclaration de Rabat des Pays Atlantiques ».

Enfin, le ministre sénégalais se félicite de l’action (c’est à dire des bourses) de l’AMCI à l’égard de l’ensemble des pays africains et de cette (rare) réussite en matière de coopération sud-sud[30].

Le parlement mauritanien, expulsé de l’Assemblée Parlementaire Francophone (APF) après le putsch de Ould Abdel Aziz en août 2008 était « enfin » réintégré en juillet 2010, sous la pression des deux présidents sénégalais, Abdou Diouf et l’actuel Abdulaye Wade. L’ancien ennemi du sud devient le relais de Rabat pour rallier Nouakchott aux organismes internationaux, condition sine qua non du plein retour de l’aide, sans laquelle les régimes mauritaniens ne peuvent garantir la stabilité… et leur maintien ! [31]

On assiste aussi ces derniers mois à une débauche de rencontre entre les partis dominants du Maroc (le PAM), de Mauritanie (l’UPR)[32] (et entre le PAM et la CODEM malienne, fidèle à ATT[33]).

Fin 2008, quelques mois après le coup d’Etat de Ould Abdelaziz une commission mixte de coopération sénégalo-mauritanienne fut mise sur pied, l’impulsion marocaine a joué fortement. Cette commission conduit notamment des entreprises conjointes en terme de sécurité, on note à ce propos les éventuelles conséquences « positives » de la Cen-Sad et de la pression occidentale. Dans la région du fleuve, les problèmes se concentrent sur la criminalité transfrontalière, notamment le vol de bétail et les passages de criminels et de « terroristes » (cf. : l’affaire de l’assassinat des touristes et de leur fuite au Sénégal), les trafics illicites de drogue et d’armes. Si la construction du pont de Rosso est une priorité marocaine, elle semble l’être de plus en plus, en 2010, pour le Sénégal et ces rencontres semblent essentiellement destinées à conjoindre les efforts en vue de cette réalisation[34].

En juin 2010, l’alignement de Nouakchott avec Rabat est total, désormais, l’armée mauritanienne joue sur le terrain marocain et accuse ouvertement le POLISARIO de connivence avec AQMI dans le dossier des otages espagnols[35]. Le feuilleton continue en juillet avec l’évolution du procès de la prise des otages espagnols en novembre 2009, et cette fois, le tribunal est confronté aux déclarations d’un accusé, qui déclare être lui-même officier du POLISARIO[36].

Peu après, les chefs d’Etats Majors Ghazouani de Mauritanie et Bennani du Maroc (depuis 2004, auparavant chef des opérations au Sahara Occidental) se rencontraient à Rabat ; la « coopération militaire » est désormais à l’ordre du jour[37].

 D : les étudiants africains au Maroc :

 1 : Politique Islamique : 

L’élite des Comores, pour la formation laïque de sa jeunesse choisit délibérément le Maroc, en raison d’un pont « spirituel ». Le Maroc en effet est considéré, dans toute l’Afrique, comme un « bon pays musulman ». [39] Il conserve et entretient cette réputation, aussi bien par les canaux des confréries en Afrique malékite, que par son alignement sur le camp occidental, « contre la laïcité » des socialistes arabes. (Les Sahraouis pro-marocains eux-mêmes considèrent le Maroc comme le camp des musulmans contre les athées). L’AMCI participe activement à la diffusion d’une image « islamique » du Maroc en entreprenant en particulier l’édification de mosquées[40].L’axe Rabat-Dakar se renforce également par le biais de la Ligue des Oulémas du Maroc et du Sénégal, ils comptent à leur actif près de 1000 boursiers sénégalais qui se rendent notamment à l’université islamique de la Qarawine (Fès), centre intellectuel depuis le IXè siècle, 75% des étudiants y sont désormais d’origine africaine, et la moitié provient du Sénégal, le tiers de Mauritanie, soit un total de 83% depuis ses voisins de l’axe atlantique[38]!

J’ai aussi eu l’expérience d’un membre de l’élite nigérienne, déscolarisé, envoyé au Maroc après un échec en France, en raison de la discipline islamique qu’il est censé prodiguer. L’enquête ajoute  que le Maroc est perçu, en raison de cette réputation islamique, comme une destination possible pour les filles.

2 : La mobilité estudiantine : le Maroc, porte de l’occident

L’Agence Marocaine de Coopération Internationale, crée en 1986, considère « la formation de l’Homme africain comme le fondement de sa politique de coopération avec les autres pays du continent. »[41]

L’AMCI attribuait en 2008 5600 bourses sur les 7000 bourses pour étrangers allouées par le ministère de l’éducation nationale [42]. La bourse des étudiants étrangers, dont bénéficient 70% d’africains dépasse de loin celle des citoyens marocains, 70 euros contre 25 à 40 euros (en 2005-6), ce qui reste, il est vrai, dérisoire compte tenu du prix moyen du billet d’avion (500 euros)[43].

En effetsur 7000 étudiants étrangers au Maroc dans l’enseignement supérieur public en 2006, on compte 4250 sub-sahariens + 1200 mauritaniens (non-comptabilisés comme subsahariens) contre 800 « arabes »[44] . Au cours de l’année scolaire 1994-95 ils étaient seulement 1040 étudiants subsahariens. Pendant l’année scolaire 2004-5 : on comptait 13% de Sénégalais soit 590, un signe de la grande stabilité de cet axe de développement. Les huit pays francophones de l’UEMOA cumulaient 56%, symbole de la perpétuation de l’empire français au sein des relations de « francophonie », mais aussi de l’influence de Rabat dans le Sahel, en Guinée et en Côte-d’Ivoire.

Près de la moitié de ces étudiants sont inscrits en économie et gestion ou en droit (46%), près du quart en sciences (23,5%), 8% en médecine et pharmacie et seulement 12% en lettres, langues et sciences humaines ce qui traduit bien les préoccupations majeures à la fois de l’AMCI et de la nouvelle structure du supérieur dans le contexte de la mondialisation. Pour le pays d’accueil, il s’agit de former les « technocrates » de demain, afin de s’assurer à la fois des marchés et un appui diplomatique, les deux notions tendant à se confondre depuis une décennie.

Jusqu’en l’an 2000, les établissements du privé, encore peu nombreux, n’attiraient, ou ne recrutaient que peu les africains, pourtant, la proportion bondit en 2001 avant de stagner aux alentours de 17% (1/6) des effectifs totaux, à partir de 2004, la proportion d’étudiants subsahariens croît rapidement, atteint en 2007 24%[45].

Le Maroc compte moins de 3% d’étudiants étrangers, mais le secteur de l’enseignement privé, en pleine explosion depuis l’an 2000, en compte désormais plus de 10%[46], autant dire que la population africaine est désormais « visible » dans ces établissements du supérieur.

L’aspect privé de l’enseignement supérieur renvoie pleinement à la conquête économique du marché africain, Casablanca regroupe la majorité de ces institutions, mais c’est à Marrakech et Agadir (dernière étape « marocaine » de la route littorale vers Nouakchott et Dakar) que leurs parts avoisinent respectivement le sixième et le quart des étudiants. On doit leur ajouter Settat, Mohammedia et Kenitra, trois villes moyennes de la bande littorale métropolitaine, qui ont aussi ¼ d’étudiants étrangers, surtout africains, dans leurs établissements privés, révélateurs de la dimension internationale de ces métropoles, mais aussi peut-être de leur proximité géographique (et culturelle) avec le Bilad Sudan.

L’ISIAM canadien d’Agadir est à ce titre révélateur, il est fondé dans les années 80 et se lance dès 1989 à la conquête du « marché » africain en ouvrant des antennes à Dakar et Abidjan (les deux piliers pro-occidentaux et relativement développés de l’Afrique de l’Ouest), 40% de ses diplômés sont subsahariens en 2008, 3 fois plus qu’en 2005[47] !

Une double enquête quantitative suivi d’un entretien avec certains étudiants « type » a tenté de recouper, en 2008, les raisons de cette « immigration estudiantine », et le rapport au « pays d’accueil ». Il pose les concepts classiques de « brain drain », dont le Maroc serait un canal, (et parfois un terminal) et la logique officielle (bien intégrée par certains des individus sondés) de formation de cadres pro-marocains destinés à rentrer dans leurs patries.

 « Les Marocains savent qu’en Afrique Subsaharienne la formation des cadres est primordial, ils auront étudié ici, donc par conséquent, ils ne peuvent pas faire des choses contre le Maroc, c’est la moindre des choses » rappelle un des étudiants sondés. Cette assertion fait référence à l’idée quasi-officielle de l’AMCI : former les cadres de « pays amis ». Elle est en partie intégrée par les étudiants africains. De plus, il s’agit bien d’une mission à accomplir pour le pays, ils ont été « choisis » pour venir au Maroc, c’est donc un devoir d’aller s’instruire ailleurs pour aider à construire le pays,

Le choix du pays est lié tout d’abord bien sûr à la bourse promise par l’AMCI, elle intervient, dans leur enquête comme première motivation dans 36% des réponses, en plus de la stabilité politique…

L’enquête observe que les 2/3 ont des « parents » déjà « émigrés », dont une moitié en France ; près de la moitié des sondés avaient déjà une connaissance au Maroc, ¼ avait un frère ou une sœur… Au réseau familial et relationnel s’ajoute, dans le cas des îles Comores l’influence de l’élite qui a fait de Rabat sa villégiature estudiantine[48].

 3 : Confrontation des subsahariens au Maroc d’accueil :

La perception du Maroc par les étudiants africains met en lumière ce qui unit et ce qui sépare les deux rives du Sahara, brutalement confrontées à deux « modernités » (ou « occidentalisations ») développées à part pendant plus d’un siècle ! La découverte du Maroc des universités et des quartiers de la classe moyenne « instruite » doublée de la grande difficulté dans les grandes cités d’entrer en contact avec les gens modestes, conduit une partie des enfants de l’élite musulmane (notamment sénégalaise) à se replier sur la communauté africaine, considérée comme plus morale, et plus pieuse. Certains, à l’inverse, se détournent de la piété traditionnelle malékite, et rejoignent, au sein des communautés « Blacks », un mode de vie plus sécularisé[49].

D’autres étudiants critiquent cette attitude systématique des jeunes africains de se constituer en clans « Blacks », et ont fait volontairement la démarche de l’intégration, cependant, le racisme populaire dans les grandes villes et la barrière de la langue les mettent à l’écart de la majorité des marocains, surtout ceux qui de toute façon, ne fréquentent ni l’université, ni les quartiers moyens ou bourgeois.

En effet, le problème linguistique est énorme, les africains francophones maîtrisent cette langue bien mieux que le marocain « lambda », même à l’université, pour la simple raison qu’ils ont fait souvent leur scolarité entière dans cette langue, au même titre qu’un français. Or la société marocaine, profondément marquée par un rapport de classe de type colonial fait de la langue française la langue de la classe dominante occidentalisée, du colon. Le marocain du peuple, entre brutalement en contact avec un étudiant subsaharien, et se trouve placé en situation d’infériorité linguistique, qui lui n’a pas cependant besoin d’apprendre le dialecte… puisque tout le monde le comprend. On a ainsi la rencontre improbable d’étudiants eux-mêmes occidentalisés selon un modèle « subsaharien » avec des marocains occidentalisés sur un modèle « maghrébin », qui se renvoient l’un l’autre en réalité le qualificatif « d’infidèle ».

L’enquête le montre bien « en face d’un Maroc froid, individualiste et manquant de religiosité, les étudiants dépeignent une Afrique authentiquement religieuse, chaleureuse et solidaire ». J’ajoute qu’à l’inverse, le marocain de la rue fait des africains un ersatz d’européen, de couleur noire, ce qui est un paradoxe absolu, au sein d’une société coloniale ou le « blanc » domine. Une clé de compréhension du choc culturel est aussi liée à des sociétés hiérarchisées des pays de départ, au sein desquels les étudiants africains font partie de l’élite, et à certains comportements à l’égard de la population de base, qui sont évidemment mal perçus par leurs interlocuteurs des grandes villes du Maroc.

E : La question migratoire :

Les routes transsahariennes traditionnelles entre le Sahel et le Maroc, abandonnées au XXe siècle retrouvent un usage primordial avec le transit des clandestins[50].

Les régularisations espagnoles de 1991 (5 ans seulement après l’instauration des visas), 1996, 2001 et surtout les 700 000 régularisations de juillet 2005 semblent largement expliquer la figure de pont vers l’Europe que les immigrés lui accordent ce qui influe donc sur le rôle du Maroc comme « première pile » de ce pont.

1 : Transmigration, immigration[51] :

L’enquête réalisée auprès d’un panel d’étudiants « africains » de Rabat révèle que, finalement, 82% des étudiants questionnés désirent poursuivre leurs études dans un pays occidental, 82% de ceux là visent un pays francophone (France surtout, mais aussi Canada et Belgique) ! Le Maroc, à en croire cette enquête constituerait donc une sorte de filière de « fuite des cerveaux », même si en réalité, bien peu parviennent à obtenir le précieux visa, et sont contraints à choisir entre deux possibilités, rester au Maroc, immigrer, ou retourner au pays.

L’étude des comportements de la mobilité estudiantine conclut à une « immigration d’élite », un véritable « brain drain » d’africains dans la presse francophone (où on privilégie, je puis l’attester, le « savoir rédiger » sur le « connaître le sujet »), ce qui peut constituer pour les intéressés un levier pour des postes au pays, mais à cela s’ajoute, plus ou moins légalement, en marge des études et par la suite, un véritable « brain waste », notamment dans les « call center » européens délocalisés au Maroc[52]. (J’ai pu constater le bien fondé de ces deux observations.)

M. Lahlou et Cl. Escoffier ont réalisé une enquête auprès de migrants clandestins à Tanger, Casablanca et Rabat, elle s’intéresse aux raisons du départ, aux conditions de la migration ; aux perspectives de poursuite, et aux conditions de vie dans le pays de transit. 42% des migrants interrogés ont un diplôme supérieur, mais quasiment aucun n’a obtenu, avant le départ, de travail en correspondance avec leur niveau d’étude. Certains immigrants envisagent également de trouver un emploi et de s’installer au Maroc. Un étudiant ivoirien au Maroc explique qu’avec son diplôme de troisième cycle, il gagnerait quatre fois moins à Abidjan que son cousin de France, ce qui, à son échelle, constitue un véritable handicap pour aider sa famille. On a là le témoignage de migrants issus des classes supérieures, qui sont indéniablement les plus nombreux. Un autre jeune rappelle qu’un diplôme marocain « ça pèse », il n’est pas étudiant, mais souhaite le devenir afin de régulariser sa situation ; c’est la raison officielle de son immigration.

Le Maroc, prévu comme pays de transit se transformerait « pour certains » en pays d’immigration[53]. Les personnes interrogées perçoivent le Maroc comme une solution médiane acceptable, proche de l’Espagne, et, le cas échéant, meilleur refuge que le pays de départ, ils y expriment « un sentiment de quiétude et de sécurité », en dépit de leur précarité.

L’âge moyen des migrants interrogés en l’an 2000 est de 25 ans, une forte majorité des personnes interrogées a entre 24 et 26 ans, ils viennent de RDC, alors en proie à une violente « deuxième guerre », du Nigéria, mais également de différents pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique Centrale. Beaucoup de nigérians se déclarent sierra léonais ou libériens, dans l’espoir d’obtenir le statut de réfugié (les deux pays sortaient alors à peine d’une décennie de guerre civile).

Dès l’Algérie, les clandestins occupent divers emplois dans le désert algérien, 9 maliens en particulier, travaillant le plus clair du jour pour environ 5 euros par jour pour un exportateur de dattes ont été repérés par un enquêteur algérien[54]. Selon Serge Daniel, les immigrants semblent pouvoir trouver du travail en Algérie aussi parfois raisonnablement rétribué, jusqu’à 25 euros en Algérie[55], ils sont manœuvres sur les chantiers, maçons, soudeurs, cuisiniers, c’est une raison de leur maintien dans les pays de transit, souvent ils déclarent même être partis au départ pour travailler en Algérie, où l’explosion des prix pétroliers semble avoir véritablement ouvert une large gamme de professions, pour des rémunérations de trois à douze fois supérieures aux salaires subsahariens[56]. A Maghnia, comme dans le reste de l’Algérie, les migrants pratiquent divers emplois pour 4 ou 5 euros par jour (le smic agricole au Maghreb)[57]. Ceci est confirmé dans toutes les enquêtes[58]. J’ai moi-même rencontré au Mali un gambien, qui rentrait, apparemment contraint, d’Alger où il exerçait comme gardien-jardinier d’une villa.

Au Maroc, les nationalités qui parviennent le plus à s’inscrire dans le tissu informel marocain sont les ghanéens et les maliens (cordonniers), les sénégalais et les ivoiriens, commerçants de trottoir, certains maliens affirment travailler comme aide-maçon ; d’autres rapportent faire office de gardiens pour des résidences privées[59].

A Rabat, un malien témoigne vivre avec une dizaine de compatriotes, chez l’habitant, dans une chambre dont le loyer revient en général (et c’est le cas aussi des témoignages relatifs aux nigérians), à 10 euros par personne et par mois[60].

Seuls les migrants issus du Sénégal et du Mali, pays qui nous intéressent ici au plus haut point, semblaient avoir, avant leur départ une situation stable de paysans, de commerçants ou de transporteurs.

2 : La route Saharienne des migrations :

D’après l’enquête de Serge Daniel, les réseaux recrutent leurs candidats depuis les grands ports du golfe de Guinée, poumons économiques de l’Afrique de l’Ouest et du Centre ; Lagos, Accra et Abidjan, de là, ils transitent vers le Mali par le Togo et le Burkina-Faso[61], et pour les groupes ouest-africains, directement depuis Abidjan par Sikasso au sud-est du Mali[62]. Le tarif pour rallier le Tamanrasset évolue entre 500 et 1000 euros, avec un prix moyen de 500 000 CFA (670 euros)[63], ce n’est bien sûr qu’un prix plancher, qui n’exclut nullement de nouvelles « cotisations ».

Pour les ressortissants de l’Afrique Centrale, le sésame d’entrée au Mali sans visa est le passeport Camerounais, de là, de quelque nationalité que soient les candidats à l’aventure, le passeport nécessaire est malien, puisqu’il autorise le séjour « touristique » en Algérie sans visa[64]. C’est aussi le cas pour la Mauritanie, pour le Maroc, il jouit des mêmes avantages avec les passeports Sénégalais, Nigériens… cependant, l’entrée par voie terrestre n’est autorisée qu’aux ressortissants mauritaniens, qui ont besoin du visa. Le filtrage se réalise, cyniquement, par les prix du billet d’avion. Le passeport camerounais se négocie 300 euros à Douala, quant aux passeports maliens, ils sont produits par un puissant baron nigérian, et se négocient 350 à 500 euros, ou encore par des imprimeries clandestines implantées en Allemagne même[65].

La première étape conduit ainsi via, parfois, un transit à Mopti, carrefour du Nord-Mali, à l’entrée du delta intérieur du Niger, à Gao, terminus du « goudron » malien, sur la rive gauche du Niger. Les communautés principales y sont Nigérianes, Ghanéennes, Ivoiriennes et Maliennes, elles sont organisées en « ghettos » nationaux. Chacun est contrôlé par un chef issu des migrants, mais nommé et appointé par le réseau. C’est aussi à Gao, agglomération de près de 100 000 habitants, que les mafieux nigérians proposent les passeports maliens.[66]

A partir de Gao, puis de Kidal, capitale de la « 49ème wilaya algérienne », (statutairement malienne) des camions suivent l’itinéraire qui conduit vers Tessalit, puis Inhalil (Mali) et déchargent à Bordj Mokhtar (Algérie). Mais la majeure partie transite par Tinzawatine[67]. Il s’agit de deux bourgades jumelles encadrant la frontière, les clandestins s’y regroupent de nouveau en « ghettos » nationaux, du côté sud. Ils se donnent des « présidents », un gouvernement, chaque communauté possède même son cimetière[68].

A partir de « Tinza-Mali »,  les véhicules qui pénètrent l’Algérie, ont pour objectif Silet, à une centaine de kilomètres au sud-sud-ouest de Tamanrasset, ils l’atteignent par de nombreux méandres, où des transporteurs algériens prennent le relais[69]. A nouveau à Tamanrasset, les « africains » sont organisés, dans le quartier de « Taghart », en ghettos avec chacun son institution[70]. La route des migrants continue ensuite par Arak, In Salah, El-Goléa, Ghardaïa du Mzab et, de là, Oran puis Maghnia, avec éventuellement une escale de travail à Alger. Pour ceux qui n’ont pas rejoint Tamanrasset, ils passent directement d’Inhalil à Adrar, et de là rallient le Maroc (apparemment par la zone Sahraouie) [71].

A Maghnia, face à la frontière marocaine, un énième camp sauvage s’est implanté, il comptait 3000 ressortissants subsahariens pendant l’hiver 2006, organisés en ghettos communautaires, mais cette fois, de manière totalement autogérée et « démocratique », comme à Tinzawatine, un conseil se réunit deux fois par semaine[72]. Le passage vers Oujda coûte entre 100 et 200 euros, à verser à des mafias locales, qui usent de plus en plus de relais subsahariens, les clandestins trouvent refuge au sein de la capitale de « l’Oriental » marocain, dans le campus universitaire, où les forces de sécurité n’ont pas le droit d’opérer[73].

C’est de là que commence la dernière étape africaine de la route migratoire ; les clandestins se dirigent vers Gourougou : « la jungle de Melilla » et Belyounes, « la jungle de Sebta »[74] où on retrouve la même organisation « démocratique » qu’à Tinzawatine et Maghnia, les conditions y étaient d’une dureté inouïe.

Après l’échec, où par transit nécessaire, beaucoup de subsahariens se retrouvent dans le quartier populaire Taqqadoum en banlieue de Rabat, centre névralgique des candidats à l’aventure en attente, refoulés, ou simplement désabusés, ils travaillent ou mendient (c’est de là que partent les convois vers Tarfaya), apparemment, les maliens y sont de loin les plus nombreux[75].

routesmigratoires

 3 : La gestion migratoire et les Etats-Transits : évolutions :

La police des frontières de Oujda délivrait peut-être dans les années 1990 le tampon d’entrée aux immigrants venus d’Algérie, mais beaucoup attestent avoir utilisé là, et là seulement, des passeurs, ailleurs, ils ne parlent que de transports en commun, qualifient la police algérienne de plus dure, mais aussi respectueuse. En juin 2000, le quotidien arabophone Al-Alam rapportait plusieurs dizaines d’expulsions par jour.

La traversée de Gibraltar en Patera couterait 1000 euros environ, les transmigrants clandestins occupaient à l’époque les places complémentaires de groupes de migrants marocains déjà organisés, ayant payé en moyenne 300 euros[76].

L’Espagne a immédiatement entrepris des négociations avec son voisin méridional et les deux états ont signé en 1992 un « accord de réadmission » pour tous les migrants irréguliers arrivés en péninsule depuis le royaume chérifien. Cependant, durant la décennie 90, Rabat refusait toute réadmission de migrants capturés par les gardes frontières en dehors des présides de Sebta et Melilla, en particulier sur les Pateras, arguant de l’incertitude du lieu de départ (99,99% du Maroc, bien sûr).

C’est en 1997 que les premières Pateras ont abordé l’île Fuerteventura des Canaries, comme pour le passage de Gibraltar, le pourcentage de subsahariens croît alors très rapidement[77].

A l’aube du XXIe siècle, cependant, le sujet n’intéresse encore que peu les médias et la classe politique marocaine, et l’Etat se refuse à une politique trop répressive, à une dialectique trop agressive à l’égard des états subsahariens[78].

Le premier réseau de trafics de faux papiers en Algérie a été démantelé dans les années 1990, il comprenait conjointement des français et des algériens, qui produisaient de faux visas français[79]. La découverte du trafic de stupéfiants à grande échelle au sein des mafias migratoires date de décembre 2004, lorsque, au hasard d’une descente de police malienne contre un réseau de transport de la Cocaïne par Bamako a été découvert un lot considérable de faux-passeports maliens. En novembre 2005, la chasse aux faux documents est lancée, le consul du Mali à Tamanrasset appelle ses hommes à la plus grande vigilance[80].

Avant 2006, il semble que les forces algériennes laissaient délibérément passer un certain nombre de clandestins, sans doute les forces frontalières étaient-elles « arrosées » par cette économie, elles arguaient alors préférer que les clandestins traversent plutôt qu’ils ne s’installent sur le territoire[81]. Les hélicoptères de l’ANP survolaient déjà la zone, mais à la recherche des contrebandiers, pas des « aventuriers »[82].

Cependant, à l’hiver 2005-6, alors que Serge Daniel réalise son enquête 300 refoulés sont encore « jetés » à la frontière malienne, et se « débrouillent » pour rentrer ; ils témoignent de brutalités policières [83].

Les ratés des transports et les expulsions brutales, dans cette traversée du désert auraient coûté la vie à près de 3000 migrants durant la première moitié de la décennie, selon l’association malienne ‘Aide’[84].

C’est à Tamanrasset que se situe le principal centre de rétention en Algérie[85], ils attendent là leur expulsion une dizaine de jours[86]. Lors de la visite « officielle » de Serge Daniel, les consulats maliens et nigériens se plaignaient du peu d’information qu’on leur communiquait tandis que les algériens exhibaient les sauf-conduits consulaires « en bonne et due forme »[87]. Il y aurait officiellement un pont aérien deux fois par mois, en réalité, il semble y avoir deux à quatre convois de 6 camions par mois[88]. Les données officielles recensaient 6000 expulsions d’étrangers en 2004 en grande majorité depuis la région de Tamanrasset[89].

La situation évolue considérablement suite aux « assauts » groupés contre Melilla, le 25 juin et surtout le 20 septembre 2005 ; qui entraînèrent des dizaines de morts, pris en tenaille entre les forces marocaines et espagnoles[90]. Les Marocains accusèrent immédiatement le frère ennemi algérien de laisser délibérément passer les clandestins et de refuser de coopérer, un communiqué algérien du 16 octobre 2005 rejette ce qu’il considère comme une « diffamation »[91].

Jusqu’alors les marocains appliquaient une règle générale de l’expulsion : « toujours vers la frontière à partir de laquelle il a pénétré le pays dont il a été expulsé »[92]. Suite à l’assaut, en novembre 2005, la police marocaine, sommée de vider les « jungles » de Sebta et Melilla, déporta les migrants à la frontière algérienne, en plein désert. Ils furent secourus par la population du village de Ain Chouatar, qu’ils avaient pu rejoindre grâce à la lumière d’un relais télécom, l’électricité ayant été coupée pour mieux les perdre[93]. Leur politique traditionnelle fut ainsi brutalement révélée à la presse européenne, et Rabat s’entretint avec le Mali et le Sénégal pour réaliser un pont aérien de  23 charters. Tout ceci, selon Kh. Zerouali, chargé de l’immigration au ministère marocain de l’intérieur, aurait coûté 92 millions d’euros. A l’époque de ses déclarations, à la mi-2006, Rabat n’avait toujours pas reçu les 40 millions promis par l’Union Européenne[94].

Quelques semaines après les évènements de Sebta et Melilla, en janvier 2006, la DGSN (sécurité) marocaine réunit suffisamment de preuves contre un réseau de passeurs et incarcérèrent 71 membres présumés qui acheminaient, contre 12 000 dollars, des indiens, bengalis et pakistanais au Maroc en véhicules de luxe, depuis Gao. Ces derniers avaient auparavant rejoint l’Afrique via Dakar, Bamako ou Ouagadougou[95].

Coté algérien aussi, au printemps 2006, un important réseau de camerounais et de nigérians, qui établissaient de faux documents depuis Tamanrasset fut démantelé[96]. En avril, les services algériens démantèlent un nouveau réseau, constitué cette fois d’espagnols et d’algériens, ils fabriquaient de faux visas Schengen et surtout « contrefaisaient les tampons d’entrée algériens », afin de justifier l’arrivée depuis Alger[97].

A partir de 2006, les nouvelles difficultés transforment la migration, désormais, on procède par très courtes étapes et de bien longues attentes[98].

4 : Les nouvelles routes

Un nouvel assaut surprend la Guardia Civil de Melilla en juillet 2006, on dénombrera officiellement 3 morts[99]. Après l’effondrement du taux de passage vers les présides et Gibraltar, en un trimestre seulement, des dizaines de milliers de clandestins se ruent sur Nouadhibou, afin de rallier les Canaries. Une nouvelle route s’ouvre alors, elle reprend l’itinéraire marocain « bis », mais cette fois, la traversée dure de 3 à 5 jours au lieu de 24 heures, et coûte de 600 à 1000 euros. Les candidats embarquent sur les Cayucos, longues pirogues de pêcheurs pélagiques, près de 1300 jeunes gens auraient péri durant ce « grand hiver ». 10 à 15 000 personnes auraient alors été en attente d’un départ dans la vieille ville de Nouadhibou[100]. Parmi les personnes arrêtées par les autorités mauritaniennes, selon les Croissant Rouge, on comptait près de 1000 sénégalais et plus de 300 indo-pakistanais [101]! Le leader de l’ONG avertissait déjà, en mars 2006 que le mouvement allait se poursuivre vers Saint Louis, une fois la côte mauritanienne plus étroitement verrouillée[102]. Les Canaries communiquaient en août 2006 des statistiques effrayantes, en une nuit 650 africains auraient débarqué sur l’archipel tandis qu’en 6 mois, les gardes frontières totalisaient 13 000 arrivées dans l’archipel !

La route de la Libye se développe elle aussi à l’époque, avant d’aboutir à Malte et Lampedusa. Elle fait transiter les groupes de Gao vers Agadez, au nord Niger, puis Arlit ou Dirkou et de là à Djanet (Algérie), avant de rallier Ghât, à la frontière. C’est à ce point seulement, semble-t-il que le passage est largement surtaxé, peut-être jusqu’à 500 euros.

Le séjour moyen dans les centres de rétentions d’In Salah et Djanet ne dépasse pas une semaine, par contre, les refoulés passent souvent 10 jours dans le grand centre de Tamanrasset avant qu’un convoi d’environ 6 camions ne les « rapatrient » à Tinzaouatine.

Les années sont passées, la route de la Libye a commencé à se révéler comme le second itinéraire de remplacement. Puis, début 2010, le ministre espagnol de l’Intérieur, Al. P. Rubalcaba faisait état d’une diminution du nombre de clandestins interceptés, 7300 en 2009, contre 13500 en 2008, soit une baisse de 46% ! Le grand mouvement migratoire canarien, en constante augmentation depuis 2005 semble en voie d’être jugulé. Ainsi,  les chiffres du ministère faisaient état d’une baisse de 9200 interpellations en 2008, contre 2250 en 2009, soit une baisse de 75%. Cette déclaration précisait que seuls les accords avec les pays de départ avaient pu concourir à cette réussite[103].


[1] La Vie Eco, Maroc – Sahara : le rapport qui n’a jamais été publié, 04/01/2010

[2] La Vie Eco, « Maroc – Sahara : le rapport qui n’a jamais été publié », 04/01/10

[3] La Vie Eco, « Maroc – Sahara : le rapport qui n’a jamais été publié », 04/01/10

[4] A. ATIL, Le Royaume du Maroc et sa politique envers l’Afrique subsaharienne, IFRI, 2003

[5] Rachid El Houdaigui, La politique étrangère sous le règne de Hassan II, 2003

[6] Les relations transsahariennes à l’époque contemporaine,  L. Marfaing, St Wippel, p.32

[7] Y. ABOU EL FARAH, Abd. AKMIR, Abd. BENI AZZA, La présence marocaine en Afrique de l’ouest: cas du Sénégal, du Mali et de la Côte d’Ivoire,, p. 295 et suiv.

[8] Il faut aussi mettre en évidence l’apparition DU partenaire privilégié, l’Afrique du Sud, lequel dépasse le cadre de cette étude, mais seul véritable témoin d’un développement Sud-Sud entre pays émergents.

[10] http://www.csrpsp.org/documents/docs/atelconst/Rapport%20d’atelier%20de%20d%E9marrage-Projet%20petits%20p%E9lagiques.pdf

[11] Le Royaume du Maroc et sa politique envers l’Afrique Subsaharienne,

[12] http://fr.allafrica.com/stories/200905130767.html

[13] http://www.lematin.ma/Actualite/Express/Article.asp?id=130548

[14] Extrêmement importante en Côte d’Ivoire et au Sénégal, cf : Y. ABOU EL FARAH, Abd. AKMIR, Abd. BENI AZZA, La présence marocaine en Afrique de l’ouest: cas du Sénégal, du Mali et de la Côte d’Ivoire, 2007

[16] http://www.yabiladi.com/article-economie-931.html

[17] http://www.africanmanager.com/articles/119486.html

[18] Le Maroc et le Sénégal parlent affaires, 01 2007. http://www.algerie-dz.com/article7970.html

[19] Le Sahara Occidental Et Les Frontieres Marocaines, R. Rézette – 1975

[21] http://www.lavieeco.com/actualites/4086-saisie-de-plus-de-3-800-paquets-de-cigarettes-de-contrebande-a-oujda.html : cet article est passionnant par l’ineptie de ses propos, notamment lorsque, pour gonfler cette prise, ils évaluent la valeur de la marchandise au tarif officiel des cigarettes de la régie des tabacs

[22] http://www.lakoom-info.com/news/news_janvier2010/news_id01328.php, « Algérie: accord douanes-Imperial Tobacco pour lutter contre la contre façon »

[24] voir infra

[25] Regards sur la Mauritanie,  L’Ouest Saharien, M. Abdoul, A. Antil,  p. 93

[26] Id. p. 95

[27] « Maroc-Mauritanie : Les produits marocains déferlent sur la Mauritanie », T. Anthioumane , 09 2006, http://www.yabiladi.com/forum/maroc-mauritanie-produits-marocains-deferlent-2-1354992.html

[28] Id.

[29] le 17 octobre 2009

[30] http://www.maec.gov.ma/fr/f-com.asp?num=4984&typ=COM

[31] La Mauritanie réadmise à l’APF après deux ans d’exclusion, 08 07 2010 http://www.maghreb-intelligence.com/afrique/321-la-mauritanie-readmise-a-lapf-apres-deux-ans-dexclusion

[32] http://www.lematin.ma/Actualite/Express/Article.asp?id=136283

[33] http://www.maliweb.net/category.php?NID=61763&intr=

[34] http://www.lesoleil.sn/article.php3?id_article=62299

[35]  France 24

 [36] « En effet, alors que les liens entre le commanditaire présumé des enlèvements, Omar Ould Hamma alias « Omar Sahraoui », et le mouvement Front Polisario, étaient connus (voir Sahel Intelligence article X), l’un des autres accusés, Mohamed Salem Ould Ehmouda, serait quant à lui un « militaire sahraoui du Front Polisario » selon ses propres aveux. Ould Ehmouda a ainsi affirmé à la cour criminelle qu’il aurait été enlevé par des membres des services de sécurité mauritaniens « déguisés en civil », alors qu’il profitait d’une permission accordée par sa hiérarchie militaire » http://sahel-intelligence.com/anti-terrorisme/127-proces-terroristes-en-mauritanie-le-front-polisario-mis-a-lindex-par-la-cour-criminelle-de-nouakchott

[37] http://www.pointschauds.info/fr/modules.php?name=News&file=article&sid=3086

[38] « Les étudiants étrangers dans l’enseignement supérieur public et privé marocain », Ah. Belkadi et M. Charef, p 246

[39] Les étudiants subsahariens au Maroc : des migrants parmi d’autres ? Johara Berriane ; Université de Freiburg, 2007

[41] Les étudiants étrangers au Maghreb, Belkadi et Charef, p. 244

[42] Une décennie de réformes au Maroc (1999-2009), Centre d’Etudes Internationales (dir.), p.363 et 333

[43] Les étudiants étrangers au Maghreb, Belkadi et Charef, p. 243

[44] La mondialisation étudiante: Le Maghreb entre Nord et Sud,  S. MAZZELLA

[45] Id.

[46] Les étudiants étrangers au Maghreb, Belkadi et Charef, p. 250-2 :

[47] Id.

[48]«  Les étudiants subsahariens au Maroc : des migrants parmi d’autres ? » J. Berriane, 2007

[49] Id.

[50] S.Bredeloup et O. Pliez, 2005, Migrations entre les deux rives du Sahara, p. 6 et suiv.

[51] Le Maghreb à l’épreuve des migrations subsahariennes: immigration sur émigration,   A. Bensaâd, 2009

[52] « Les étudiants subsahariens au Maroc : des migrants parmi d’autres ? »  J. Berriane, 2007

[53]« Que peut le Maroc, que fait le Maroc » in L’immigration irrégulière subsaharienne à travers et vers le Maroc, 2003

[54] Liberté, repris dans Courrier international n° 25 du 23-9/11/2000

[55] S. DANIEL, Les Routes Clandestines, L’Afrique des immigrés et des passeurs, 2008, p. 75

[56] Le salaire mensuel minimum au Sénégal avoisine les 65 euros, au Mali, 45 euros, au Niger 30 euros, 180 euros au Maroc et en Algérie.

[57] Id. 116

[58] L’immigration irrégulière subsaharienne à travers et vers le Maroc, BIT, 2003, http://193.134.194.11/public/english/protection/migrant/download/imp/imp54f.pdf

[59] Id.

[60] Id.

[61] S. DANIEL, Les Routes Clandestines, L’Afrique des immigrés et des passeurs, 2008, 25-26

[62]id. 38

[63] Id. 34

[64] Id. 39:

[65] Id. 40 :

[66] Id. 41 et 48

[67] Id. 65

[68] Id. 75

[69] Id.80

[70] Id. 88-9

[71] Id. 91

[72] Id. 110

[73] Id. 117

[74] Id. 151

[75] Id. 162-8

[76] Ali Lamrabet, Courrier International, 522, 11/00

[77] « L’immigration subsaharienne et la politique migratoire de l’Espagne », P. Pumares, in L’immigration irrégulière subsaharienne à travers et vers le Maroc, 2003

[78] « Que peut le Maroc, que fait le Maroc » in Ibid.

[79] S. DANIEL, 98

[80] Id. 41

[81] Id. 53

[82] Id. 80

[83] Id. 58

[84] Id. 63

[85] Id. 95-6

[86] « Paroles de migrants : Djanet-Tamanrasset-Tinzaouaten-Kidal, la route du refoulement », http://www.tamanrasset.net/modules/newbb/viewtopic.php?topic_id=1881

[87] Id. 95-6

[88] « Paroles de migrants : Djanet-Tamanrasset-Tinzaouaten-Kidal, la route du refoulement », http://www.tamanrasset.net/modules/newbb/viewtopic.php?topic_id=1881

[89] Id. 98

[90] Id. 137 et 139

[91] Id. 136

[92] Id. 111-2

[93] Id. 120

[94] Id. 135

[95] Id. 133-4

[96] Id. 90

[97] Id. 103-4

[98] Id. 176

[99] Id. 184

[100] Id. 187-188

[101] Id. 200

[102] Id. 202

[103] http://www.biladi.fr/58608-baisse-de-plus-de-45-pc-des-arrivees-d-immigres-clandestins-sur-les-cotes-espagnoles-en-2009