Mawsim et Tburîdât : Approche anthropologique

Le Mawsim constitue une période, une saison, une pratique anthropologique centrale et universelle.

La racine sémitique WSM/WShM renvoie systématiquement à la marque, au tatouage. Il s’agissait selon les lexicographe arabes du IIè et IIIè siècle de l’hégire (Lisân ’l-‘arab) de la coutume de marquage collectif des bêtes de la tribu. Les groupes claniques d’une région étendue se réunissaient à une date fixe et consacrée (Muharram), mois de trêve sacrée estivale (lorsque les bête ont « germées » (’WShM)).  C’était également le temps du marché, de la « foire » d’une sous-région, concentré autour du culte particulier d’une divinité, sur le lieu sacré (Hurm) d’une Ka‘ba, au sein duquel la trêve était garantie sous peine de mise à mort immédiate et consensuelle.

Cet « rendez-vous » anthropologique se retrouve aussi bien dans le monde greco-romain, sous la forme Paneguréia, le « Grand Rassemblement ». On y pratiquait des sacrifices à l’égard du Dieu tutélaire du lieu, et les tribus, cités, états de la région garantissaient aux commerçants le Sauf Conduit de la trêve sacrée. En marge, et en fait au cœur de ces rassemblements, un vaste marché permettait d’échanger, à vaste échelle géographique, souvent encore au terme d’une saison agricole.

Le concept apparaît dans le monde romain classique et chrétien sous la même terminologie en orient, cette fois ci au sein du sanctuaire dédié à un saint exceptionnel, il prend le nom de Feria en occident, qui véhicule lui aussi la racine du marquage (ferrare) et constitue l’origine des Foires Champenoises. Castillans, Catalans et Occitans développent peu à peu un art de la capture et de l’abatage rituel du taureau sauvage au cours d’une cérémonie exaltant la virilité de l’abatteur rituel : le torrero.

L’arabisation de la panégyrie et de la foire au cours de l’islamisation de la méditerranée conduit à la rencontre des coutumes tribales et agricoles berbères, arabes et romaines occidentales.

Dans le Maghreb Andalous (espagnol), Ifriqyen (tunisie) et berbère, la culture équestre commune aux arabes et aux berbères nomades et semi-nomades des grandes plaines s’installe au coeur des cérémonies en l’honneur d’un Sayd, fixées dans un calendrier agraire en voie d’islamisation. On assiste en effet au développement, à partir du XIè siècle, du Mawlud prophétique comme Mawsim (saison/foire) purement hégirien.

Qui dit trêve sacrée ne dit pas absence de violence, et cette violence ritualisée prend forme dans le monde maghrébin dans les Tburîdât, démonstration de force des tribus. Si les grecs de l’antiquité organisaient des Jeux et Luttes (panégyrie olympienne, pythienne, délienne etc…), si les latins y introduisaient des combats ritualisés de champions du Glaive (Gladiatores), les arabes, comme les germains à l’autre extrémité du monde romain, performaient en démonstration de manœuvres équestres.

Le Mawsim Maghrébin connait sa dernière évolution au cours de l’arabisation générale des plaines et de l’effondrement de la civilisation mérinide (XVè siècle), les armes à feu sont également introduites au cours de cette même époque, celle de la formation de milices arabes makhzéniennes faisant écho aux milices tribales. A la démonstration de manœuvre équestre s’ajoute également l’élément de terreur de la poudre, projetée, foudroyante, sur l’ennemi. Il devient donc l’élément maghrébin de confrontation rituelle des diverses ‘asabya tribale dès les XVIè et XVIIè siècles.

La panégyrie antique ou la foire médiévale, la féria tauresque et la tburîda équestre des plaines maghrébines accueille également une foule d’artistes, d’orateurs et de poètes, qui trouvent, dans cette rencontre des hommes, des groupes et de l’afflux monétaire soudain, des mécènes ponctuels ou futurs. Le théâtre grec, l’amphithéatre romain, le Shi‘r arabe prennent ainsi source à la même abondante fontaine, c’est donc l’occasion d’établir le panégyrique d’un noble personnage et également de construire, en marge du sacré, un cadre profane ritualisé de la virile confrontation. Il prend, au Maghreb, la forme des chants des ‘abîdat Rma.

Religion, commerce, politique et culture communient chaleureusement et forment un système dont chaque élément est la cause et la conséquence de l’autre. L’abondance de biens attirent les foules, soucieuses de leur rédemption elles participent fiévreusement au rituel sacré, et, fascinées par les manœuvres équestres elles prêtent l’oreille à de géniaux oisifs. En exposant leur force, leur agilité et leur organisation, les tribus tiennent en respect les adversaires potentiels, se cherchent de précieux alliés et règlent leurs comptes pacifiquement.

Jeu de Poudre ou Fantasia :

Approche historique et linguistique :

La charge rituelle, ou son usage militaire d’entrainement consiste proprement en la réunion d’un art équestre et d’un art militaire. Elle prend, au cours de l’histoire des noms différents dont l’étude nous éclaire également. Cet art équestre et militaire est aussi le fait de certaines sociétés déterminées géographiquement.

Le cheval Barbe est attesté dans la paléontologie (Equus Caballus Algericus) au paléolithique moyen (époque de Lascaux), il est également représenté sur de nombreux pétroglyphes proto-libyques à travers toute l’Afrique du Nord et semble avoir été domestiqué dès la fin de l’âge du bronze (-1200), à l’époque des chars libyques, puis, évidemment chez les Garamantes. Les auteurs classiques greco-romains le nomment Cheval de Barbarie, appellation qu’il conserve à travers l’histoire, corrompue sous la forme « Barbe ».

Petit au garot, puissant, rapide et extrêmement résistant, il pénètre l’Espagne au moins à partir des conquêtes arabo-berbères (711) et devient (ou reste) la race prédominante de la péninsule. Il connaît un regain d’emploi après la disparition des armures et l’abandon des races massives et donne naissance au Lusitanien, à l’Andalous actuel et bien sûr, au Mustang, utilisé lors de la Conquista Américaine et retourné à l’état sauvage. Le Barbe est également prédominant dans toute l’Afrique méditerranéenne et Sahélienne, il y endure parfaitement de durs traitements et les chaleurs estivales, comme le note un précurseur français en Algérie, en 1789.

Parallèlement, la charge massive, rangée, suivie d’une dislocation rapide est une stratégie de combat utilisée par le peuples nomades et semi-nomades africains, arabes et centrasiatiques. Elle aurait été notamment décisive au Yarmûk, lorsque les armées romaines échouent à reprendre la Syrie aux arabes confédérés.

Il y a ensuite fusion des genres de combat, à la lance, et l’art de la manœuvre du lancier prédomine au cours de la période médiévale des rives du golfe de Gascogne à celles de la mer rouge et le cheval de barbarie en devient l’attribut essentiel.

Les espagnols semblent avoir été les seuls, suite à l’apparition de la poudre, à entretenir l’art primitif du La‘b al-Khayl sous le nom de Juego de Canas, lequel se perpétue dans les ferias contemporaines, sous les étrillers des gauchos

Juan de la Corte, Fiestas en la Plaza Mayor, 1623

Dans le reste du monde nord-africain, du Nil au Sénégal, les tribus arabes, berbères, nubiennes, peules… poursuivent ce mode de stratégie militaire de l’attaque éclaire suivie d’une retraite hâtive, mais avec l’atout moderne de la poudre, utilisée plus pour disjoindre les rangs adverses en terrorisant hommes et montures, que pour tuer directement. Le La‘b al-Khayl d’entraînement et de rituel se transforme en La‘b al-Barûd, d’où au Maghreb Extrême, la forme Tburîda.

La manœuvre est attestée dans une œuvre unique, esquisse espagnole de 1535, lors d’une bataille pour la prise de contrôle de la Tunisie Hafside par la dynastie Habsbourg

Anonyme, Parade à Tunis, 1535
Le « Jeu de Poudre » recevra ensuite une minutieuse description dans le contexte marocain, en 1787, par l’ambassadeur français De Chénier.

Le terme Fantasia apparaît sous la plume malencontreuse de Delacroix, il semble avoir noté ce terme italo-espagnol introduit en Dialecte Maghrébin et portant le sens de gloriole, panache, dérivé d’un terme greco-latin, en marge de ses esquisses. Il aurait ensuite oublié son sens et confondu l’exclamation de la foule avec le nom de l’art, d’autant qu’en arabe, fantaisie se nomme Khayyal, ce qui aurait achevé de l’induire en erreur, tant est forte la similitude avec Khayala, l’art équestre proprement dit.

Eugène Delacroix, Jeu de Poudre, 1832

L’ « orientalisme » du XIXè siècle porte sur le Maghreb un œil attentif, et si l’Algérie est soumise, le Maroc fascine, et chaque auteur, chaque peintre use du terme pour décrire ces charges envoûtantes qu’il s’attend à (re) découvrir.

La civilisation du Barbe se confond ainsi avec la civilisation de la charge fulgurante et du jeu de poudre, elle correspond à l’Occident Islamique, dans sa plus large acception, Espagne et Soudan compris.

Barûd Tchadien, 1907