Patrick Russel, Le café des conteurs d’Alep, 1794 n-è

La récitation des fables orientales et des contes relève d’une certaine manière d’une performance dramatique. Ce n’est pas simplement une narration. L’histoire est animée par les manières et l’action du conteur. Une variété d’autres livres d’histoires, à côté du divertissement des 1001 Nuits (qui, sous ce titre, sont peu connues à Alep), fournit du matériau au conteur, qui, en combinant des incidents de différents contes, et en variant la catastrophe de ce qu’il a raconté avant, donne un air de nouveauté même à des personnes qui s’imaginent d’abord qu’elles écoutent des contes qu’elles connaissent déjà. Il récite en marchant de ci de là, au milieu de la salle du café, s’arrêtant seulement de temps en temps quand l’expression nécessite une certaine emphase dans l’attitude. On l’écoute généralement avec grande attention, et, assez fréquemment, au milieu d’une aventure intéressante, quand l’attente du public est montée au plus haut degré, il s’interrompt brusquement, et s’échappe de la pièce en laissant son héros et l’audience dans le plus grand embarras. Ceux qui sont près de la porte tentent de le retenir, insistant pour qu’il termine l’histoire avant de partir, mais il s’en va toujours. Et les auditeurs, suspendant leur curiosité, sont amenés à revenir le lendemain à la même heure, pour entendre la suite. Il a à peine quitté les lieux que la compagnie, en différents partis, se lance dans une discussion à propos de l’évènement, de l’aventure inachevée. La polémique devient progressivement sérieuse, et des opinions opposées sont soutenues avec autant de chaleur que si le sort de la ville dépendait de cette décision.