Ḥannā Diyāb, Chypre ottomane : syro-maronites, grecs et catholiques… et les porcs, 1707, 1766 n-è

Les marchands français résidant sur place commencèrent à nous inviter. Tous leurs domestiques étaient des « Rūm Grēk » qui ne parlent que le rūmī. Parmi eux, j’étais pareil à un sourd dans un cortège nuptial, ne comprenant pas leur langue, tandis qu’eux même ne comprenaient pas la mienne. Lorsque je m’adressais à eux en langue franque [romane/italienne], car ils l’entendaient, ils ne me répondaient qu’en grec, par dérision. En effet, ils vouaient une haine tenace à la fraction des catholiques. Je me sentais blessé en leur compagnie.

[…]

J’entendis un brouhaha et un grand vacarme en provenance de la campagne. Je sortis pour regarder ce qui se passait et je vis des troupeaux de porcs rentrant du pâturage. Un de ces troupeaux se dirigea vers la maison du muletier chez qui nous logions […] et les cochons entrèrent dans cet enclos. Ils grognaient tellement que nous ne pûmes dormir cette nuit-là !

[…]

Mon maître me chargea de demeurer au couvent, car le Pādrē [franciscain] nous en avait confié la responsabilité. […] Il y avait là un très vieil homme qui ne pouvait se déplacer. […] Il habitait une petite maison dans la cour du couvent. Je lui apportai à déjeuner et lui remplis une cruche d’eau, puis je lui fis la conversation. Il se mit à me parler en langue rūmī. Lorsqu’il vit que je ne comprenais pas le rūmī, il me parla en turc et m’interrogea sur mes origines.

« Je suis Aleppin, de la Ṭā’ifa des Maronites !

-Salut au fils de ma communauté, me répondit-il en langue arabe.

-Es-tu maronite ? lui demandai-je.

-Oui, je suis de la descendance ces maronites qui résidaient dans cette île lorsqu’elle était gouvernée par les Vénitiens. Il y avait plus de 500 familles. Il en reste encore aujourd’hui, mais elles ne se font pas connaître, par crainte des Grēkiyya hérétiques.

[…]

Après avoir mangé et lui avoir servi à dîner, je me bourrai une pipe et me mis à déambuler dans la cour du couvent. Je vis un escalier en pierre, le gravis et, arrivé au bout de la terrasse du couvent […] je vis une cour où se trouvaient des femmes et un homme qui avait l’air d’être le maître des lieux. Lorsqu’il m’aperçut, il se mit à m’insulter en langue rūmī et en turc Moi, lorsque je vis les femmes, je fis aussitôt demi-tour tandis que cet homme continuait à crier et à m’insulter. […] Soudain, j’entendis qu’on heurtait la porte du couvent avec une pierre. Je me dirigeai vers la porte et demandai :

« Qui frappe ?

-Ouvre, espèce de chien, ouvre donc ! » me répondit-il en langue turque. Puis il se mit à m’insulter et à me menacer :

« Si tu n’ouvres pas je ferai venir une huissier du Pacha, pour lui montrer comment tu épies d’en haut les femmes des gens ! »

En entendant ces mots, je fus pris d’une grande frayeur :

« Ne m’en veuillez pas, Monsieur, lui dis-je, je suis un étranger, et ne suis arrivé qu’hier, je ne savais pas qu’il y avait des femmes derrière le parapet ! »

Mais plus je cherchais à l’amadouer et lui présentais mes regrets, plus il m’insultait, criait et bombardait la porte de pierres. A ce moment, passa par là un Rūm chrétien Catholique, que Dieu avait envoyé pour me délivrer de ce méchant individu. Il se mit à lui parler en rūmī et à l’amadouer […].

« Ouvre, n’ai pas peur, reprit-il, je suis chrétien catholique comme toi. »

Lorsque j’entendis ces mots, je lui ouvris immédiatement la porte et la refermai aussitôt de peur que ce méchant ne revienne. […]

« Si tu venais une seconde fois à l’épier, il te tuerait d’une balle, comme ce méchant homme m’en a fait le serment. Ne va pas croire que c’est en raison de la jalousie, pour que tu ne voies pas ses femmes ; c’est à cause de sa haine diabolique pour ce Padre et ce couvent. Ces Grēk font tous leurs efforts pour faire disparaître ce couvent de chez eux, de crainte que leurs enfants ne soient attirés vers la foi catholique romaine : car ils répètent constamment : « Mieux vaut être Musulmān que Rūmān ». Il n’y a pas une seule famille qui ne compte un ou deux musulmans, parfois trois, car ils marient leurs filles à des janissaires afin de bénéficier de la protection des gouvernants et des puissants. Ils n’ont ni honneur ni religion ! »

[…]

Puis il m’emmena faire un tour en ville. Je vis dans les rues des femmes qui vendaient du vin. Chacune avait devant elle une petite outre de vin qu’elle proposait à la vente, vantant sa qualité et son âge. Chaque petit pot se vendait pour un ‘Uṯmānī (1/4 de Para). D’autres femmes vendaient de la viande de porc, et d’autres encore avaient chargé une outre de vin sur un âne, faisant le tour des maisons pour le vendre. Toutes avaient le visage découvert, sans voile ! Devant ce spectacle immodeste je dis au jeune homme qui m’accompagnait :

« Qu’est-il donc advenu des paroles de cet homme qui m’a reproché d’avoir regardé ses femmes ? Voilà maintenant leurs femmes le visage découvert, sans honte et sans pudeur, assises dans les rues au vu de tous les passants ! »

[…]

« Comment se fait-il que les musulmans qui habitent cette ville acceptent qu’on vende du vin et de la viande de porc dans les rues et ruelles ?

-Ils ont obtenu cette autorisation des gouvernants du pays, me répondit-il, afin de pouvoir acquitter l’impôt Mīrī qui pèse sur eux. Ce Mīrī est resté le même que celui qu’ils payaient lorsque le pays était prospère : il est à présent ruiné et on continue à le leur prélever au niveau d’antan ! »