Louis de Chesnier, Le Jeu de Poudre, 1787 n-è

L’amusement ordinaire dans les villes où il y a des soldats, ainsi qu’à la campagne, c’est ce que les Maures appellent jouer à la poudre; c’est un exercice militaire qui plaît d autant plus à ces peuples, que, par la constitution de leur gouvernement, ils sont tous soldats ou faits pour l’être, ils ont tous des armes & des chevaux. C’est en courant la poudre, que la joie se manifeste dans les fêtes publiques ou particulières ; un détachement de cavalerie se partage en deux, qui se tiennent à quelque distance; ils entrent en lice les uns après les autres, de quatre en quatre, et se tirent des coups de fusils à poudre» Tout l’art de cet exercice est de pousser le cheval au .galop assez près du détachement opposé, et de s’arrêter tout court, en tirant le coup, pour faire volte-face, charges son fusil et revenir à la charge ; tandis que le détachement, qui a été attaqué fait de son côté la même manœuvre ; les Maures se plaisent beaucoup à cet amusement, qui n’est que l’imitation de leurs évolutions militaires

Muley Yezit, un des enfants de l’Empereur régnant (Sidi Muhammad b. ‘Abdallah, ndlr), qui a passé sa jeunesse avec les troupes, & qui y a contracté un goût décidé pour les armes, est très adroit à ces exercices, je l’ai vu tirer 3 coups de suite en courant au galop, sur une carrière de 150 à 200 pas; il part du but ayant un fusil à sa main , un autre en travers sur la selle, & le troisième en équilibre sur sa tête; il tire le premier fusil en partant, le donne à un soldat qui court à côté de lui, il prend le second qu’il tire & le donne de même, pour prendre le troisième, qu’il tire en achevant sa carrière ; tout cela se fait en aussi peu de tems qu’il en faut pour le penser. C’est-là le seul passe-tems des Maures dans les fêtes, dans leurs mariages, & dans touts leurs réjouissances: le seul honneur que son fait aux Ministres, aux Consuls , & à tous les étrangers, c’est de faire courir la poudre à leur arrivée ; il y a toujours quelque danger à ces amusements, par l’imprudence avec laquelle les Maures se conduisent, & il est arrivé quelquefois des accidents malheureux.

II semble que les Arabes ont introduit en Espagne l’exercice appelé Juego de Cagnas, que les Espagnols ont adapté à leurs usages. Les Maures à leur tour peuvent avoir renoncé à cet exercice que les Turcs appelent Gerid du moment que les lances ont été remplacées par les fusils.