Ismayl Urbain, L’Algérie Française. Indigènes et Immigrants (I) 1862

L’Algérie est, à double titre, une terre française. Le fait même de la conquête l’a d’abord rattachée aux possessions de la France. Cette annexion a été ensuite affirmée par le souverain, en présence des grands corps de l’État et dans les actes les plus solennels de notre droit politique.

La nationalité de la terre d’Algérie a été proclamée, pour la première fois, dans le discours du trône, à l’ouverture d’une session législative (1841). C’était une protestation contre la pensée d’un abandon, que semblaient nous demander les réserves et le mauvais vouloir d’une puissance rivale ; c’était aussi une satisfaction donnée à l’opinion publique à l’encontre des projets d’occupation restreinte, la France revendiquait l’ancienne Régence comme une conquête définitive et sans esprit de retour. Après la possession matérielle, nous déclarions notre droit devant les peuples étrangers, Ce n’était pas assez ; il fallait à l’Algérie, aux yeux de la France elle-même, ses lettres de grande naturalisation.

La Constitution de 1848, et plus tard celle de 1852, lui donnèrent son certificat d’origine. L’Algérie cessait d’être une conquête : elle était annexée au territoire national. L’inscription de son nom dans nos chartes politiques lui créa des droits et des devoirs vis-à-vis de la France. Le sol nous était encore disputé les armes à la main ; mais ces déclarations transformaient le caractère de la résistance que nous rencontrions. Nous ne combattions plus des ennemis, nous domptions des sujets rebelles ; il ne s’agissait plus de conquête, mais de pacification.

Si l’Algérie est une terre française, quel sera le statut personnel des habitants installés sur son territoire et qui ont accepté notre domination, après que nous nous sommes engagés à respecter leur religion, leurs mœurs et leurs propriétés ?

Jusqu’au moment où le pays a été annexé à la France, on pouvait considérer les indigènes comme des vaincus, auxquels on accordait généreusement le maintien des formes extérieures de leur organisation sociale. Mais, la terre étant devenue française, la situation se trouve radicalement modifiée, car notre droit politique ne peut admettre sur une partie de l’Empire l’existence d’une population qui ne serait ni nationale, ni étrangère, dont les droits ne seraient pas garantis par notre pacte fondamental, hôtes tolérés par une sorte de transaction tacite, mais séparés de nous aussi bien dans le passé que dans l’avenir, Non, la position des indigènes ne peut pas, ne doit pas être telle. Ils ne sont pas des hôtes n’ayant vis-à-vis de nous que des devoirs ; ils ne sont pas des étrangers. Ils ont tous les droits à la qualification de régnicoles. En nous appropriant la terre, nous avons accepté les habitants ; nous les avons admis dans notre grande unité politique.

Nous nous efforçons d’éclaircir une situation qu’aucun document officiel n’a encore définie. Nous ne nous dissimulons pas que la qualité de régnicole, reconnue aux indigènes, nous laisse en présence de difficultés et d’incertitudes nombreuses.

En effet, nous n’avons encore envisagé que le côté en quelque sorte extérieur de la question. Nous savons ce que les indigènes sont par rapport aux étrangers ; quelle sera leur position à l’égard des citoyens français ? Ils ont été, en face des nations étrangères placés sous la sauvegarde de notre droit international ; que sont-ils à l’égard de notre droit civil intérieur ? Il est évident que ne pouvant ou ne voulant pas accepter toutes les charges de notre état social, ils ne doivent pas en recueillir tous les avantages. Autant par une sage circonspection de notre part qu’à cause de leur répugnance particulière, ils ne peuvent participer à l’égalité civile et politique réglée par nos lois. Notre droit est absolu ; on ne saurait en réclamer le bénéfice si l’on veut se retrancher dans certaines exceptions privilégiées.

Tant que les indigènes n’auront pas opéré une séparation radicale entre le spirituel et le temporel, tant que leur culte et leurs dogmes religieux seront en contradiction avec nos Codes, ils ne pourront être investis du titre de citoyens français. Il faut que le Koran devienne pour eux un livre purement religieux, sans action sur la législation civile. Ce progrès n’est pas impossible, D’autres peuples sont sortis de l’organisation théocratique et se sont rangés sous un gouvernement séculier, sans abdiquer leurs croyances.

Sous la réserve de ces observations, essayons de préciser la situation des indigènes. Ils sont régnicoles, avons-nous dit. A ce titre, ils ont droit à notre protection diplomatique lorsqu’ils voyagent hors de nos frontières. Ils ne sont plus les sujets de la Porte ottomane ; ils n’ont pas devant le droit public européen une autonomie propre. Nul ne peut s’interposer entre la France et eux ; ils n’ont rien à attendre du dehors ; la vie politique, le développement et l’avenir social leur viendront de nous seuls. La scission est nette avec leur passé, elle est irrévocable.

Si nous interrogeons leur position vis-à-vis de notre droit intérieur, ils nous apparaissent comme des clients, comme des sujets politiques, et non des sujets civils (si une pareille distinction est possible), comme des affranchis de la nationalité étrangère, auxquels un stage est imposé avant de devenir participants à la souveraineté française. Ils ont leur domicile parmi nous, mais les délais ne sont pas expirés pour qu’ils reçoivent la grande naturalisation.

Ils ne sont ni dimmi ni raya, dans l’acception de la conquête musulmane, ni vassaux ni serfs, comme dans la conquête barbare, ni esclaves, comme dans la conquête antique. Dans les sociétés modernes, a-t-on dit, les conquêtes n’ont d’autre effet que de changer les conditions politiques des gouvernements, sans toucher aux intérêts privés. Notre domination n’affecte en rien ni les biens des indigènes, ni leur liberté individuelle, ni leur

liberté de conscience ; chacun d’eux est libre de vendre ses biens et de quitter l’Algérie. Mais si l’on considère la collectivité, l’agrégation sociale, le même droit n’existe plus : ils ne peuvent ni émigrer en masse, ni opérer de grands déplacements ; ils appartiennent à la terre française. La sujétion de l’ensemble des indigènes à la France est réelle ; mais ce droit attribué à l’État ne doit produire aucune conséquence dans les relations des Français avec les individus indigènes.

Qu’on ne nous reproche pas de nous appesantir sur ces distinctions, qui paraîtront peut-être subtiles à quelques lecteurs. Il faut déterminer aussi clairement que possible les droits et les devoirs réciproques des vainqueurs et des vaincus. La situation semble obscure parce qu’on se laisse entraîner à l’examiner avec les idées et les sentiments du passé. On subit, sans s’en douter, les préjugés d’un autre temps, parce que les intérêts aiment mieux invoquer les vieilles opinions que de se soumettre au jugement de la conscience éclairée par le progrès. La suite de ce travail montrera, hélas ! que les intérêts souvent les moins respectables ont étouffé les plus nobles sentiments et voilé la justice. Tandis qu’on déclarait l’Algérie terre française, et qu’on réclamait pour les immigrants les institutions de la mère patrie, on oubliait l’esprit et les traditions de la France dans le règlement du sort des indigènes.

Pour que la qualité de régnicoles, que nous avons attribuée aux indigènes, ait une signification pratique et positive, nous sommes obligés de distinguer nettement, en ce qui concerne la France, l’État de l’individu. De même que nous avons reconnu, pour les indigènes, un droit de liberté individuelle qui ne répondait pas, pour l’ensemble, à un droit collectif en général, de même nous séparerons, en Algérie, l’intérêt de la nation française de l’intérêt de l’individu français. Ces réserves seront bientôt justifiées. Nous avons constaté que les indigènes n’étaient, au point de vue du droit civil, que des clients et des affranchis de la France. Ces restrictions ne les placent pas cependant dans une position de subalternité, ni d’infériorité, par rapport aux Français qui habitent l’Algérie. Ce serait ressusciter le régime des castes, incompatible avec notre constitution politique et notre état social. Nous ne pouvons pas plus subir l’inégalité que l’imposer.

L’indigène est l’égal, comme régnicole, du Français venu du continent européen, en ce sens qu’il a droit, de la part de l’État, à la même protection pour sa liberté, pour sa propriété et pour son culte. L’inégalité qui existe—puisque l’un est citoyen et que l’autre ne l’est pas— est une inégalité abstraite, en quelque sorte circonstancielle, dont aucune individualité ne peut se prévaloir pour faire sentir à l’indigène, au profit d’un intérêt personnel, cet état d’infériorité. L’indigène algérien et l’immigrant français sont tous deux, à des titres et à des degrés différents, sujets de la France, sans que la suprématie de l’État à l’égard des indigènes puisse être invoquée par les autres sujets français comme une sorte de droit d’aînesse. A certains points de vue, cette inégalité rappellerait celle que la loi reconnaît, en fait, entre les sexes, sans l’avoir nulle part formellement exprimée ni consacrée. L’incapacité qui frappe temporairement l’indigène ne doit pas être tournée contre lui et exploitée par d’autres régnicoles émancipés, parce qu’on perpétuerait ainsi des distinctions que l’État s’efforce de faire cesser.

En d’autres termes, il n’existe sur le sol algérien qu’un intérêt prédominant, celui de la France. C’est elle qui exerce la tutelle envers les indigènes, et qui seule peut leur demander ou leur imposer, au besoin, des sacrifices. Quant aux intérêts privés des immigrants, ils ne doivent jouir d’aucun privilège à l’endroit des indigènes. L’État n’a pas deux buts en Algérie : l’un européen et chrétien, l’autre indigène ; il n’a qu’un but : la prospérité du pays par la civilisation des indigènes.

D’après la belle pensée exprimée par l’Empereur dans le discours prononcé à Alger le 19 septembre 1860, la conquête ne signifie plus pour nous l’appropriation violente du sol pour être distribué aux envahisseurs. C’est une rédemption du vaincu, c’est-à-dire une sorte d’expropriation, pour cause d’utilité humanitaire, d’une souveraineté tombée en des mains indignes. Cette expropriation s’exerce aussi bien au profit du peuple conquis, qu’on rachète par la civilisation, qu’à l’avantage du vainqueur, qui, par les progrès mêmes qu’il fait accomplir, augmente sa gloire et sa puissance. Guillaume le Bâtard, en descendant en Angleterre avec ses Normands, ne se proposait rien de semblable. Les moyens à employer par nous vis-à-vis des indigènes ne sauraient ressembler, non plus, à ceux mis en pratique à l’égard des Saxons.

Si ces considérations sont justes, elles nous conduisent à conclure qu’au point de vue français l’intérêt individuel indigène mérite la même sollicitude que l’intérêt individuel du métropolitain ; mais l’intérêt collectif des indigènes régnicoles prime l’intérêt individuel du métropolitain. Enfin, l’indigène a un droit plus direct à notre attention que l’immigrant étranger, qui n’appartient ni à notre nationalité ni à notre famille civile. En dernière analyse, l’État apprécie chacun d’après l’utilité du concours apporté à l’œuvre qu’il poursuit au nom de tous, et il doit donner à chacun selon son droit. Est-ce ce qui a été mit jusqu’ici en Algérie ? Nous n’hésitons pas à répondre négativement. On a semblé marcher au hasard, sans se préoccuper des questions de nationalité, et l’on s’est posé vis-à-vis des indigènes et des étrangers, non comme les mandataires d’un intérêt français, mais comme les protecteurs d’un système de colonisation, qui aimait mieux voir l’Algérie aux mains des étrangers que la laisser aux indigènes. On n’y a que trop réussi, puisque le chiffre de la population étrangère est de 89,000 âmes environ, et celui de la population française de 112,229 âmes seulement.

IV

Nous avons cherché à reconnaître le statut personnel des indigènes vis-à-vis de l’étranger, vis-à-vis des immigrants venus en Algérie, et vis-à-Vis de l’État français. Les développements dans lesquels nous sommes outré ont indiqué, en même temps, la mission et le rôle de la France à l’égard de la population rangée sous sa domination. Les indigènes algériens sont des régnicoles à préparer par la civilisation, pour qu’ils deviennent des citoyens français.

Cette mission constitue un devoir, elle impose des charges. La France n’a-t-elle pas aussi des droits à faire valoir ? Oui, certes. Il nous reste à caractériser cet intérêt national, que nous ne confondrons plus avec les intérêts individuels, de quelque nom qu’ils se décorent, de quelque rivage qu’ils viennent.

L’établissement solide et incontesté de notre domination politique est le premier intérêt. Cette domination doit se manifester, autant que possible, de la même manière que dans la mère patrie. Pas d’autonomie déguisée, pas de concessions prématurées à l’esprit d’indépendance municipale ; obéissance entière à la souveraineté française ; mainmise sur tous les éléments constitutifs de la société, à savoir : instruction publique, police supérieure du culte, administration de la justice, haute direction du travail général. C’est la condition nécessaire du progrès dont nous sommes les initiateurs. Nous pourrons ainsi défendre les indigènes contre eux-mêmes et contre l’exploitation étrangère. Il faut, en outre, qu’ils payent l’impôt et qu’ils contribuent à augmenter les ressources et les forces de la patrie. Déjà ils concourent aux charges publiques ; ils nous prêtent, dans une certaine mesure, une aide importante pour la tranquillité et la défense du territoire. Ce n’est pas assez. L’impôt du sang demande à être régularisé et accru progressivement, dans une proportion qui ne compromette pas notre prépondérance militaire.

Population des territoires civils et des centres de colonisation européenne des territoires militaires

Alger : 197,048

Oran : 109,464

Constantine : 286,233

 = 592,745

Français : 112,229

Étrangers : 80,517

Israélites : 28,097

Musulmans : 358,700

Berranis et prisonniers arabes : 13,142

(20,217, dont 8,783 Européens dans le territoire militaire

De 1856 à 1861, la population européenne a augmenté de 33,494

 (Moniteur de l’Algérie)

Les contributions arabes perçues annuellement au compte du Trésor s’élèvent à environ 15 millions, dont la moitié est abandonnée ; comme subvention, aux trois budgets provinciaux. Le contingent militaire fourni par les indigènes, réparti dans 3 régiments de tirailleurs algériens et 3 régiments de spahis, est évalué à 10,000 hommes. Ces corps se recrutent par des engagements volontaires. En cas de trouble, l’autorité militaire demande aux tribus le concours des goums, sorte de garde nationale mobilisée. Les Kabyles et les gens du Sud fournissent des fantassins pour ce service extraordinaire.

La question de l’accroissement de la richesse nationale par les indigènes a donné lieu à de nombreuses discussions et à de vives controverses. On n’est d’accord ni sur le rôle à leur assigner dans la fertilisation de l’Algérie, ni sur l’utilité de leur concours. Ce point mérite d’être examiné.

Proclamation en arabe adressée aux habitants d’Alger et des tribus par le général de Bourmont, en juin 1830 :

« Quant à vous, tribus de l’Algérie, sachez bien et soyez pleinoment convaincues que je ne viens pas pour vous faire la guerre. Je vous donne la certitude qu’il n’est personne parmi nous qui désire vous nuire dans vos biens ni dans vos familles. Je vous garantis également et vous fais la promesse formelle, solennelle, inaltérable, quo vos mosquées grandes et petites ne cesseront d’être fréquentées comme elles le sont maintenant, et plus encore, et que personne n’apportera d’empêchement aux choses de votre religion et de votre culte. Notre présence chez vous n’est pas pour vous combattre ; notre but est seulement de faire la guerre à votre pacha, qui le premier a manifesté contre nous des sentiments d’hostilité et de haine. »

En débarquant sur la plage algérienne, nous nous annonçâmes comme des libérateurs qui venaient renverser le gouvernement tyrannique des Turc. Nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que, si les indigènes avaient laissé déposséder leurs oppresseurs, ils n’étaient cependant pas disposés à accepter notre autorité. Nous avions cru entreprendre une guerre politique ; la chute de la domination turque, loin de terminer la lutte, devint le signal d’une résistance acharnée. La population indigène se leva contre nous pour défendre son indépendance, sa religion et ses mœurs. Nous eûmes à combattre, pour la prise de possession du sol, le fanatisme ardent d’une guerre nationale, d’une guerre sainte. Cette hostilité implacable et aveugle de la part des indigènes nous embarrassa d’autant plus, qu’elle nous surprenait en pleine crise, au milieu d’un changement de dynastie, toute l’Europe troublée et frémissante. Soit impuissance, soit lassitude, l’opinion publique, de complicité avec le gouvernement d’alors, sembla limiter volontairement la conquête à l’occupation des principaux ports du littoral et d’une zone de terre peu étendue autour de ces villes. On espérait que les indigènes, affranchis du despotisme turc, se constitueraient sous un chef unique, qu’ils reconnaîtraient notre suzeraineté ; payeraient une redevance annuelle, et entretiendraient avec nous, à l’exclusion des étrangers, de fructueuses relations commerciales.

Dans cet ordre d’idées, il est naturel qu’on ait rêvé la colonisation, par des Français ou par des Européens, des zones de terre qu’on se réservait. C’était pour nous un intérêt capital de nous organiser vigoureusement dans nos possessions, en nous appuyant sur les éléments les plus semblables à nous. La situation commandait d’appeler d’urgence des immigrants, de les grouper dans des centres dépopulation rapprochés les uns des autres, et de tenter de fonder Une colonie commerciale et agricole. L’intérêt national était alors la rapide implantation de colons de notre race. Les indigènes étaient des ennemis avec lesquels on comptait pouvoir, un jour, vivre en paix, mais contre lesquels il fallait d’abord se défendre.

Les deux premiers villages européens furent construits […] dans le courant de l’année 1832. Environ 500 émigrés allemands et suisses, arrivés au Havre afin de s’y embarquer pour l’Amérique, se rendirent à Alger, Ils tombèrent à la charge de l’administration, qui fut obligée de les loger et de les nourrir. Une centaine, malgré ces secours, moururent de misère et de nostalgie Lo martyrologe de la colonisation date de loin. »

(Ï’KLLISSIHR DE HRYNAUD, Annales aloérlenncs,)

Avec le temps les choses changèrent de face. Les événements se chargèrent de prouver que, pour être durable, l’occupation militaire devait embrasser l’Algérie tout entière, et que le rêve d’une nationalité arabe, vassale ou amie de la France, était irréalisable. La guerre fut donc poussée avec énergie et constance. Du rivage nous nous avançâmes sur la ligne médiane marquée par les villes de Constantine, Sétif, Médéah, Miliana, Orléansville, Mascara et Tlemcen. Ce n’était qu’une étape. Un nouvel effort nous conduisit à la limite du Tell, en face des régions sablonneuses où commence le désert : Biskara, Bouçaada, Boghar, Tenied-cl-Ho^l, Tiaret, Daya, Sebdou, dessinèrent cette nouvelle ligne. Nous nous élançâmes, bientôt après, dans les contrées brûlées parle soleil, et nous établîmes nos troupes sur des points où les Romains avaient à peine passé sans s’arrêter à Tuggurt, à Laghouat, à Géryvillo. Après une lutte non moins glorieuse pour les indigènes, qui se battaient pour conserver leur indépendance, que pour notre armée, domptant des ennemis dont elle devait faire des sujets de la France, sans les ruiner ni les désespérer, toutes les tribus de l’Algérie firent leur soumission et acceptèrent notre domination.

Du jour où notre drapeau a flotté vainqueur dans toutes les parties de l’ancienne Régence, il ne pouvait plus être question de fonder une colonie. L’Empire français avait gagné une immense province, vaste comme un royaume, peuplée de trois millions d’âmes. La colonisation devenait un problème insoluble si on lui assignait ce cadre illimité, tandis que le gouvernement de la population indigène se montrait, au contraire, comme étant la tâche la plus pressée. L’honneur et l’intérêt de la France commandaient, non plus de détruire, de refouler ou de déposséder les indigènes, mais de les bien administrer et de les rattacher à nous par la civilisation. On avait pu projeter l’introduction d’une population européenne dans les limites étroites de l’occupation restreinte, où les indigènes étaient en très petit nombre ; il eût été chimérique de vouloir doubler la population de l’Algérie par des immigrants. Tout, d’ailleurs, devait démontrer bientôt qu’il était également impossible d’établir sur les 14 millions de terres cultivables que contient l’Algérie une population européenne de 3 millions d’âmes.

On ne paraît pas, en Algérie surtout, s’être rendu compte de cette modification radicale des données du problème. On parle encore de la colonisation comme au temps de l’occupation restreinte. On perd de vue que ce qui était alors un intérêt national n’intéresse plus aujourd’hui que quelques individus. La seule conséquence qu’on ait voulu tirer de l’extension de nos possessions, c’est l’augmentation de la dotation en terres à attribuer aux colons européens. Les indigènes sont regardés comme des vaincus qui doivent faire place à des immigrants ; pour rogner avec moins de scrupule les espaces qu’ils cultivent, on les déclare réfractaires à la civilisation et ennemis à toujours du nom français.

L’opinion publique, en France, ne s’est pas émue devant ces questions, qu’elle ne connaît pas et qu’elle n’a pas encore voulu examiner à fond. On a laissé l’action de la France, en Algérie, se bifurquer et marcher dans deux directions différentes : d’une part, l’autorité militaire s’est dévouée au gouvernement et à la civilisation des indigènes ; de l’autre, l’autorité civile, parquée au milieu d’un petit nombre d’administrés européens, sur quelques points isolés, a continué à prendre l’intérêt de quelques colons pour l’intérêt français, devant lequel tout doit plier. Recherchons donc comment se manifeste, de la manière la plus simple et la plus claire, l’intérêt de la France en Algérie. Réduite à ces termes, la question ne sera pas difficile à résoudre. Il est certain que, pour l’État, la véritable population de l’Algérie est celle qui occupe le sol, qui est acclimatée, qui travaille, produit, paye l’impôt et s’arme pour suivre nos drapeaux. On lâcherait la proie pour l’ombre si l’on cherchait à substituer à des hommes si bien appropriés au pays des immigrants racolés à grands frais dans les diverses nationalités européennes, qui s’acclimateraient difficilement, qui auraient une longue expérience à faire pour connaître la terre qu’ils seraient appelés à féconder. Les indigènes sont des contribuables dont les charges allègent les sacrifices de la mère patrie ; et l’on voudrait les remplacer par une population qui a besoin d’appliquer à ses besoins spéciaux toutes les contributions qu’elle s’impose, plus une grande partie de celles payées par les indigènes ! Ajoutons que le succès de l’immigration est encore fort incertain.

V

On répond : « Nous admettons que la principale mission de l’État soit le gouvernement et la civilisation des indigènes ; mais il ne sera donné satisfaction à l’intérêt français que par la colonisation européenne, qui dominera l’élément indigène, l’empêchera de nuire, en attendant qu’il soit absorbé et assimilé. Que peut-on espérer de la paresse turbulente et des procédés agricoles barbares des indigènes pour développer la prospérité du pays ? L’exemple, la pression résultant des contacts multipliés, sont les moyens les plus efficaces pour les faire entrer promptement dans notre famille civile. »

Ce raisonnement n’est que spécieux ; il pourrait entraîner de funestes erreurs de conduite. En effet, on redoute les haines irréconciliables des indigènes, et on ne trouve rien de mieux, pour les conjurer et les apaiser, que d’exciter plus vivement encore les griefs et les ressentiments. L’arrière-pensée de hâter la civilisation est une excuse qui ne peut avoir pour eux une grande valeur. Ce qu’ils constatent immédiatement, c’est qu’on leur enlève une partie de leurs moyens d’existence ; qu’on les resserre sur le sol ; qu’on les gêne dans leurs habitudes de culture pastorale ; qu’on les déclare barbares, ignorants, perdus de vices, et que, sous prétexte de civilisation, on voudrait les chasser hors de leurs coutumes, de leurs lois, de leurs croyances. Moins de bons sentiments, et des procédés plus bienveillants, feraient mieux leur affaire. Que dire de notre sagesse ? Nous voulons féconder la terre, lui faire rendre tous ses trésors, et nous n’avons pas de meilleur expédient à recommander que de changer, à la fois, l’ouvrier, l’instrument de travail, la semence, le mode de culture, sans nous inquiéter si le sol et le climat seront pour ou contre ces changements ! « Il vaut toujours mieux, dit un économiste, quand on veut atteindre sûrement un état de choses nouveau, s’écarter le moins possible de ce qui existe, et chercher dans la situation présente tout ce qu’elle peut offrir de moins défavorable, avec l’introduction d’éléments modificateurs, pour se rapprocher d’une situation meilleure. »

Un autre inconvénient de la colonisation européenne, telle qu’elle est pratiquée, c’est de méconnaître les principes de notre organisation politique, et d’attribuer, bon gré mal gré, à l’État, le rôle de colonisateur. On est amené à demander au gouvernement de protéger par une action directe les entreprises individuelles ; on réclame des terres comme si elles étaient un patrimoine légal ; on sollicite des travaux souvent très-coûteux, des institutions compliquées, comme si chaque citoyen n’était pas solidaire du juste emploi du budget. On voudrait enfin, — et on le confesse naïvement, — que l’État se chargeât de faire la fortune des colons qui viennent tenter le sort en Algérie. En se plaçant à ce point de vue, les intérêts indigènes prennent naturellement le second rang ; la France poursuivant un but matériel, il n’est plus question de la partie morale de sa mission. Incessamment sollicité par les exigences de la colonisation, l’État perd son temps et ses forces dans une œuvre stérile. Ouvrez le budget : les crédits sont destinés, en grande majorité, aux besoins matériels de toutes sortes ; les besoins moraux sont à peine dotés. Les frais d’administration sont hors de proportion avec les allocations réservées pour les écoles et pour les travaux utiles.

Nous avons dit que ce qu’on a appelé jusqu’ici la colonisation de l’Algérie n’avait plus de raison d’être depuis la complète soumission des indigènes à la France et après l’annexion de leur territoire à l’Empire. Il faut aller plus loin, il faut prouver que le sophisme par lequel on préconise la colonisation comme un intérêt primordial présente un double anachronisme politique et économique.

L’explication rationnelle de la colonisation avec des immigrants se trouvait jadis dans l’occupation restreinte et dans la création de comptoirs maritimes sur le littoral, avec une zone agricole de peu d’étendue. Dans ces conditions, comment devait-on faire la colonisation ? Reportons-nous, pour répondre, à l’époque où ces questions ont été agitées pour la première fois. La France était alors entièrement sous le joug du système protectionniste. La théorie favorite du gouvernement et de la majorité des industriels était de réserver exclusivement à la production française le marché des colonies. Comme naturelle conséquence, on demandait aux colonies de ne produire que les matières premières qu’on achetait à l’étranger ; on refusait même aux colons la faculté de manufacturer leurs produits, afin de ne pas établir une concurrence nuisible aux industriels de la métropole.

budget préparé pour 1862 :

-Administration centrale, personnel et matériel, 603,700 francs

-Administration générale et provinciale (ceci s’applique surtout aux 200,000 Européens), 2,598,100 fr,

-Services indigènes (pour les 2,500,000 âmes), 1,081,500 fr,

-Services financiers, 2,713,865 fr. ;

Colonisation et topographie, 2,849,150 fr. ;

Justice, culte et instruction publique pour les 2,500,000 musulmans : 372,000 francs ;

Travaux publics, en territoire civil principalement, 6,787,700 fr.

Tous ces chiffres sont significatifs, et l’on peut les commenter aisément,