François Pilou de Saint-Olon, Les chevaux sacrés du Maroc, v. 1695 n-è

AUDIANCE DE CONGE.

Elle me fut donnée le 19Juin, le Cérémonial de la Conduite fut semblable à celui de la première, mais l’humeur & les vues du Roi de Maroc & de ses Ministres l’en rendirent entièrement differerentes quant à l’agréement de l’entretien & à sa conclusion. Je fus averti en y allant que ce Prince étoit en fort mauvaise humeur, & presque hors de soi-même, à cause d’une exécution qu’il venait de faire à coups de Couteau sur deux de ses principaux Noirs. Cela m’ayant donné lieu à m’y préparer, arrêta en quelque façon l’horreur & la surprise de l’état où je le trouvai, laquelle aurait sans doute été beaucoup plus grande sans cette prévention.

On me fit entrer dans le Palais plus avant que je n’avois encore fait. On me mena jusqu’à l’entrée des Ecuries qui me parurent fort belles & tenues très proprement. Elles sont composées de plusieurs grandes Arcades à droite & à gauche, dont chaque Cheval à la sienne séparée, & n’y est attaché qu’à un Piquet & par des Entraves qu’on lui met aux pieds. On n’y voit ni auge, ni ratelier : les Chevaux y mangent à terre, & la coutume en est établie, à ce qu’on m’a dit, sur ce que les Maures y mangeant ainsi, ils ne veulent pas que ces animaux aient plus de privilège & de commodité qu’eux.

Aprés m’être arrêté quelque temps en cet endroit, j’y vis paraître le Roi qui venait à moi de loin monté fur un Cheval blanc, très beau, & très richement enharnaché, ayant une selle d’or avec tous les fourniments de même, & le Poitrail garni de pierreries en quelques endroits. Il tenait une Lance de la forme & de la longueur de nos piques, sur laquelle il s’appuyait de temps en temps.

 […]

Je ne dois pas non plus omettre la remarque de leur vénération particulière pour ceux qui ont fait le voyage de la Mecque , ils les nomment Hadgys ou Saints, & ils en outrent le culte à un tel point qu’ils tiennent même pour Saints comme eux, les Chevaux qui y ont été. Ils les font ensevelir & enterrer quand ils meurent comme ils feraient leurs principaux parents ou amis, et ils se font un plaisir & un exercice singulier de les visiter souvent, & de les voir manger. Le Roi de Maroc en avait un de cette nature. La première fois que je fus admis en présence, il le faisait marcher immédiatement devant lui & outre la distinction que la richesse de sa selle & de son Harnois en faisait paraître, sa Queue était portée par un Esclave Chrétien qui tenait en les Mains un Pot & un linge pour recevoir ses Excrements & pour l’essuyer. On me dit que le Roi allait de fois à autre baiser la Queue & les Pieds de cet Animal.

Tous ces Chevaux ainsi sanctifiés sont ordinairement dispensés de tout service & si leurs Maîtres n’ont pas le moyen de les nourrir, ils leur font assigner des Pensions pour leur subsistance fur les Mosquées du lieu où ils sont. On les remarque par les Chapelets ou Reliques dont leur col est toujours entouré, & qui ne sont autre chose que des Ecrits enveloppés d’Etoffe d’Or ou de Soie, contenants les noms de leur Prophète, ou de quelques prétendus Saints de leur Loi. Ils servent aussi d’asile aux Criminels,, comme les Tombeaux & les Chapelles des Saints dont j’ai déjà parlé.