Eugène Aubin, La guerre ritualisée au Maroc, 1903 n-è

Mouloud

Deux mois auparavant commence, dans la mosquée de Karaouiyin, en vertu d’un Habs spécial, et dans les diverses mosquées de Fez, le commentaire de la Hamzia, qui est un poème classique en l’honneur du Prophète, écrit par le cheikh l-Busiri. La veille de la fête, on lit, dans toutes les grandes zaouïas, la Borda, poésie du même auteur. Pendant toute la nuit, les mosquées restent ouvertes et éclairées ; les chanteurs y psalmodient des vers édifiants ; on y prend le thé et le couscous. Dans la mosquée de Lalla Mina, au Dar el-Makhzan, le sultan réunit autour de lui ses vizirs et sa cour. Les maisons particulières sont illuminées et parfumées ; femmes et enfants se mettent le henné des grands jours, et c’est une nuit de veille

pour les familles. A l’aube, heure à laquelle serait né le Prophète, les hommes tirent des coups de fusil, les femmes poussent des you-yous d’enthousiasme, et une journée de réjouissances succède aux prières de la nuit. Le MLD est l’occasion de grands repas, où doivent figurer deux plats traditionnels : la ‘âsida, composée do semoule et de mil, et le sellou, mets préparé avec de la farine, des amandes, de la cannelle et du sucre.

 Le matin, le sultan se rend à la msalla, comme pour les deux Aïds, mais il n’y a aucun service religieux. La cérémonie est courte et se borne à la présentation des tribus. Elle fut, cette année, partilièrement terne ; car les troupes étaient peu nombreuses à Fez ; la mahalla continuait sa marche pénible vers Taza, et il fallut en détacher quelques petits contingents, chargés d’apporter à Sa Majesté Chérifienne les hommages de leurs tribus respectives.

La fête continue pendant la semaine qui suit le Mouloud. Les trois premiers jours, le sultan reçoit la hdia dans le nouveau Mshwâr, et, vers la fin de la journée, les Mshawurî du palais se livrent au Lâ‘b el-Barûd devant la porte de Bab es-Segma. A tour de rôle, les cavaliers makhzan partent en ligne, une douzaine de front ; d’abord, à une petite allure, puis le galop s’accentue, les fusils tournoient autour des têtes ; enfin, tout s’achève, au pied même des murs, dans une décharge générale et dans une voile rapide pour revenir au point de départ. C’est la fantasia, le « jeu de la poudre » ; il y a toujours un nombreux public pour admirer cette charge furieuse et désordonnée, qui est toute l’image de la guerre marocaine.

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 C’était le makhzan partant en campagne et accomplissant la brève étape du premier jour.

 En tête venait une ligne de cavaliers, portant les étendards, puis une fanfare h cheval, dont les musiciens, vêtus de longs caftans, s’évertuaient sur leurs instruments de cuivre; suivaient, en groupes confus, les msakhrin, formant la garde impériale, pêle-mêle avec des canons de campagne chargés sur des mules, derrière lesquelles couraient les artilleurs. Autour du sultan s’observait un ordre relatif. Le caïd el-méchouar précédait le corps des officiers de la couronne, qui portaient chacun, dans un étui de voyage, l’insigne de sa fonction ; — le parasol, qui doit recouvrir la personne souveraine, était enveloppé dans sa gaine, les lances, qui l’encadrent, entourées d’étoffes ; les armes, que l’on porte derrière le sultan, restaient dans un fourreau protecteur. Moulay Abdelaziz, tout couvert d’un long vêtement de drap crème, monté sur un cheval blanc, harnaché de vert, venait ensuite d’un amble très vif ; auprès de lui, les esclaves noirs, chasseurs de mouches, faisaient, de temps à autre, des gestes rapides avec leurs pièces de mousseline ; cinq chevaux, conduits en main, se cabraient au devant du souverain, et une vaste litière rouge, portée par deux mules, se trouvait là toute prête pour recueillir, en cas de besoin, la lassitude impériale. Derrière le sultan, la cohue se pressait, désordonnée et impulsive, uniquement arrêtée par la nécessité de ne point fouler l’entourage chérifien ; vizirs et secrétaires du makhzan, montés sur des mules, artilleurs à pied, cavaliers à cheval, tout ce monde allait dans un nuage de poussière, se hâtant vers le lieu désigné du campement.

Parfois, un groupe s’élançait en une fantasia subite, brandissait ses armes, puis marquait un court temps d’arrêt pour reprendre un peu d’espace en vue de cet exercice favori. C’était une débandade universelle, à laquelle le chérif couronné fournissait un point de ralliement, et il parait que cet aspect incohérent a été, de tous temps, revêtu par les expéditions des sultans du Maroc.

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La guerre au Maroc est chose très particulière. Pour réduire l’agitation des tribus, le makhzan a coutume d’installer sur le territoire désigné une mahalla qui s’applique consciencieusement à le « manger ». Tandis que l’armée ruine ainsi le pays, et se livre, de temps à autre, à des fantasias inofîensives, plusieurs chorfa, appelés par le makhzan   comme jouissant d’une réelle influence locale, s’abouchent avec d’autres chorfa réquisitionnés par les tribus et s’emploient à une série de négociations, pour dissocier entre elles les fractions agitées. L’accord à peu près établi, les conditions de la soumission achetées ou posées, et le pays complètement ruiné, la mahalla se décide à une action décisive ; elle accomplit une Sûga, c’est-à-dire une reconnaissance offensive, qui lui permet de surprendre quelques douars et de couper quelques têtes de paysans imprévoyants. Ce glorieux butin est un signe de triomphe, qui sera promené à travers les villes impériales, et la mahalla se retire, avec le sentiment du devoir accompli et de la besogne achevée.

D’ordinaire, la tâche des mahallas chérifiennes ne rencontre point de sérieuses difficultés. Mais celle de My l-Kbîr échappa à la loi générale, et se vit arrêtée, sans pouvoir avancer vers Taza. Faute de mieux, la mahalla se contenta de piller les tribus soumises, sur le territoire desquelles elle campait ; et elle finit même par esquisser une légère souga, qui lui valut quelques têtes et provoqua au faible mouvement de retraite de Bou Hamara.