Elisée Reclus, IV, 10, Expansion et reflux de l'Islam contemporain, 1905 n-è

C’est une affirmation très fréquemment répétée, comme la consécration d’un fait indiscutable que l’Islam poursuit très rapidement ses conquêtes en Afrique et en Asie, mais cette affirmation courante n’a qu’une réalité extérieure, pour ainsi dire.

Les Fulbe, les Mandingue, les Haoussa, qui sont les principales nations musulmanes de l’Afrique, ont non seulement la conscience de leur supériorité sur les tribus nègres dispersées, mais elles possèdent surtout une plus grande force d’expansion qui leur est donnée par l’amour du commerce, et même, dans une certaine mesure, par le désir de propager leur foi et d’enseigner leur savoir. Ils ont l’avantage capital de se présenter avec le sentiment de la solidarité islamique au milieu de peuples sans cohésion. C’est donc à eux qu’appartient la force d’attaque, et le nègre qui se convertit à l’Islam croit s’élever d’un degré parmi les hommes. D’autre part, les blancs devenus les possesseurs des territoires africains attirent volontiers les commerçants sans demander quelle est leur foi, et ces commerçants sont précisément des Mandingue ou des Haoussa, disciples de Mahomet. Depuis que les Allemands ont établi la colonie de Togo, la ville haoussa et musulmane de Kete est née dans l’arrière-pays, et, vers la fin de 1902, des caravanes de la même nation ont pris pied dans diverses parties du Kamerun.

Oui, ceux qui se disent disciples du prophète augmentent en nombre chaque année, mais pour ce qui est de la ferveur religieuse, combien notre siècle est éloigné du temps où l’Islam guerroyait pour la conversion des peuples et l’extermination des infidèles ! Les musulmans chinois qui naguère furent sur le point de rompre l’unité de l’empire, à l’ouest dans le Kan-su, au sud dans le Yun-nan ont accommodé leur foi au culte des ancêtres, c’est-à-dire qu’ils pratiquent les rites nationaux dans leur part la plus essentielle. De même, les musulmans hindous qui, par le nombre, constituent le gros de l’armée mahométane, ont mêlé à leurs cérémonies bien des formes qui les feraient considérer comme des hérétiques par leurs coreligionnaires d’Arabie.

Même les plus zélés de tous les musulmans, les Senousiya, dans lesquels on a voulu voir des fanatiques acharnés au meurtre des infidèles et à la propagande constante en faveur de la guerre sainte (H. Duveyrier), ont cependant presque toujours très noblement pratiqué les devoirs de l’hospitalité envers le voyageur blanc, et les guerres entre mahométans et soldats des puissances chrétiennes n’ont jamais eu pour origine que l’attaque directe ou l’oppression de la part des Européens.

Si des adorateurs d’Allah ont gardé toute la foi des anciens jours et leur sainte horreur pour le profane, la très grande majorité des prétendus disciples du prophète n’a de religion que l’apparence. On ne voit guère que les marabouts, c’est-à-dire ceux qui vivent de leur foi fictive ou réelle, se livrer à des invocations et pratiquer les ablutions réglementaires. Les Musulmans se bornent d’ordinaire à certains actes extérieurs, comme les catholiques indifférents dont les doigts ont gardé le mouvement machinal du signe de la croix. Le jeûne du Ramadan, comme chez les catholiques le maigre du vendredi, est la pratique par excellence qui constitue toute la religion des mahométans oublieux de la ferveur des ancêtres.

On dit que, pendant le dix-neuvième siècle, l’Islam a gardé son caractère belliqueux partout où il s’est trouvé en contact avec d’autres religions ; toutefois le caractère confessionnel des guerres suscitées resta en général essentiellement secondaire et les différences de culture, de langues, de mœurs, d’intérêts économiques furent presque toujours les causes premières des conflits. Il en est ainsi des guerres de la Maurétanie entre les Français et les Arabo-Berbères ; des luttes si fréquemment renouvelées dans la Balkanie entre Bulgares, Serbes, Macédoniens, Albanais, Turcs et Russes ; des expéditions anglaises dans l’Afghanistan, des campagnes russes dans le Turkestan et des révolutions des Hoï-Hoï et des Panthé dans l’empire Chinois.

Vraisemblablement, il y aura d’autres conflits, mais, de plus en plus, les prétextes religieux s’effaceront devant les causes nationales et surtout devant les causes sociales. Les excitations à la guerre sainte ne trouvent plus un écho suffisant dans la masse. L’Islam est beaucoup plus tolérant qu’on n’a l’habitude de le supposer en Occident. Pourvu qu’on professe « qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète » et qu’on se conforme extérieurement à la loi musulmane, on peut expliquer les dogmes comme on l’entend. De là tant de sectes hétérodoxes, tolérées avec bienveillance, qui vont « du monothéisme le plus absolu à l’anthropomorphisme le plus cru ou au panthéisme le plus raffiné, et de l’austérité la plus rigide à l’hédonisme le plus complaisant » (Edward G. Browne, Questions Diplomatiques et Coloniales, 15/05/1901, p. 593).

Pourquoi des centaines de millions de mahométans qui sont eu contact avec la civilisation européenne lui restent ils refractaires, même hostiles ? Ce n’est point qu’eux aussi n’admettent la science et ses applications diverses : ils ont donné dans le passé d’admirables et abondantes preuves du désir d’apprendre qui les anime et de la puissance de leur prise intellectuelle. Mais, alors, les musulmans, chez lesquels d’ailleurs tous les peuples et toutes les races étaient représentés, avaient la force d’initiative et possédaient l’ascendant nécessaire pour trouver à leur aise les connaissances et les moyens d’étude dont ils avaient besoin. De nos jours, tout est renversé. Les maîtres en civilisation se présentent réellement en supérieurs, se disant et se croyant tels : leur attitude est blessante, et par conséquent elle est repoussée avec une politesse apparente ou une indifférence feinte, mais avec une réelle indignation. Ce sont précisément ceux qui se proclament les instituteurs par excellence, c’est-à-dire les missionnaires, les religieux, les maîtres d’école, appartenant à telle ou telle confession chrétienne, ce sont ceux là que les musulmans voient venir tout d’abord au-devant d’eux ! Il est moralement impossible qu’ils ne les écartent d’emblée, la psychologie humaine ne comporte pas d’autres résultats. Au lieu de se faire recevoir comme des hôtes, attendant modestement qu’on les interroge, les enseigneurs commencent par se déclarer « chrétiens ». c’est-à-dire ennemis jurés héréditaires des musulmans, et leur premier acte consiste à blasphémer devant ceux dont ils ont l’ambition de faire des élèves. Sûrs de l’impunité, puisqu’ils ont la force matérielle, ils se réclament de la « Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit », ce qui est une pure abomination pour le monothéiste qui les écoute ; le fils de l’Islam se demande comment le Dieu unique « qui n’est pas engendré et qui n’engendre point » tarde à foudroyer le blasphémateur. Le prétendu éducateur débute dans son rôle par un outrage.

Il est vrai que tous les Occidentaux instruits sont loin d’être chrétiens ou du moins ne le sont que très partiellement, même sans le savoir, conservant quelques bribes de la morale et des préjugés reçus avec le catéchisme et l’école ; mais il suffit que ces non-chrétiens se présentent sous les auspices d’une puissance chrétienne, il suffit qu’ils se réclament d’un consul ou d’un ministre, qui lui-même obéit aux ordres des congrégations, des curés ou des pasteurs, pour qu’ils soient classés, eux aussi, parmi ces marchandises que couvre le pavillon chrétien, la science qu’ils apportent paraîtra tout aussi dénaturée, tout aussi répugnante que celle des fervents chrétiens.

A cet égard, quelle est la puissance européenne dont les musulmans convaincus ont le moins à se défier ? Le souverain de l’Angleterre n’est-il pas le « défenseur de la foi » ? Le tsar de Russie n’est-il pas le chef religieux de l’orthodoxie ? L’empereur d’Allemagne, qui tient son épée d’une main, ne tient-il pas de l’autre l’Evangile ? L’Italie n’est-elle pas la capitale de la Papauté ? Quant à la France, on put croire qu’elle représenterait, depuis sa grande révolution, une civilisation purement laïque et que, en dehors de toutes les religions, elle se réclamerait de la religion universelle ; mais on sait que des politiciens se croyant très habiles en ont décidé autrement : « la raison n’est pas un article d’exportation ».

Les anti-cléricaux venus de la mère-patrie se croient tenus d’être cléricaux à l’étranger. Telle est la raison pour laquelle la politique de la France dans l’Orient méditerranéen continue celle des croisades ; elle est nettement chrétienne, c’est-à-dire anti-musulmane et, en conséquence, ne peut soulever que la méfiance et la haine. Dans la Maurétanie — en Algérie, en Tunisie, au Maroc —, il ne pourrait en être tout à fait ainsi, sous peine de suicide collectif : là, ce serait pure folie de se déclarer strictement chrétien, ce qui d’ailleurs n’est vrai que pour un nombre d’immigrants absolument infime. Qui plus est, le gouvernement central a parfois eu tentation de se dire « arabe » ou « musulman », ce qui eût été aussi mauvais en sens inverse que d’être « français » ou « chrétien ». Le fait est que, pratiquement, l’esprit de tolérance et, mieux encore, d’indifférence va finir par l’emporter. Au contact avec l’Européen, ignorant les choses religieuses en la grande majorité de ses représentants, le mouvement qui se produit chez les musulmans se décompose naturellement en deux tendances opposées. Une de ces tendances est de résister, de se faire croyant plus orthodoxe, plus rapproché de la pureté du dogme : effet de la haine contre l’oppresseur. L’autre, se produisant surtout dans la foule, est de se laisser aller aux influences nouvelles, d’abandonner graduellement la foi première en conservant seulement les rites les plus usuels, dont le sens primitif se perd peu à peu.

Même les pèlerinages contribuent pour une certaine part à diminuer le fanatisme musulman. Il est vrai, le voyage de La Mecque aide beaucoup plus que le Coran et l’enseignement des imans et des marabouts à maintenir l’unité de l’Islam, car la visite de la Kaaba réunit chaque année, en congrès de foules, des hommes appartenant à toutes les parties du monde et les soumet aux mêmes influences : c’est tout naturellement que l’amitié et la solidarité des pèlerins créent la grande union de la foi entre le Maghreb des bords de l’Atlantique et la province chinoise de Yun-nan. Toutefois les expéditions des visiteurs de La Mecque, de même que jadis celle des croisés marchant vers Jerusalem, ne sont pas dues uniquement au fanatisme religieux : l’amour des aventures, la curiosité de voir des pays et des hommes, enfin et surtout l’instinct du trafic y ont une grande part ; les chemins de pèlerinage sont aussi des voies commerciales par excellence et mainte caravane a son marché journalier. Vambery attribue aux nombreux voyages des Persans vers les sanctuaires de Kum, de Meched, de Kerbela le sens pratique et la vive intelligence qui distinguent cette nation. Les pèlerins s’instruisent en voyageant et deviennent de beaucoup supérieurs à leurs voisins sédentaires[. D’ordinaire, le hadj de La Mecque qui ne fait pas de ses souvenirs de voyages une exploitation lucrative et n’a pas un intérêt direct à se fanatiser a l’intelligence plus nette et par conséquent moins de naïveté religieuse que son compatriote resté sédentaire.

Les contrées où l’invasion de l’Islam présentait naguère le mouvement le plus sérieux sont les divers Etats de l’Afrique centrale, où la supériorité des connaissances de l’Arabe et la simplicité majestueuse de sa foi assuraient au mahométisme un incontestable ascendant. Malheureusement pour l’extension de l’Islam, tous les adorateurs d’Allah qui pénètrent dans l’intérieur du continent noir, Arabes, arabisés ou nègres du bassin nilotique, ne sont pas tous des pèlerins, des voyageurs ou marchands inoffensifs : les négriers qui trafiquent encore de chair humaine dans les ports de l’Océan Indien sont aussi, des musulmans et leur exécrable métier n’est pas de nature à faire aimer la religion qu’ils professent, ils ne peuvent être à la fois tortureurs et convertisseurs. En outre, les guerres d’extermination dans lesquelles ils se sont engagés avec les troupes des puissances européennes ont eu pour conséquence le brusque refoulement de la prépotence arabe sur le littoral de la mer des Indes. De même sur la côte de Guinée et dans tout le bassin du Congo, les diverses religions chrétiennes et, bien plus que ces cultes de l’Occident, l’influence européenne et la pression de la grande vie universelle s’opposent comme des digues à l’envahissement des croyances musulmanes et contribuent en même temps à faire disparaître, en religion comme en politique, les petits Etats et les petits cultes fétichistes compris jadis sous la dénomination générale de « paganisme ».