Jean Chardin, Traversée de Azerbaijan (de Nakhchewan à Zanjan-en passant par Tabrîz), 1686 n-è

Le 13, nous arrivâmes à Nacchivan [Naḫchiwān] après avoir fait 5 lieues, en des plaines fort unies et fort fertiles.
Nacchivan est une grande ville détruite, ou plutôt c’est un grand et prodigieux amas de ruines, qu’on relève et qu’on repeuple peu-à-peu. Le cœur de la ville est présentement rebâti et habité ; il y a de grands bazars; ce sont, comme l’on a dit, de longues galeries, ou rues couvertes, pleines, de boutiques d’un côté et d’autre, où se vendent toute sorte de marchandises et de denrées.
Il y a 5 caravansérais, des bains, des marchés, de grands cabarets à tabac et à cahvé, et 2000 maisons, ou environ. Les histoires persiennes assurent qu^il y en a eu autrefois 40 000. Elles disent aussi, qu’avant que les Arabes prissent ce pays, il y avait ici 5 villes qui avoient été bâties par Behron-Tchoubin (Bahrām-Chubīn), roi de Perse. On voit sur les dehors de la ville, les ruines d’une grande forteresse et de plusieurs forts, qu’Abas-le-Grand fit détruire à la fin du siècle passéne se sentant pas assez fort pour le garder. Il les fit abattre après avoir pris Nacchivan sur les Turcs, et l’avoir aussi ruinée et dépeuplée.
Il en usait ainsi partout, pour empêcher les Turcs de s’y fortifier, et d’y trouver des vivres. C’est à la vérité un objet pitoyable que cette ville, en l’état où elle est encore à présent.
Les histoires de Perse font foi qu’elle a été une des plus grandes et des plus belles villes d’Arménie, comme on vient de le dire. L’histoire dont on a parlé, qui se garde dans le célèbre monastère des Trois Eglises [Ūç Kilisē/Echmiazīn/Waġāršapāt] y porte, que cette ville est l’ancienne Ardaschad, nommée Artaxate et Artataxasate dans les historiens Grecs. D’autres auteurs Arméniens font Nacchivan encore plus ancienne et disent que Noé commença de la bâtir, et qu’il y établit sa demeure après le déluge. Ils rapportent à cette origine l’étymologie du nom de cette villecar, à leur dire, Nacchivan, en vieux arménien, signifie première habitation, ou premier hospice. Ptolémée fait mention d’une ville en cet endroit, qu’il appelle Naxuane ; ce pourrait être Nacchivan. Je crois que c’est la fameuse Artaxate, ou qu’Artaxate était située fort proche ; car Tacite dit que l’Araxe passait proche de la ville ; et nous allons voir qu’il n’est qu’à 7 lieues de Nacchivan. La hauteur du pôle sur son horizon est marquée sur les astrolabes des Persans, 38 degrés 4o minutes, et la longitude 81 degrés 54 minutes. Elle a un Cam (Ḫān) pour gouverneur, et elle est la Capitale d’une partie d’Arménie, comme on l’a dit.
A 5 lieues de Nacchivan, au nord, il y a un grand village, nommé Abrener. Ce nom signifie champ fertile. Les habitants de ce village et de 7 autres qui sont proche, sont catholiques romains. Leur évêque et leurs curés sont dominicains. Ils font le service en langue arménienne.
Ce fut un dominicain italien, de Bologne, nommé Dom Barthélémy, qui rangea cette contrée sous l’autorité du pape, il y a quelque 350 ans. Plus de 20 autres villages des environs s’y étaient rangés de même mais ils retournèrent depuis à l’obéissance du patriarche arménien, et à leur première religion ; et pour ceux qui persistaient en celle de Rome, ils se diminuent de jour en jour, par la persécution de ce patriarche et des gouverneurs de Nacchivan. Ces pauvres gens se sont attirés l’indignation et les violences des gouverneurs, pour avoir entrepris de se tirer de dessous leur pouvoir et dépendance. Il vint en Perse, à ce sujet, l’an 1664, un dominicain italien en qualité d’ambassadeur du pape. Il en apporta des lettres au roi, et de plusieurs potentats de l’Europe. Il fit des présents à S. M., et en obtint effectivement que ces villages catholiques romains enverraient tous les ans au trésor royal leurs tailles, et tout ce qu’ils étaient obligés de payer annuellement, sur le pied de ce qui s’en trouverait couché dans les registres de l’Intendant et Receveur général de Médie, et que moyennant cela, il serait ordonné à cet intendant, aux gouverneurs de Nacchivan, et à tous autres gens du roi, de les reconnaitre pour pleinement indépendants de leur juridiction, et de ne faire nulle levée en leur territoire. Ce règlement, qui fit peu de bien alors à ces villages, leur a produit dans la suite beaucoup de maux ; et il sera un jour la cause de leur ruine ; car les régents de Nacchivan, irrités de leur procédé, et des plaintes qu’ils firent d’eux à Abas, les ont chargés de mille avanies depuis la mort de ce bon roi, et leur ont fait enlever trois ou quatre fois l’argent qu’ils envoyaient au trésor royal ; de quoi ces pauvres gens n’ont pu avoir justice soit par la mollesse du gouvernement, soit à cause de leur bassesse et de l’autorité de leurs parties. L’intendant de Médie a fait pis ; car il a envoyé à la cour, de faux extraits des registres de cette province, par lesquels il parait que ces villages doivent payer 18 000 livres annuellement, qui est justement le double de ce qu’ils prétendent avoir jamais payé.
Chaque fois qu’ils portent l’imposition de 9000 livres au trésor, on leur donne un reçu, dans lequel on met que c’est à bon compte de ce qu’ils doivent payer, avec quoi on se garde une porte ouverte à l’avanie et à la chicane, pour les ruiner quand on voudra.
Le gouverneur de Nacchivan n’était pas en ville quand j’y arrivai. Son fils, qui tenait sa place, eut bientôt nouvelles de mon arrivée. Il m’envoya inviter à dîner, et me pria de lui faire voir des montres et quelques bijoux. Je ne fus nullement satisfait de la manière dont il en usa avec moi car après m’avoir fait des caresses, et m’avoir donné à dîner, il me laissa avec ses officiers, qui me forcèrent, en quelque manière, de donner pour 50 pistoles des pièces dont j’avais refusé 60 à Irivan. On m’eût, sans doute, traité plus malhonnêtement encore, sans la patente et les passeports du roi que j’avais. Ces sortes de lieux sont des écorcheries pour des étrangers qui ont la réputation d’avoir du bien. Il y faut toujours payer le passage.
Le 13, nous partîmes de Nacchivan, et fîmes 7 lieues ; à la première lieue nous passâmes sur un fort grand pont, un fleuve, à qui les gens du pays ne donnent point d’autre nom que celui de fleuve de Nacchivan. Le pays que nous traversâmes est sec et stérile et l’on n’y voit que des coteaux pierreux. Nous couchâmes sur le bord du fleuve Araxe, que les Orientaux nomment Aras et Ares.
On le passe à Esqui-Julfa [ēskī-Jūlfa], ou Julfa la vieille, ville ruinée, que quelques auteurs croient être celle que les Anciens appeloient Arriammene. On l’appelle vieille, pour la distinguer d’une ville, de Julfa , qui est bâtie vis-à-vis d’Ispahan. On a véritablement raison d’appeler celle-ci vieille ; car elle est toute ruinée et abattue. On n’y connait plus rien, excepté la grandeur qu’elle avait ; elle était située sur la pente d’une montagne, le long du fleuve, et sur ses bords. Les avenues, qui sont naturellement difficiles et fortes, étaient gardées par plusieurs forts. La ville avait 4000 maisons, à ce que disent les Arméniens ; cependant, à en juger par les ruines, il n’y en pouvait pas avoir la moitié, encore n’était-ce la plupart que des trous et des cavernes, faits dans la montagne, plus propres à retirer des troupeaux qu’à loger des hommes. Je ne pense pas qu’il y ait au monde un endroit plus stérile et plus hideux que celui de Julfa la vieille. On n’y voit ni arbre, ni herbe. A la vérité, il y a dans le voisinage des endroits plus heureux et plus fertiles ; mais toujours est-il vrai qu’il ne se peut voir de ville située en un heu plus sec et pins pierreux. La figure en était belle en récompense, ressemblant à un long amphithéâtre. Il n’y a présentement qu’environ 30 familles qui sont toutes arméniennes.
Ce fut Abas-le-Grand qui ruina Julfa et tout ce que l’art avait contribué à la fortifier. Il le fit par la même raison qu’il ruina Nacchivan, et les autres places d’Arménie qui étaient sur la même ligne, afin d’ôter les vivres à l’armée turquesque. Ce fin politique et grand capitaine, voyant ses forces inégales à celles de son ennemi, et songeant aux moyens de l’empêcher de revenir tous les ans en Perse, d’y faire des conquêtes et de les conserver, résolut de faire un désert des pays qui étaient entre Erzerum et Tauris, sur la ligne d’Irivan et de Nacchivan, qui était la route que les Turcs tenaient d’ordinaire, et où ils se fortifiaient, parce qu’ils y trouvaient des vivres suffisamment pour faire subsister leur armée. Il en transporta donc las habitants et le bétail ; il ruina toute sorte d’édifices ; il mit le feu par toutes les campagnes y et aux arbres ; il empoisonna même plusieurs fontaines, à ce que l’histoire rapporte ; et ceux qui l’ont lue, savent que cela lui réussit tout-à-fait bien.
Pour retourner à notre gîte, l’Araxe est ce fameux fleuve qui sépare l’Arménie de la Médie. Il a sa source dans le mont, où l’on tient que s’arrêta l’arche de Noé et c’est peut-être de ce mont célèbre d’Ararat qu’il tire son nom. Il se rend de là dans la mer Caspienne. Ce fleuve est grand et fort rapide ; il s’enfle, durant sou cours de plusieurs petits fleuves qui n’ont point de nom, et de beaucoup de torrents. On a bâti diverses fois des ponts dessus à Julfa, et en d’autres endroits ; mais quelques forts et massifs qu’ils fussent, comme il parait des arches qui sont encore entières, ils n’ont pu tenir contre l’effort du fleuve. Il est si furieux, lorsque le dégel le grossit des neiges fondues des monts voisins, qu’il n’y a ni digue ni autre bâtiment qu’il n’emporte ; et à la vérité, le bruit de ses eaux et la rapidité de son cours étonnent les gens. Nous le passâmes dans un grand bateau, fait pour passer 20 chevaux et 30 personnes à la fois. Je n’y laissai passer avec moi que mes gens et mon bagage. Quatre hommes le menaient ; ils remontèrent environ 300 pas le long du bord, et peu à peu s’étant engagés dans le fil de l’eau, ils y abandonnèrent la barque, se servant d’un long et fort gouvernail pour l’en tirer et le faire aborder à l’autre rive. Le courant l’emportait avec une indicible impétuosité, et lui fit faire 500 pas en un instant. Voilà comme les bateliers de l’Araxe le traversèrent ; ils mettent plus de deux heures à aller et venir, à cause des efforts qu’il leur faut faire pour le remonter. L’hiver, que les eaux sont basses, on passe le fleuve sur des chameaux. Le gué est à demi-lieue de Julfa, en un endroit où son lit étant fort large, il y court beaucoup plus à l’aise.
On a dit que l’Araxe sépare l’Arménie de la Médie. Ce royaume qui a tenu autrefois l’empire de l’Asie, ne fait à présent qu’une partie d’une province de Perse, que les Persans appellent Azerbeyan où Asurpaican. Cette province est une des plus grandes de l’empire de Perse ; elle confine du côté d’orient à la mer Caspienne et à l’Hyrcanie ; du côté du midi à la province des Parthes ; du côté d’occident au fleuve Araxe et à la haute Arménie ; du côté du septentrion au Dagestan, qui est ce pays de montagnes, lequel confine avec les Cosaques moscovites, comme on l’a dit, et fait une partie du mont Taurus (sic). Elle enferme la Médie orientale, nommée des anciens auteurs Azarca (sic) et la Médie occidentale ou mineure, qu’on nomme aussi Atropatie ou Atropatene. L’Assyrie est une partie de la haute Arménie. Les Persans disent que cette province a été appelée Azerbeyan, c’est-à-dire lieu de feu ou pays de feu, à cause que le plus célèbre temple du feu y était bâti ; qu’on y gardait un feu que les Ignicoles croyaient Dieu, et que le grand-pontife de cette religion y résidait. Les Guèbres, qui sont les restes, des Ignicoles, montrent ce lieu à deux journées de Chamaky (dans le Širwān) ; ils assurent, comme une vérité constante, que le feu sacré y est encore ; qu’il ressemble au feu minéral et souterrain et que ceux qui vont là par dévotion, le voient en forme de flamme. Ils ajoutent une autre particularité qui est une bonne plaisanterie, savoir, qu’en faisant un trou en terre, et mettant une marmite dessus, ce feu la fait bouillir, et cuit tout ce qui est dedans.

[…]

Le 14, nous fîmes 5 lieues par un pays plein de collines, sur la même route des jours précédents, savoir, au nord-ouest, laissant à gauche cette grande campagne, qui a été le champ des sanglantes batailles qui se sont données ces derniers siècles, entre les Persans et les Turcs. Les gens du pays y font observer un grand monceau de pierres, comme marquant l’endroit où commença celle qui se fit entre Sélim, fils du grand Soliman (sic), et Ismaël-le-Grand. Notre traite se termina à Alacou. Les Persans disent que ce lieu a été ainsi nommé d’Alacou (Hulāgū), ce fameux prince tartare qui conquit une partie de l’Asie et qui fonda là une ville que les guerres des Turcs et des Persans ont ruinée.

Le l5, notre traite ne fut pas plus longue que le jour précédent, mais le chemin par où nous la fîmes, était plus uni et plus facile. Nous logeâmes à Marant. C’est une bonne vill , composée de 2500 maisons, et qui a tant de jardins, qu’ils occupent encore plus de terrain que les maisons. Elle est située au bas d’une petite montagne, au bout d’une plaine, qui a une lieue de large et cinq de long, et qui est la plus belle et la plus fertile qu’on puisse voir. Un petit fleuve nommé Zelou-lou passe par le milieu. Les gens du pays le tirent en plusieurs ruisseaux, pour arroser leurs terres et leurs jardins. Marant est plus peuplée que Nacchivan, et beaucoup plus belle.
Il y croît des fruits en abondance, et les meilleurs de toute la Médie. Ce qu’il y a de particulier, c’est qu’on cueille de la cochenille aux environs ; mais il y en a fort peu, et on ne la peut recueillir que durant 8 jours en été, lorsque le soleil est au signe du lion. Avant ce temps, comme l’assurent les gens du pays, elle n’est pas en maturité ; et plus tard , le ver dont on la tire , perce la feuille sur laquelle il croît et se perd. Les Persans appellent la cochenille quermis, de querm [germ], c’est-à-dire ver, parce qu’on la tire des vers.

[…]

Les Arméniens ont, par tradition, que Noé a été enterré à Marant, et que ce nom vient d’un verbe arménien qui veut dire enterrer. On voit de Marant, quand le temps est serein, le mont où s’arrêta l’arche qui sauva ce patriarche du déluge. On le voit aussi de Tauris [Tabrīz], à ce que les gens du pays assurent, lorsque le ciel n’a aucun nuage.
Le 16, nous fîmes 4 lieues, toujours tournant entre des montagnes qui s’approchent fort en quelques endroits, mais qui ne se joignent nul part. Nous arrivâmes à 10 heures du matin à Sofian ; c’est une petite ville bâtie en une plaine, où il y a beaucoup d’eaux et de jardins. Le terroir en est admirablement fertile. Des auteurs croient que c’est l’ancienne Sofia de Médie ; d’autres tiennent qu’elle a été nommée Sofian, des Sofis qui y établirent leur demeure, lorsqu’Ismaël Ier quitta Ardevil, et transporta la cour à Tauris.
Le soir, le sieur Azarie, cet honnête homme Arménien dont on a parlé, prit les devant avec mes passeports et les lettres de recommandation qu j’avais prises des gouverneurs de Géorgie et d’Arménie. Je le chargeai de les faire voir au douanier de Tauris, et de le prier, de ma part, de donner ordre qu’on me laissât passer avec mes gens. Je trouvai le lendemain qu’il s’était fort bien acquitté de la commission et qu’on avait donné l’ordre aux portes, tel que je le souhaitais.
Ce jour-là 17, nous arrivâmes à Tauris, après avoir fait 6 lieues sur la même route que les jours précédents, par des plaines belles et fort fertiles où toutes les terres sont labourées, et où l’on voit quantité de villages. Il y a 53 lieues persannes qui sont d’environ 5 mille par chacune, d’Irivan à Tauris. On les fait facilement en 6 jours sur ses chevaux. Les caravanier y mettent le double. Les chameaux ne font d’ordinaire que 4 lieues par jour et portent 600 ou 700 pesant. Les chevaux et les mulets qui ne portent d’ordinaire que 220 et un homme dessus, font 5 à 6 lieues.
C’est effectivement une grande et puissante ville, et c’est la seconde de la Perse, en rang, en grandeur, en richesses, en commerce, et en nombre d’habitants. Elle est située au fond d’une plaine, au bas d’une montagne […] Sa figure est fort irrégulière et difficile à nommer[…]. Elle n’a ni murs, ni fortifications qui servent. Un petit fleuve, nommé Spintcha passe au travers. Il fait souvent de grands ravages, et emporte les maisons qui sont le long de ses bords. Il en passe un autre joignant la ville au septentrion, qui, depuis le printemps jusqu’à l’automne n’est pas moins large que la Seine l’est à Paris durant l’hiver. Il s’appelle Agi [Aji] c’est-à-dire salé à cause que six mois durant l’eau en est salée par des torrents qui s’y jettent en passant sur des terres couvertes de sel. On n’y manque pas de poisson. La ville est divisée en 9 quartiers, et partagée comme presque toutes les autres villes de Perse, en Haydar et Neamet-Olahy [quartiers safavides et Aq-Qoyunlu ?], qui sont les noms des deux factions qui divisaient au quinzième siècle, toute, la Perse, comme, en Italie celles des Guelphes et des Gibelins. Elle a 15 000 maisons et 15 000 boutiques. Les maisons, en Perse, sont séparées des boutiques, qui sont, la plupart, en de longues et larges rues voûtées, de 40 à 50 pieds de hauteur. Ces rues s’appellent Basar, c’est-à-dire marché. Elles font le cœur de la ville. Les maisons sont sur les dehors, presque toutes ont un jardin. Je n’ai pas vu à Tauris beaucoup de palais et de maisons magnifiques ; mais il y a d’aussi beaux basars qu’en lieu de l’Asie et il fait admirablement beau voir leur vaste étendue, leur largeur, leurs beaux dômes, et les voûtes qui les couvrent ; le grand peuple qui y est durant le jour, et la quantité de marchandises dont ils sont remplis. Le plus beau de tous, et où se vendent les pierreries et les plus précieuses marchandises, est octogone, et fort spacieux. On le nomme kaiserié [Qaysariya] c’est-à-dire marché royal. Il a été bâti environ l’an 85o de l’hégire [1450], par le roi Hassen qui faisait sa résidence à Tauris [Uzūn Ḥasan des Aq Qoyunlu]. Quant aux autres lieux destinés au public, ils ne sont pas moins beaux, ni moins remplis. On y compte
300 caravanserais. Il y en a de si spacieux, qu’il peut loger 300 personnes en chacun. Les cabarets à cahvé, à tabac, et à ces boissons fortes qu’on fait avec le suc de pavot ; les bains et les mosquées répondent bien à la grandeur et à l’éclat de ces autres édifices.
Les mosquées de Tauris sont au nombre de 250. […] On ne dira rien de chacune en particulier, parce qu’elles ne sont pas autrement faites que les belles mosquées de la ville capitale du royaume, dont l’on trouvera dans ce volume des descriptions et des plans. La mosquée d’Ali-Cha [‘Alī Šah, ministre de Qazān Ḫān, (1295-1304] est presque toute détruite ; on en a réparé le bas, où le peuple va à la prière et la tour qui est fort haute. C’est la première qu’on découvre en venant d’Irivan. Cette mosquée a été bâtie il y a 400 ans, par Coja-Ali-cha, grand-visir de sultan Kasan, roi de Perse, qui faisait sa résidence à Tauris, et qui y a été enterré. Son sépulcre se voit encore à présent en une grande tour ruinée, que l’on appelle de son nom Monar-can-Kazan. La mosquée, qu’on appelle le maitre apprenti, qui est aujourd’hui demi-ruinée, a été construite il y a 320 ans, par Emir-cheik-Hassen […Une autre] est la plus belle de Tauris. Tout le dedans et partie du dehors est doré. Elle a été bâtie l’an 878 de l’hégire, par un roi de Perse nommé Geoncha [Jeyhān-Šah des Qārā Qoyunlu (1410-1468)] ou le roi du monde. Celle des deux tours est petite ; mais ses deux tours sont d’une architecture particulière et fort industrieuse ; car elles sont l’une sur l’autre ; et celle d’en haut a beaucoup plus de hauteur et plus de diamètre que celle d’en bas qui lui sert de base. Il y a trois hôpitaux dans la ville ; ils sont assez propres, et bien entretenus. On n’y loge guères ; mais on y donne à manger deux fois le jour, à tous ceux qui y viennent. Les hôpitaux s’appellent à Tauris, Ach-tacon [sic ?], c’est-à-dire lieux où l’on fait profusion de vivres. Au bout de la ville, à l’occident, il y a, sur une petite montagne un fort joli hermitage, qu’on appelle Ayn-ali c’est-à-dire les yeux d’Aly. Les Persans disent que ce calife, que leur prophète fit son gendre, a été le plus bel homme dont on ait jamais ouï parler ; et lorsqu’ils veulent signifier une fort belle chose, ils disent : c’est les yeux d’Aly. Cet hermitage est une des dévotions et une des promenades des Taurisiens. Au dehors de Tauris, au levant, on voit un grand château presque tout détruit, qu’on appelle Cala-Rachidié ; il fut bâti, il y a 400 ans y par Cojé-Rechid [Rašīd ad-dīn, auteur de Jāmi‘-al-tawārīḫ] grand-visir du roi Cazan. L’histoire rapporte que ce roi avait 2 grands visirs, parce qu’il était prévenu qu’un seul ne pouvait suffire à toutes les affaires d’un aussi grand royaume qu’était le sien. Abas-le-Grand voyant ce château ruiné, et jugeant qu’il était situé fort avantageusement pour défendre la ville, et pour la commander tout ensemble, le fit rebâtir il y a près de 100 ans ; ses successeurs ont jugé autrement, et l’ont laissé tomber en ruines.
On voit encore en cette ville les restes des principaux édifices et des fortifications que les Turcs y construisirent durant les divers temps qu’ils en ont été les maîtres. Il y a peu de rochers et de pointes de montagnes joignant la ville, où l’on ne voie des ruines de forts et des monceaux de masures. J’en ai visité soigneusement une grande partie ; mais je n’y ai découvert aucune antiquité. On n’y déterre que de la brique et des cailloux. Ce qui reste de plus entier parmi ces édifices, de la construction des Turcs, est une grande mosquée, dont le dedans est incrusté de marbre transparent, et tout le dehors est fait de parqueterie à la mosaïque. Les Persans tiennent ce lieu souillé, à cause qu’il a été bâti par les Turcs, dont ils détestent la créance. Entre ces masures dont l’on a parlé, on fait remarquer sur les dehors de Tauris, au midi, celles du palais des derniers rois de Perse ; et à l’orient, celles du château, où les Arméniens disent que Cosroës logeait, et où il mit en garde la vraie croix, et toutes les autres dépouilles sacrées qu’il emporta de Jérusalem.
La place de Tauris est la plus grande place de ville que j’aie vue au monde ; elle passe de beaucoup celle d’Ispahan. Les Turcs y ont rangé plusieurs fois 30 000 hommes en bataille. Les soirs, cette place est remplie du menu peuple, qui vient se divertir aux passe-temps qu’on y donne. Ce sont des jeux, des tours d’adresse, et des bouffonneries, comme en font les saltimbanques, des luttes, des combats de taureaux et de béliers ; des récits en vers et en prose, et des danses de loups. Le peuple de Tauris prend son plus grand divertissement à voir cette danse, et l’on y amène de 100 lieues loin des loups qui savent bien danser. Les mieux dressés se vendent jusqu’à 500 écus la pièce. Il arrive souvent pour ces loups, de grosses émeutes qu’on a bien de la peine à apaiser. Cette grande place n’est pas vide le jour ; c’est un marché de toute sorte de denrées et de choses de peu de prix. Il y a encore une autre grande place à Tauris, […] au-devant de ce château détruit, qu’on appelle le château de Jafer-Pacha ; c’était, à ce qu’on dit, la place d’armes de ce château : c’est à présent la boucherie. On y tue et l’on y écorche toutes les grosses viandes qu’on vend en tous les lieux de la ville.
J’ai fait beaucoup de diligence pour apprendre à combien se monte le nombre des habitants de Tauris ; je ne crois pourtant pas le savoir au juste ; mais je pense qu’on peut dire sûrement qu’il va à 550 000 personnes. Plusieurs gens de qualité de la ville m’ont voulu faire accroire qu’il va à plus de 1 100 000.
Le nombre d’étrangers qui se trouve là en tout temps, est aussi fort grand. Il y en a de tous les endroits de l’Asie ; et je ne sais s’il y a sorte de marchandise dont l’on ne puisse y trouver magasin. La ville est remplie de métiers en coton, en soie et en or. Les plus beaux turbans de Perse s’y fabriquent. J’ai ouï assurer aux principaux marchands de la ville, qu’on y fabrique tous les ans 6000 balles de soie. Le commerce de cette ville s’étend dans toute la Perse et dans toute la Turquie ; en Moscovîe, en Tartarie, aux Indes et sur la mer Noire.
L’air de Tauris est froid et sec, fort bon et fort sain ; et l’on ne se plaint point qu’il contribue à aucune mauvaise disposition des humeurs. Le froid y dure longtemps, parce que la ville est exposée au nord, et qu’au sommet des montagnes qui sont autour, il y a de la neige durant 9 mois de l’année. Le vent y souffle presque toujours au soir et au matin. Il y pleut souvent, hormis en été ; et l’on y voit des nuages en toutes les saisons de l’année. […] Il y a abondance de toutes choses nécessaires à là vie, et l’on y vit assez délicieusement, et à fort bon marché. La mer Caspienne, qui n’en est qu’à 40 lieues, lui fournit du poisson. On en prend aussi dans le fleuve d’Agi, dont on a parlé ci-dessus ; mais ce n’est que quand les eaux sont basses. La livre de pain n’y coûte d’ordinaire que 2 liards [4 dn]; celle de viande que 18 deniers. La volaille, le gibier, les fruits, le vin et le fourrage y sont à aussi bon marché à proportion. Les légumes s’y donnent presque pour rien, particulièrement les asperges. L’été il y a abondance de daims, et de gibier d’eau ; mais comme les Persans n’aiment pas le gibier, on tue peu de daims et d’autres bêtes fauves. Il y a aussi des aigles dans les montagnes ; j’y ai vu vendre un aigle, 5 sous, par des paysans. Les gens de qualité volent cet oiseau avec l’épervier ; ce vol est quelque chose de tout-à-fait curieux et fort admirable. La façon dont l’épervier abat l’aigle, c’est qu’il vole au-dessus fort haut, fond sur luiavec beaucoup de vîtesse, lui enfonce les serres dans les flancs, et de ses ailes lui bat la tête en volant toujours. Il arrive pourtant quelquefois que l’épervier et l’aigle tombent tous deux ensemble. Les éperviers arrêtent aussi les biches de cette sorte, et en rendent la prise fort facile aux chasseurs. Si ceci est remarquable, ce que je vais dire ne l’est pas moins ; c’est qu’on assure qu’il croît de 60 sortes de raisins aux environs de cette ville. Il n’y en a point en Perse, où l’on puisse mieux vivre, ni plus délicieusement, ni à meilleur marché qu’à Tauris.
On voit aux environs de la ville, de grandes carrières de marbre blanc. Il y en a une espèce qui est transparent. Il se forme, à ce qu’on dit, de l’eau d’une fontaine minérale, qui se congèle peu à peu. Il y a fort proche aussi deux mines considérables, une de sel et une d’or. On ne travaille plus depuis longtemps à celle d’or, parce qu’on a toujours trouvé que ce qu’on en tirait, rendait à peine les frais du travail. Le peuple est prévenu qu’il n’y a nul profit à y travailler. Il y a aussi des eaux minérales en quantité. Les plus renommées et les plus fréquentées sont celles de Baringe , à demi-lieue de Tauris ; et celles de Séïd-Kent, autre village qui en est à 6 lieues. Ces eaux sont sulfurées. Il y en a de froides et de bouillantes.
Je ne sais s’il y a une autre ville au monde, dont les auteurs modernes soient plus en dispute pour en savoir l’origine et le nom qu’elle avait dans ses commencements. Nous rapporterons les opinions des plus célèbres d’entr’eux mais il est bon d’avertir auparavant que les Persans appellent cette ville Tébris, et qu’en l’appelant Tauris, comme font les peuples de l’Europe, c’est seulement pour suivre l’usage , et afin d’être plus facilement entendus. […] Le mot de Tebris est persan […]. Les historiens persans marquent unanimement le temps de la fondation de Tauris, à l’an 165 de l’Hégire (781) mais ils ne s’accordent pas bien des autres particularités. Quelques-uns en rapportent la fondation à la femme de Haron Rechid, calife de Bagdad nommée Zebd-el-Caton, nom qui signifie la fleur des dames. Ils racontent qu’étant malade à la mort, un médecin mède la guérit en peu de temps de quoi la princesse ne sachant comment le récompenser, fit dire au médecin de choisir lui-même la récompense et que le médecin demanda qu’on fît bâtir en son pays une ville en son honneur ; ce qui ayant été exécuté avec beaucoup de soin et de diligence, il nomma cette nouvelle ville Tebris pour marque qu’elle devait son origine à la médecine ; car Teb signifie médecine et Ris est le participe de ricten, qui veut dire verser répandre, faire largesse. Voilà l’opinion de quelques-uns. Celles des autres a quelque chose de semblable. Ils disent que Hala-coukan, général de Haron Rechid (sic) , ayant été deux ans malade d’une fièvre tierce, dont il désespéroit de guérir, il en fut merveilleusement délivré dans l’endroit même où est à présent Tauris, par une herbe qu’il y trouva et que pour perpétuer la mémoire d’une si heureuse guérison , il fit bâtir cette ville , et la nomma Tebrift c’est-à-dire la fièvre s’en est allée ; car Teb signifie aussi fièvre et Rift vient du verbe riften, qui veut dire partir, s’en aller ; et que c’est par corruption ou par adoucissement qu’on dit Tebris y au-lieu de Tebrift, Mira-Thaer, un des plus savants hommes de qualité qu’il y ait en Perse, fils de Mirza-Ihrahim, intendant de la province, m’a donné une autre raison de cette étymologie ; savoir, qu’au temps qu’on bâtissait la ville, l’airy était extrêmement bon et favorable contre les fièvres ; que cette qualité y attirait beaucoup de gens, et qu’en vue de cela on la nomma Tebris comme qui diroit dissipant la fièvre. Ce seigneur m’a assuré, qu’il y a un trésor du roi, à Ispahan, des médailles avec l’inscription de cette Zebd-el-caton, femme du calife Haron-Rechid, qu’on trouva à Maranthe, ville proche de Tauris, avec quantité d’autres d’or et d’argent au coin des anciens rois de Médie ; et qu’il en avait remarqué avec des figures et des inscriptions grecques, dont il se souvenait que le mot était Dakianous. Il me demanda si je savais qui était ce Dakionous. Je lui dis que je ne connaissais point ce nom là mais que ce pourrait être celui de Darius.
[…]
Du règne de Sultan Cazan, il y a 400 ans, sa largeur était nord et sud, depuis Ayn Ali, ce petit mont dont on a parlé jusqu’à la montagne opposée, qui s’appelle Tchurandog ; et sa longueur était depuis le fleuve Agi jusqu’au village Banifige, qui est à deux lieues par-delà la ville. L’histoire remarque, pour une preuve du grand peuple dont cette ville était alors habitée, que la peste y étant survenue, il mourut quarante mille personnes en un quartier, sans qu’il y parût.
L’an 896 de l’hégire, et 1490 de Jésus-Christ, les princes de la race de Cheit Sefi, ayant envahi la Perse, transportèrent d’Ardevil, qui était leur patrie, le siège de l’empire en cette ville Selim la prit à composition, l’an 1514, 2 ans après que le roi de Perse, qui ne s’y tenait pas en sureté, s’en fut retiré, et eut établi sa résidence à Casbin. Selim demeura peu à Tauris, mais il en emmena de riches dépouilles, et 3000 familles d’artisans, la plupart Arméniens, qu’il établit à Constantinople. Peu après son départ, le peuple de Tauris se souleva, et s’étant jeté inopinément sur les Turcs, à la faveur d’une armée persane, il en fit un furieux carnage, et se rendit maître de la ville. Selim mourut sans la pouvoir reprendre ; mais son successeur Soliman-le-Grand le fit, par le moyen d’Ibrahim Bacha, généralissime de ses armées. Il se rendit maître de cette ville puissante, et il y fit faire un grand château, que l’on assure qu’il munit de 350 pièces de canon, et d’une garnison de 4000 hommes ; mais cela n’empêcha pas le peuple de se soulever encore après son départ.
Ce même Ibrahim Pacha fut envoyé pour tirer vengeance, au bout de 3 années, à savoir, l’an 966 de l’hégire, et 1548 de Jésus-Christ. Il la prit d’une manière fort cruelle, car ayant emporté la ville d’assaut, il la donna au pillage a son armée, qui y commit des excès d’inhumanité et de fureur auparavant inouïs ; en un mot, tout ce qu’on peut commettre de cruauté par le fer et par le feu. Le palais du roi Tahmas et tous les édifices considérables furent détruits jusqu’aux fondements.
Avec tout cela, cette ville se souleva encore au commencement du règne d’Amurat, et à l’aide de peu de troupes persanes, fit passer au fil de l’épée 10 000 Turcs qui y étaient en garnison.
Amurat, effrayé du courage des Taurisiens, envoya une puissante armée, sous la conduite d’Osman, son grand-visir, pour les détruire, et pour les assujettir entièrement. L’armée entra dans la ville et la saccagea. C’était l’an 994, au compte des mahométans, et 1585 au nôtre. On fit réparer ensuite toutes les fortifications que les Turcs y avaient construites auparavant. Dix-huit ans après cette expédition, savoir, l’an 1603, Abas-le-Grand reprit Tauris sur les Turcs, avec peu de gens, mais avec une adresse, une diligence et une bravoure à peine croyables. Il distribua ses plus braves soldats en plusieurs pelotons, qui en même-temps surprirent les corps-de-garde des Turcs qui étaient aux avenues ; et ils les égorgèrent tous si promptement, qu’on n’en eut aucune nouvelle à la ville. Ces pelotons étaient suivis d’un gros de 500 hommes, déguisés en marchands. Ils entrèrent dans la ville , en disant qu’ils avaient laissé la caravane à une journée. On les crut, parce que, c’est la coutume des caravanes, qu’à l’approche des grandes villes les marchands prennent les devants, outre qu’on s’imagina que ces gens a voient été reconnus aux corps-de-garde. Abas les suivait de près, et dès qu’il les vit entrés, il fondit dans la ville, à la tête de 6000 hommes. Deux de ses généraux en méme-temps firent la même chose, chacun d’un autre côté. Les Turcs surpris, se rendirent, à condition seulement d’avoir la vie sauve. L’Histoire remarque que le jour de cette expédition, ce grand roi fit prendre pour la première fois des mousquets à un régiment qui le suivait, et qu’en ayant eu reflet, il ordonna à une partie de ses troupes de se servir toujours d’armes à feu. Les, Persans auparavant n’en avoient jamais porté à la guerre.
Pour ne laisser rien à dire sur l’histoire de Tauris, qui mérite tant soit peu d’être su, il faut rapporter ce que les auteurs arméniens en ont écrit. Ils disent que cette ville est une des plus anciennes de l’Asie, et qu’on l’appelait autrefois
Cha-Hasten c’est-à-dire place royale, parce que les rois de Perse y faisaient leurséjour, et qu’un roi d’Arménie, nommé Cosroës changea ce nom de Cha-Hasten en de Tauris qui en arménien littéral, signifie lieu de vengeance, parce qu’il défit là le roi de Perse, qui avait fait assassiner son frère. Le gouvernement de la province de Tauris est le premier du royaume, il est attaché à la charge de généralissime. Il rend 30 000 tomans par an, qui sont 1 350 000 livres, sans compter le casuel, qui est grand dans les gouvernements de l’Asie. Le gouverneur a titre de Becler-bec. Il entretient 3000 hommes de cavalerie ; et il a sous lui les cams [Ḫān] ou gouverneurs de Cars, Oroumî, Maraga, Ardevil et 20 Sultans, qui tous ensemble en entretiennent 11 000.
J’allai loger à Tauris, à l’hospice des capucins qui étaient venus au devant de moi. Ils n’étaient que 2 ; je les priai de tenir mon arrivée secrète une quinzaine de jours. C’était afin de me remettre en équipage, et mes affaires en bon ordre, comme elles étaient avant ma déroute de Mingrélie, et pour mettre en si bo]a,é^ttout ce que je portais au roi, que je pusse le montrer en arrivant à la cour ; mais l’on sut incontinent mon arrivée. Mirza-thaer, fils de l’intendant, et receveur général de la province, et reçu en survivance, apprit que les capucins avaient des hôtes. Il envoya le 22, dire au supérieur, qu’il s’étonnait qu’il ne fut pas venu lui donner avis de l’arrivée et de la qualité des Européens qu’il avait reçus dans sa maison. Le P. en alla faire des excuses à ce seigneur, et lui dit de ma part, que je n’eusse pas manqué d’aller le saluer, si j’eusse pu sortir ; mais que j’étais arrivé en assez mauvais état, et qu’en peu de jours je m’acquitterais de ce devoir.
Le 23, ce seigneur, de qui j’avais eu l’honneur d’être connu à mon premier voyage, vint me voir avec le fils du can de Guenjé. Il me fît force caresses. Il fut 2 heures entières assis dans ma chambre à me faire conter les nouvelles de l’Europe, particulièrement pour les sciences et les arts. Il eut ensuite la complaisance de me conter la fortune de sa maison, et les emplois de ses frères. Il est l’ainé de 3 jeunes seigneurs, tous dans la fortune, et qui remplissent de belles charges. Son père est intendant et receveur général du domaine du roi, en toute la province d’Azerbéyan, comme je viens de le dire. C’est ce Mirza Ibrahim, dont le livre du couronnement de Soleïman raconte divers incidents. Il n’était pas alors à Tauris ; les devoirs de son emploi le tenaient occupé à Chirvan, ville proche de la mer Caspienne. Ce Mirza-Thaer faisait sa charge en son absence. Il a beaucoup de littérature arabesque, persane et turquesque. Un capucin lui a enseigné durant plusieurs années la philosophie de nos écoles, et toutes nos sciences. C’est un seigneur de grande érudition, et d’un esprit fort adroit et fort civil. Après deux heures d’entretien, il me pressa de lui montrer des bijoux et de l’horlogerie qu’il pût acheter. Je n’en avais nulle envie, et je n’étais pas bien en état de le faire, pour les raisons que j’ai dites; mais il m’en pressa si fort, et de si bonne grâce, que je ne pus le refuser. Je lui fis voir une partie des bijoux de petit prix que j’avais. Il en emporta diverses pièces. Le soir, Tahmas Bek, qui fait la charge de gouverneur d’Azerbéyan à la place, de Mansour Can son père, qui est toujours à la cour, m’envoya visiter par son orfèvre, et me fit dire que je l’obligerais de l’aller voir le lendemain, et de lui porter des bijoux et des raretés de peu de prix. Je répondis que je n’y manquerais point ; en effet, j’allai le voir ce jour-là, et Mirza-Thaer aussi.
Le 25, on eut chez ces seigneurs la confirmation et le détail de la nouvelle qu’on avait apprise un mois avant, d’un vol fait le mois de décembre précédent, à la grande caravane qui va d’Ispahan aux Indes, par terre. Elle part une fois l’an, au mois d’aout, et prend sa route par Candahar, qui est dans la Bactriane. Ce vol était fort considérable, par le nombre de gens et: par la quantité de richesses qu’il y avait dans la caravane, et par les suites qu’il eut. Il se fît à trois journées des frontières de l’Inde, par les Agvans ; peuple à-peu-près comme les Tartares, et qui sont tributaires de la Perse. Ils eurent avis des journées de la caravane, et ils la surprirent à un passage avantageux pour un tel coup. Ils n’étaient qu’au nombre de 500 hommes mais tous bien montés et bien résolus. La caravane en avait 200 d’escorte, et était forte de 2000 personnes la plupart indiens. L’escorte ne fit presque point de résistance, et se mit à fuir. La plupart des gens de la caravane prenant exemple de ceux qui la dévaient défendre y prirent la fuite après eux. Il n’y eut en tout qu’onze hommes de tués, tant on fit peu de résistance. Il ne faut pas s’en étonner ; car les caravanes, et particulièrement celles des Indes, sont composées en partie d’Arméniens et d’Indiens, gens à qui, pour la plupart, un bâton fait peur. Les autres qui ont du courage se trouvent seuls et abandonnés ; chacun fuit de son côté, et c’est un sauve-qui-peut et un désordre étrange. Le vol fut estimé plusieurs millions ; on n’en put savoir le compte juste, les marchands en de pareilles rencontres, déguisant la vérité, les uns afin de ne pas perdre leur crédit, les autres de peur qu’on ne découvre qu’ils cachent une partie de ce qu’ils envoient, pour en sauver les droits. Le mémoire qui en fut donné au roi, signé de plus de 60 intéressés, montait à 300 000 tomans. Ce sont 13 500 000 livres ; et cependant on assure que ce n’était que la moitié de la perte. Le gouverneur de Candahar fut accusé d’avoir eu part au vol, et le roi renvoya prendre prisonnier commandant de ramener à Ispahan sur un chameau, le carcan au cou, avec un seul valet à son choix. On conte que les voleurs qui firent le coup, étaient des montagnards si sauvages et si ignorants des choses du monde, qu’ils ne connaissaient ni l’or ni les pierreries. Ils partageaient entr’eux la monnoie d’or et d’argent, mêlée ensemble, au poids sans distinction de métal, et confondaient les perles fines avec les fausses, sans y faire de différence. J’ai peine moi-même à croire cela, et je ne l’eusse pas rapporté, si tout le monde ne l’assurait constamment.
Le 1er mai, le lieutenant du gouverneur envoya quérir le supérieur des capucins, pour savoir s’il n’avait nulle connaissance de l’arrivée du patriarche d’Arménie, dont l’on a parlé, et du lieu où il s’était caché. Nous le savions bien tous, mais on n’avoit garde de le dire, sachant à quel dessein on le cherchait ; c’était pour l’arrêter et pour le ramener prisonnier à Irivan. Il s’en était enfui 6 jours auparavant, outré de dépit et de chagrin de voir que dans le soin que le gouverneur prenoit pour payer ses dettes, il n’avait pas tant en vue de le tirer d’affaires, que de se ménager une grosse somme d’argent. Ce gouverneur, suivant l’ordre de la cour, dont on a rapporté la teneur, avait envoyé en plusieurs endroits autour d’Irivan, lever sur les villages arméniens, de quoi payer les dettes du patriarche. Les gens commis à cette levée avoient usé de beaucoup de violence dans l’exécution, se faisant donner en chaque lieu le double de la taxe. Le patriarche apprenait tout cela, et le souffrait pour le bien qu’il se promettait d’en tirer. Les premiers deniers étant apportés à Irivan, il prétendit les toucher ; mais le gouverneur, bien loin de les lui remettre, n’en voulut donner que la moitié aux gens du douanier de Constantinople ; de manière que de 45 000 livres qu’on avait levées pour son compte, on n’en voulait appliquer que 23 000 au paiement de ses dettes. Il se plaignit de cette injustice et n’en eut point de satisfaction. Le gouverneur lui fit dire qu’il devait se contenter qu’on lui fournît avec le temps de quoi s’acquitter avec le douanier de Constantinople, et qu’il n’avait pas à prendre connaissance de ce qu’on levait pour cela. Il ne s’en fut pas inquiété peut-être, sans les cris et les imprécations qu’on faisait contre lui. Sa nation s’était déchaînée contre son procédé. Il résolut de l’apaiser, et de se tirer de l’oppression du gouverneur d’Arménie. Il s’enfuit à dessein d’aller porter ses plaintes à la cour. Le gouvernent, dès qu’il apprit sa fuite, envoya des courriers aux gouverneurs voisins, pour le faire arrêter. Il était à Tauris quand le courrier arriva. Les Arméniens de la ville le sauvèrent non pas en le cachant en quelque lieu secret ou écarté, maïs en faisant des présents aux grands ; et comme l’injustice que l’on commettait en son affaire, était d’une notoriété publique , on lui facilita les moyens d’aller à Ispahan.
Le 6, Rustan-Bec, commissaire des guerres m’envoya donner nouvelles de son arrivé. Il avait appris chez le gouverneur où il logeait, que j’étais à Tauris. Je fus le voir le même jour, et renouveler l’amitié que j’avais contractée avec lui à mon premier voyage. Ce seigneur est un des beaux esprits de la cour, et des plus vaillant du royaume ; il est frère du gouverneur de Candahar, celui qu’on accusait du vol de la caravane des Indes, de quoi l’on vient de parler. Son père était gouverneur de l’Arménie. Abas second aimait fort ce Rustan-Bec, à cause de son érudition, de sa valeur et de sa bonne mine. Il y avait un an que le roi lui avait donné la commission d’aller en Aserbéyan faire la revue des troupes et des munitions. Il était à la fin de sa commission, et je sus qu’elle lui avoit valu 35 000 trécus. J’eus beaucoup de plaisir à l’entretenir.
Il me fit voir des cartes de cette province, qu’il l’avait nouvellement dressées , et m’en promit des copies. Et ayant pris un grand planisphère, depuis peu imprimé en Europe, il me fit remarquer beaucoup de fautes. Je soupai avec lui, il ne me laissa aller qu’à minuit.
Le 7, il me fit l’honneur de me venir voir et de passer toute l’après-dinée dans ma chambre.
Le 8 et les trois jours suivants, je retirai de Tahmas-Bec et de Mirza-thaer tout ce qu’ils ne voulurent point acheter, après avoir fait marché de ce qu’ils voulaient avoir. Je ne leur vendis à tous deux que pour 1000 écus, et sans profit. J’eus beaucoup de peine à conclure le marché ; mais je fus payé dès qu’il eût été arrêté. Ils me mirent en compte, le premier la faveur de son père auprès du roi, et l’autre celle de ses frères et de son oncle Mirza-Sadec, grand-chancelier, et me forcèrent à prendre les lettres de recommandation qu’ils m’offrirent sur eux, en compensation du profit que je voulais faire. On ne peut croire les caresses, la flatterie, l’engageant et agréable procédé avec quoi les grands en usent en Perse pour leurs intérêts, quels que légers qu’ils soient. Ils agissent avec une si grande apparence dé sincérité, qu’il faut bien connaitre le génie du pays et de la cour, pour n’être pas leur dupe.

Le 15, je fus prendre congé dé Rustan-Bec qui devait partir deux jours après pour Ardevil, il me fit la faveur de m’accorder un long entretien sur la conduite que je devais tenir à Ispahan, pour avoir un heureux succès. Il me donna beaucoup de bons avis, et des lettres de recommandation pour ses parents et pour Cosrou-Can, colonel des mousquetaires. C’est un des plus puissants seigneurs et des plus considérés à la cour.
Voici, mot à mot, la traduction de celle qui était pour ce seigneur :
« DIEU :
On mande au plus illustre Seigneur de la Terre, et on fait savoir à son cœur très-noble et très généreux, que le seigneur Chardin, marchand français, la fleur des chrétiens, qui avait été envoyé en Europe par le feu roi, lequel a présentement sa demeure est au ciel, pour apporter de ce pays de riches ouvrages de pierreries, en est revenu depuis quelques jours et vient d’arriver en cette royale ville de Tauris.
L’amitié et la confiance que nous avons autrefois contractées ensemble, l’a porté à me communiquer ses affaires. Il m’a témoigné qu’à cause que le grand roi qui l’a envoyé en Europe s’est envolé au royaume des esprits et est devenu citoyen du paradis, il désirait que moi qui suis son intime ami, j’adressasse à une personne considérable par la prudence de la conduite et par la grandeur de la dignité et qui sut rendre parfaitement de bons offices afin de s’en servir d’un canal pour arriver à la présence du roi très noble, très haut et très saint.
Il s’est aussi particulièrement informé à moi qui suis votre intime, des grandes et royales qualités que vous possédez, et l’ayant charmé par le récit que je lui en ai fait, il m’a découvert un extrême désir d’avoir l’honneur d’être recommandé à la bonté des esclaves de V.A. Moi, qui en suis le véritable ami, je le recommande de tout mon cœur à vos soins glorieux et tout ce qui concernera ses affaires et ses intérêts. Il espère beaucoup de votre royale faveur et se fait sûr que V. A. ayant compris ses besoins par la lettre de moi votre serviteur, Elle fera en sorte que les bijoux précieux qu’il a apportés auront le bonheur d’aller dans les mains bénites du roi très noble. Une si généreuse faveur remplira de grandes espérances cet illustre chrétien y et tous les autres marchands de sa nation, que le commerce attire en ce saint royaume. »
Le 18, je pris congé du lieutenant du gouverneur et de Mirza-thaer. Ils étaient tous deux ensemble, l’un et l’autre eurent la bonté de m’offrir un conducteur. Je les en remerciai fort humblement et leur dis que s’ils croyaient que j’en eusse besoin pour ma sûreté, je les suppliais d’avoir la bonté de m’en donner. Ils répondirènt que les passeports du roi que j’avais, étaient une suffisante escorte, puisque je pouvais en le montrant, prendre du monde partout où je voudrais, autant qu’il me plairait ; que j’étais en pays de sûreté, et que l’offre qu’ils me faisaient était seulement pour témoigner qu’ils étaient disposés de tout contribuer à mon voyage. Des gens de qualité qui étaient là, m’ayant dit au même temps que je n’avais besoin de personne, je me contentai de demander à Mirza-thaer, un passeport pour les receveurs de douane et des péages, afin de n’être pas obligé de déployer ceux du roi. Il me le fit aussitôt expédier, et le plus honnêtement du monde, comme on le peut voir dans la version que voici :

« DIEU.
Aujourd’hui, second jour du mois de Sefer le Victorieux, l’an 1084. Le seigneur Chardin, marchand, la fleur des marchands et des Européens est sur son départ pour la cour. IL est chargé d’un merveilleux amas de bijoux précieux et d’autres raretés , dignes du seigneur du monde qu’il a eu ordre d’acheter en son pays, et d’apporter aux pieds du trône qui est le vrai Saint-Siège du Vicaire de Dieu (ḫalīfati-l-Lllah). On donne cet avis à tous officiers subalternes, régents, lieutenants de roi, juges civils et criminels, prévôts de villes et de grands chemins, recepeurs de droits et de péages, afin qu’ils sachent que cette personne est de grande considérations et qu’en conséquence d’un ordre d’en haut qu’il a en main il lui faut fournir partout où il ira y toutes les choses dont il aura besoin, lui donner tout l’aide et tout le secours raisonnable qu’il demandera et faire si bien qu’il arrive avec son train non-seulement sans nul malheur et nul mécontentement mais aussi rempli de satisfaction et d’honneur au palais du Très-Haut. Il faut aussi bien prendre garde de ne lui pas faire sentir de quelque manière que ce puisse étre qu’on a quelque prétention sur lui pour nuls droits de péage et de douane, et s’assurer qu’il faut absolument rendre compte tant de sa personne et de ce qu’il porte, que des moindres dégouts et mécontentements qu’on pourrait lui causer. »
A côté était le sceau, dont la marque est un passage de l’Alcoran, qui signifie, « Ma confession de foi est au nom de Dieu, qui est mon refuge, et de Mohammed, l’apôtre de Dieu ».
Le 20, Mirza-thaer m’envoya visiter par un de ses domestiques, pour savoir s’il était vrai que je voulusse partir le lendemain, seul, avec mes gens et pour me dire que je devais bien m’en donner de garde, que j’attendisse compagnie ; qu’il y avait du danger d’aller seul alors, Surtout étant étranger et chargé de beaucoup de biens, parce que c’était la saison que les Curdes, les Saranechin [Saḥrā-nešīn] : séjournant au désert: vivant dehors], les Turcomans, et tous les autres bergers qui habitent en des tentes à la campagne, et qui sont la plupart voleurs, quittent les plaines, à cause de l’ardeur du soleil, et vont avec leurs troupeaux et leurs maisons, chercher dans les montagnes l’ombre et les pâturages. J’étais véritablement résolu de partir le lendemain ; mais je fis réflexion sur l’avis, et je trouvai qu’en effet je hasarderais trop pour gagner sept ou huit jours de temps. Je m’imaginai aussi que ce seigneur en me donnant cet avis, voulait tacitement se tirer d’affaire, et se déclarer non responsable des mauvaises rencontres que je pourrais avoir. Il me vint encore de plus funestes pensées dans l’esprit ; tout cela m’obligea à retarder mon départ.
Le 26, il m’envoya donner avis que le frère du prévôt des marchands partait dans deux jours, que c’était un fort honnête seigneur, et que si je voulais avoir sa compagnie, il me recommanderait fortement à lui. Je lui fis rendre mille remercîments du souvenir et de l’affection qu’il témoignait avoir pour moi, et lui fis dire qu’il ne pouvait me rendre de meilleur office, que de me mettre en de si bonnes mains. Je sus le soir qu’il l’avait fait autant bien qu’on le pouvait désirer.
J’eus une extrême joie de ce soin officieux, à cause, particulièrement, qu’il me désabusait des réflexions que j’avais faites sur ce qu’il m’avait envoyé dire deux jours auparavant.
Le 28, je partis de Tauris, avec ce seigneur, frère du prévôt des marchanda. C’est un de ces esclaves du roi dont l’on a parlé. Il avoit 14 chevaux et 10 valets. Nous fîmes 3 lieues en un pays beau et uni entre des montagnes, tirant au midi. Nous logeâmes à Vaspinge, grand bourg de 600 maisons. Quantité de beaux ruisseaux y serpentaient de tous côtés. Il est rempli de jardins et de saussaies qui sont toutes de peupliers et de tyls ; on les entretient pour s’en servir à la structure des bâtiments.
Le 29, nous fîmes 5 lieues. Nous passâmes d’abord une petite colline, et marchâmes toujours ensuite par des plaines admirablement belles, fertiles et couvertes de villages. Celui on nous logeâmes se nomme Agi-agach. Ces plaines sont les plus excellents pâturages de la Médie, et j’ose dire du monde. Les plus beaux chevaux de la province y étaient au vert. Il y en avait quelque 3000. C’est la coutume en Perse de donner l’herbe aux chevaux, 35 ou 40 jours durant depuis avril jusqu’en juin. Cela les purge, les rafraîchit, les engraisse et les renforce. On la leur donne à l’écurie ou à la campagne, et l’on ne s’en sert point durant ce temps, ni quelques jours après. Le reste de l’été on leur mêle l’herbe et la paille coupée fort menu. Voyant ces beaux pâturages, je demandai à ce jeune seigneur avec qui j’allais, s’il y en avait de meilleurs en Médie, et d’aussi belles et aussi grandes plaines. Il me répondit qu’il en avait vu d’aussi belles vers Derbent (c’est la Médie atropatienne) mais non pas de plus vastes. Ainsi, l’on pourrait croire avec assez de fondement, que ces plaines sont l’Hippoboton dont parlent les anciens auteurs, et où ils disent que les rois de Médie tenaient un haras de 50 000 chevaux, et que c’est ici aussi où il faut chercher la plaine de Nyse, si célèbre par les chevaux nysains. Le géographe Etienne dit que Nyse était dans le pays des Mèdes. Je comptai à ce seigneur les particularités que les histoires rapportent de ces chevaux et particulièrement celle que rapporte Favorin, que tous les chevaux nysains étaient isabelles. Il me dit qu’il ne l’avait jamais lu ni entendu dire. Je m’en suis enquis aussi durant tout mon voyage, à plusieurs personnes d’érudition et de qualité, mais sans apprendre qu’il y eût aucun endroit dans la Médie, ni en toute la Perse, où tous les chevaux naissent de couleur isabelle.
Le 30, nous fîmes 6 lieues par un chemin assez uni, qui serpente entre des collines. Après deux heures de marche, nous passâmes proche des ruines d’une grande ville qu’on dit qu’il y a eu là autrefois, et qu’Abas-le-Grand acheva de détruire. On voit à gauche du chemin de grands ronds de pierre de taille. Les Persans disent que ces ronds ou cercles sont une marque que les Caous, faisant la guerre en Médie, tinrent conseil en cet endroit, parce que c’était la coutume de ces peuples, que chaque officier qui entrait au conseil, portait une pierre avec lui, pour lui servir de siège. […]
Ce qui cause le plus d’admiration, en considérant ces pierres, c’est qu’il y en a de si grosses, que huit hommes auraient peine à les remuer, et qu’on n’aperçoit point qu’elles aient pu être tirées que des montagnes voisines, qui sont à 6 lieues. Nous trouvâmes sur le chemin, trois grands et beaux caravansérails, et logeâmes à un village nommé Caratchiman, situé au bas d’une colline. Il n’est pas si grand que Vaspinge, mais il est aussi beau.

Le 31, notre traite fut de quatre lieues, par des collines et par des vallées, toutes admirablement belles et fertiles. Nous passâmes à mi-chemin, à travers un grand village, plein de saussaies et de jardins et fort arrosé. On le nomme Turcman, parce qu’il y a dans les campagne qui l’environnent, quantité de troupes de bergers ainsi nommés. Nous nous arrêtâmes à Pervaré, autre village de la grandeur et de la beauté de Turcman, et situé de même en un fond, au bas d’une colline, le long des bords d’un petit fleuve.
Le 1er juin nous fîmes 2 lieues en un pays plain et uni, comme celui que nous avions traversé les jours précédents, et 4 entre des montagnes où le chemin est fort rude et fort difficile. Un petit fleuve, mais fort rapide, passe au milieu. Il va toujours en serpentant ; et l’on est obligé de le passer plusieurs fois pour accourcir le chemin. Nous mimes pied à terre à Miana. C’est un bourg situé au milieu d’une belle et vaste plaine, entouré de montagnes qui séparent sur cette route la Médie du pays des Parthes. C’est la maison du nom qu’il porte, car Miane veut dire proprement mitoyen. Il y a en ce bourg un bureau de douane, dont les commis ont la réputation de fort tyranniser les petites gens qui y passent. Ils surent qui était le gentilhomme avec qui j’allais y et qui j’étais aussi ; cela leur ôta même la hardiesse de paraitre. Il y a ce bon ordre en Perse, et presque dans tout l’Orient, que les receveurs de toute sorte de droits n’ont la permission ni l’autorité de rien demander aux personnes de qualité, à aucun officier du roi, quelque petit que soit son office, ni à un étranger de condition. S’ils avaient l’audace d’en approcher, pour s’enquérir seulement de ce qu’ils portent, elle serait punie de bastonnades.
Le 2, nous fumes tant de temps à guayer le fleuve de Miana, à cause que le pont était rompu et nous trouvâmes si rude la montagne qu’il faut traverser au-delà, que nous ne pûmes faire que 3 lieues. Ce fleuve est à un mille du bourg. Il est rapide et large, surtout où nous le passâmes. On fut plus de deux heures à chercher le gué, et à faire passer les chevaux de bagage, qui passèrent tous bien, grâces à Dieu, et cinq heures à traverser la montagne, qui est fort haute et fort roide, et qui fait la séparation entre la Médie et la Parthie.
Ces deux grandes provinces sont séparées par une chaîne de montagnes, qui est une branche du mont Taurus, qui s’étend depuis l’Europe jusques à la Chine, traversant, comme l’on a dit, la Moscovie, la Circassie, la Mingrélie, la Géorgie, le pays des Parthes, la Bactriane, la province de Candahar et les Indes. Au haut de la montagne, nous vîmes y sur une pointe de roche, un grand château ruiné. Les Persans le nomment le château de la pucelle et disent qu’Ard-chir, l’Artaxercès des Grecs, le fit bâtir, pour servir de prison à une princesse du sang, Abas-le-Grand le fit ruiner, parce qu^il servoit de retraite à une troupe de voleurs, qui faisaient les souverains dans ces montagnes. On y trouve çà et là de longues chaussées, que ce grand prince a fait faire aux endroits difficiles à passer durant l’hiver.
Au bout de notre traite, nous passâmes sur un beau pont, un grand fleuve nommé Késil-heuzé [Qizil-Husayn], c’est-à-dire fleuve doré et logeâmes à Sémelé. C’est un caravansérail bâti proche le pont, pour loger les voyageurs qui ne peuvent passer outre. Ce fleuve dé Kesil-heuzé est plus grand et plus rapide que celui de Miana. Il a sa source dans les montagnes de Derguesin, tirant vers la Médie Apopatiéne, an travers de laquelle il se rend dans la mer Caspienne, après avoir passé par la célébre ville d’Ardevil (sic). Il sert de bornes à la Médie et au pays des Parthes. On n’a pas de peine à reconnaitre, quand on le passe, qu’on a changé d’air et de pays, car, au-lieu que la température de la Médie est assez humide et nébuleuse, qu’elle produit beaucoup de vents et de pluies, et que le terroir du pays est fertile de soi, quoique quelques anciens auteurs en aient autrement écrit, l’air du pays des Parthes est sec au dernier degré, et c’est ce qui fait qu’on n’y voit que rarement, durant six mois de l’année, ni pluies ni nuages. Le terrain est sablonneux, et la nature n’y produit rien toute seule.

Le pays des Parthes qui a tenu à son tour l’empire de l’Asie, est la plus grande et la première province de la monarchie persane. Elle est toute du domaine du roi, et n’a point de gouverneur, comme la plupart des autres provinces. Les Persans lui donnent pour limites, à l’orient, la province de Corasson, qui est la Coromitrene ; au midi celle de Fars, qui est la Perse proprement dite ; l’Azerbeyan, qui est la Médie, à l’occident ;
[…]
Le 3 , nous fîmes quatre lieues sur la même route que nous avions tenue depuis notre départ de Tauris, savoir, au midi. Nous allâmes toujours en beau chemin. Nous avions des montagnes proches de nous, à droite et à gauche. Nous logeâmes à Sircham. C’est un grand caravansérail proche de trois ou quatre petits villages. Il est situé en un terroir fort sablonneux et fort sec. Les commis qui tirent les droits de la traite foraine de la province, y tiennent leur bureau.
Le 4, nous fîmes sept lieues par des landes et des sablons. Le chemin y serpente un peu, à cause de plusieurs buttes et collines de sable. Il ne laisse pas d’avoir de côté et d’autre, à peu de distance, d^assez belles et fertiles campagnes, et çà et là des villages qui font une belle vue. Le fleuve de Zenjan arrose toutes ces campagnes. Nous logeâmes à un grand caravansérail, nommé Nicbé, bâti entre cinq grands villages.
Le 5, notre traite fut de 6 lieues, par des chemins plus beaux et moins tortus, et sur la même route que le jour précédent. Nous logeâmes à Zengan. C’est une petite ville qui n’a guères plus de 2000 maisons. Elle est située en une plaine assez étroite, les montagnes qui la renferment n’étant qu’à demi-lieue l’une de l’autre.
Le terroir de Zerigan est assez fertile et agréable ; l’air y est bon et frais en été. Les dehors sont remplis de jardins, et sont assez divertissants ; mais le dedans n’a rien de beau et de remarquable que de grandes ruines.
[…] Les Tartares et les Turcs qui ont ravagé la Perse depuis Tamerlan, l’ont saccagée et détruite diverses fois, et ce n’est que depuis le commencement de ce siècle qu’on s’est mis à la rebâtir.
Le 6 , noire traite fut en un pays le plus beau et le plus agréable qu’on puisse voir, à travers une belle plaine, où le chemin est fort uni et fort droit. Il y a un grand haras royal et d’autres du gouverneur de la province. On y trouve plusieurs belles eaux qui coulent de source, et qui rendent ce terroir merveilleusement fertile. On y voit tant de villages, qu’on a peine à les compter, et beaucoup de saussaies et de jardins, qui forment d’agréables paysages et des vues charmantes. Nous mîmes pied à terre, après cinq lieues de marche, à un grand caravansérail, nommé Queurq-boulag qui n’est éloigné que d’une grande portée de canon de la ville de Sultanié.
Cette ville est située au bas d’une montagne, […] elle paraît de loin fort jolie et bien construite, et fait naître l’envie de la voir de près ; mais quand on en approche, ce n’est plus la même chose ; et elle parait encore moins belle quand on est dedans. Il y a quelques édifices publics considérables pour l’architecture et pour la sculpture, avec 3000 maisons. Les gens du pays disent que cette ville occupait autrefois demi-lieue de terrain, du côté d’occident, plus qu’elle ne fait aujourd’hui ; et que les églises, les mosquées et les tours ruinées qu’on voit de ce côté-là, a cette distance, étaient du corps de la ville. Cela peut bien être vrai ; car les histoires de Perse assurent qu’elle était la capitale et la plus grande du royaume, et il y a peu de villes au monde où l’on voit de plus vastes ruines. Il y a beaucoup de vivres et à bon marché. L’air y est fort bon, quoique fort changeant. On remarque qu’en toute saison, il change presque à toute heure ; car le soir, la nuit et le matin il est froid, et durant le jour il est chaud d’une extrémité à l’autre. […] Un sultan en a le gouvernement.
Quelques histoires de Perse portent que cette ville est une des plus anciennes du pays des Parthes, et qu’on n’en sait point le fondateur. D’autres disent, au contraire , que les premiers fondements en furent jetés sous l’ascendant du lion, par l’ordre et sous le règne d’Ergon-can, fils d’Abkei-can, petit-fils de Halacou-can et que n’ayant pu être achevée durant sa vie, son fils Jangou-Sultan la fît achever au commencement du XIVème siècle, et la nomma Sultanié, c’est-à-dire, ville royale, car sultan signifie proprement roi d’où vient seltenet qui est le terme ordinaire dont les Persans se servent pour dire royaume ou monarchie. Les monarques de l’Asie, qui ont régné depuis le VIIème siècle, se faisaient la plupart appeler sultans, d’où nous est venu le mot de souldan, que nos histoires donnent aux derniers rois d’Egypte, et les empereurs de Turquie s’appellent sultans. J’ai pourtant ouï dire à des gens doctes, que cette ville n’avait été appelée sultanié ou royale, que depuis le temps que les derniers rois de Perse, qui se faisoient aussi appeler sultans y eurent établi leur demeure. Ce fut Abas-le-Grand qui la transporta à Ispahan, à la fin du XVIème siècle, son père Ismaël Codabendé y était mort, et y avait été enterré proche de cette grande mosquée qui parait si éminente dans le plan. […]
Je le dis encore une fois, la géographie des anciens historiens est la plus confuse du monde ; on ne les peut accorder, et ils étaient fort mal informés. Je ne le dirais pas si hardiment, si je ne voyais que les relations modernes font d’aussi grandes méprises en tout ce qu’elles publient, ou sur des mémoires, ou sur le rapport d’autrui. Il n’y en a point dont je ne pusse tirer des exemples de cette vérité.
Cette ville a été plusieurs fois détruite, la première fois par Cotza-Rechid, roi de Perse, que nos historiographes nomment Giausan parce qu’elle s’était rebellée, et qu’elle avait pris les armes contre lui, ensuite par Tamerlan ; puis par d’autres princes turcs et tartares. Les prédécesseurs d’Ismaël Sofy, à commencer de l’an 700 de l’hégire, qui répond au 13oo de l’époque chrétienne, y firent quelque temps leur séjour, et l’on dit que quelques siècles auparavant, les derniers rois d’Arménie y avaient aussi tenu leur cour, et que de leur temps il y avait plus de 400 églises. On en voit plusieurs de ruinées, comme je l’ai dit, mais, il n’y en a point d’entière, et il n’y habite nuls chrétiens.
Le 7, nous fîmes 6 lieues en un pays encore plus beau que celui qu’on a décrit. On traverse un village à chaque mille qu’on fait, et l’on en voit une infinité en éloignement, entourés de saussaies, et séparés par de belles prairies. Celui où nous logeâmes est fort beau et fort grande, dit Hihié. Il est proche d’un gros bourg entouré de murs et bien peuplé qu’on nomme San-Cala. Ce mot abrégé signifie châteaude Hasan.
Le 8, la lassitude de nos chevaux nous empêcha de passer Ebher, qui n’est qu’à 2 lieues de Hihié. Nous les fîmes à travers ces belles et charmantes campagnes dont l’on a parlé, tirant toujours droit au midi. Ce qui rend ces plaines si agréables et si fertiles, est la quantité d’eaux qui y coulent, et le labour qu’on y fait, car, comme on l’a dit, le terroir du pays des Parthes est de soi-même sec et stérile ; mais partout on le peut arroser, on y fait venir tout ce qu’on veut et on le rend fort beau et fort bon.
Ebher est une petite ville, à ne compter que les édifices, car elle n’a pas pas plus de 2500 maisons, mais elle a tant de jardins, et ces jardins sont si grands, qu’un homme à cheval est une demi-heure à la traverser. Un petit fleuve qui porte le nom de la ville, passe par le milieu d’un bout à l’autre. On dit que c’est le même que les anciens appelaient Baronthe. La situation en est riante et agréable, l’air y est fort bon, le terrain abondant en fruits et en autres vivres. Il y a des bâtiments assez bien faits. Les hôtelleries, les tavernes et les places publiques sont belles pour le lieu. Il y a trois grandes mosquées. On voit au milieu de la ville les ruines d’un château de terre. […] Un darogué, préteur ou recteur, gouverne Ebher.
Le mirtchecarbachy a ses appointements assignés sur les revenus de cette ville. On appelle ces sortes d’assignations tahvil. On dira amplement ailleurs ce qu’il faut entendre par ce mot.
[…]
A Ebhér, on commence à n’entendre plus parler que persan dans les villes et à la campagne. Avant que d’arriver là, le langage vulgaire est le Turquesque, non pas tout à fait comme on le parle en Turquie, mais assez peu différent. D’Ebher jusqu’aux Indes, on parle persan plus ou moins purement, selon qu’on est plus ou moins éloigné de où est la pureté de la langue persane. Ainsi c’est un langage tout àf ait grossier et mauvais, dont on se sert à Ebher, et aux endroits qui en sont proche.